2004 - La Chambre Noire - presse - L’HUMANITE – Aude Brédy - 12 octobre 2004
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THÉÂTRE
La Chambre noire, récit d'un non-dit familial, à l’Échangeur, à Bagnolet.
Avant qu'il s'installe, Stéphane Olry remet au spectateur des bribes de copies d'archives (lettres, actes notariaux, certificats) touchant à son grand-père Gaston Olry, et dans une très moindre mesure, à son père, Pierre Olry. L'auteur et metteur en scène se prénomme Stéphane Gaston Pierre Olry. Pourquoi se déleste-t-il de ces documents? Il se peut qu'il les ait trop vus, trop sondés. En les dispersant de la sorte, peut-être se résigne-t-il à ce qu'une part de ses interrogations sur la trajectoire individuelle, intérieure de ses deux ancêtres, sur la résonance, enfin, intime et explicite le reliant à eux restent lettre morte. En désacralisant ces pages, Stéphane Olry pourrait accepter que ses questionnements sur son grand-père et son père (re)fassent à eux seuls, ou presque, liens.
Le premier surtout, mort dix ans avant sa naissance, se pose en creuset d'interrogations, de tourments. En février 2003, dans un coffre hérité de son père et ayant appartenu à son grand-père, Stéphane Olry découvre, un dossier datant de la Seconde Guerre révélant que, au terme de sa riche carrière militaire - à Damas entre autres - Gaston Olry avait, en 1940, offert ses services à La Précision moderne, une usine d'armes, qui servaient à décimer les alliés. Un non-dit entre Stéphane et Pierre Olry, son père. De celui-ci, le fils apprendra, après sa mort, qu'il échoua, décevant les siens, à Saint-Cyr, et qu'il participa à une opération périlleuse de la Résistance.
Un secret qui se passe du grand-père au petit-fils, en passant par le père.
Ce silence, ce secret de sa famille, Stéphane Olry, à l'inverse de tant d'autres, nous l'évoque avec une humilité insolite. Il avance, semble tiraillé entre deux volontés: n'être que soi et passer outre, ou se chercher encore, s'accepter à l'aune des siens: de ce grand-père jamais approché, aux choix effrayants, ou de ce père un peu triste, longtemps côtoyé, qui toujours s'est tu.
L'enquête qu'il a menée à partir des documents de l'appartement parisien de son père en février 2003, Stéphane Olry en relate chaque étape sur une large scène sombre dessinant un bureau aux lampes de fer, aux rangées de classeurs. On songe à un bureau des archives, à un laboratoire de recherches, ou encore à une chambre noire justement, où se développeront, s'inventeront à vue le souvenir et les conjectures suscitées par des lettres, des photos, et surtout par des histoires individuelles tronquées, et compensées par des données (dates, lieux, chiffres, circonstances) énoncées sur un mode quasi névrotique. Tantôt leur densité fera sourire, tantôt elle paraîtra un brin aux poussive.
Assis derrière un ordinateur, Stéphane Olry n'est pas seul ici. Il ne prend presque ou pas la parole et la délègue au comédien Michel Ouimet, dont la présence sobre distille, dans ce bain de pénombre, une douée mélancolie quand il dit le fils se souvenant des attitudes de son père ou juste de sa propre solitude. À l'autre extrémité de la scène, Mathias Poisson (dont on salue ici également la scénographie et la lumière) s'affaire à passer des diapositives sépia d'un homme fier en uniforme, par exemple ; et entre elles, le grand écran reste un temps vierge, blanc...
Ailleurs, l'homme fouille avec. sa caméra des dessins griffonnés par l'aïeul 0lry, comme en quête d'un indice enfoui.
Pendant ce temps, l'intéressé, Stéphane, rictus étrange, trie, range, tamponne sans faiblir des documents qu'il laisse parfois choir au sol. Affaire classée? C'est peu probable. Un secret en tout cas nous a ici été ici transmis, s'est «délivré».
