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2004 - La Chambre Noire - presse - LIBERATION - MAÏA BOUTEILLET - MERCREDI 20 OCTOBRE 2004

Page 2 sur 3: LIBERATION - MAÏA BOUTEILLET - MERCREDI 20 OCTOBRE 2004

A Bagnolet, Stéphane Olry éclaire, en trois portraits d'hommes, un pan de sa mémoire.

Quand,   longtemps après avoir quitté le théâtre de l'Echangeur, le spectateur trouvera au fond de ses poches une page de cahier jaunie, peut-être songera-t-il aux derniers mots de la Chambre noire: «Lorsque le dernier carton d'archives aura été vidé, nous cesserons de jouer le spectacle.» Et sans doute éprouvera-t-il l'impossibilité de jeter aux encombrants ce fragment d'histoire qui, au fil du spectacle, aura rejoint la sienne. Soir après soir, Stéphane Olry disperse les papiers retrouvés au fond d'un coffre deson grand-père en les offrant aux spectateurs, transmettant à chacun la charge d'un pan de mémoire intime.

Malice. Une dimension autobiographique déjà à l'œuvre dans la Vita Alessandrina, en 2003. Créé avec Corme Miret et Xavier Marchand, ce spectacle plongeait, à la manière d'une conférence, dans les méandres de la branche maternelle entre Damas, Beyrouth et Alexandrie. Distillant des ingrédients de vies oisives et légendaires (vieilles tantes, thés dansants, bains de mer et réceptions à n'en plus finir),  dont Olry et Miret, avec cette  malice oulipienne qui fait tout  le sel de leur théâtre, s'amusaient à tirer des statistiques...

 Plus grave, plus proche, la Chambre noire révèle le versant du père, opérant comme en négatif du précédent spectacle. Resserrée sur trois personnages, l'histoire est cette fois exclusivement masculine : le colonel Gaston Olry, grand- père militaire né en 1876, Pierre le père photographe, et enfin le narrateur, présent sur  scène, dont le nom même porte la marque de la filiation, Stéphane Gaston Pierre Olry.

Le récit avance pas à pas, à la manière d'une vraie fausse enquête, s'appuyant sur le contenu de carnets scolaires, médicaux et militaires. Documents officiels,  impersonnels  et froids qui, revisités par l'écriture limpide et sobre de Stéphane Olry, laissent percer, au fil des pages, une émotion inattendue. Ils mettent soudain en lumière les agissements du grand-père et du père sous l'Occupation - l'un et l'autre pareillement fascinés par la guerre et pourtant impliqués dans des camps opposés.L'un revendique haut et fort une activité en réalité bien peu héroïque, l'autre a toujours caché à sa famille une prise de risques déterminante pour les opérations alliées. La désobéissance et la soumission, l'échec et le bonheur sont-elles des données objectivement transmissibles ?

Album de famille.

Ce qui relie ces trois hommes, c'est qu'aucun «  ne parviendra à satisfaire les ambitions de son père. Chacun s'avoua aussi à un instant déçu par la vie de son père ». Installés sous un large néon comme dans l'arrière-salle d'une administration, ils sont trois à raviver la mémoire, pour l'adresser au présent du théâtre. En retrait, l'auteur classe, tamponne et compulse. Laissant le soin à Michel Ouimet, acteur à la diction claire et calme, d'endosser le récit à la première personne, il ne s'interdit pas d'improviser ici ou là des précisions. Tandis que le scénographe Mathias Poisson projette des images tirées de l'album de famille, filme et travaille l'espace et la lumière endirect Effectuant lui aussi une incursion dans le récit pour lire la lettre du père, alors jeune homme timide, à sa grand-mère.

Distance. Cet éclatement du récit entre trois interprètes d'âges différents, comme un écho aux trois générations, introduit une distance où le spectateur, dépositaire de l'histoire, rejoint la trace de sa propre biographie. Bientôt, on se trouve être ce Stéphane enfant, écoutant les récits du père dans l'obscurité propice de la chambre noire. Là où celui qui fut considéré «  par sa propre famille si ce n'est comme un imbécile, comme un raté » trouva refuge à la fin de sa vie. En quittant le théâtre, nous passerons devant les carnets, photos et documents anciens, comme devant  l'espace de nos propres souvenirs. L'autobiographie selon Stéphane Olry, c'est d'abord tracer un mouvement vers l'autre.

L’HUMANITE – Aude Brédy - 12 octobre 2004