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2004 - La Chambre Noire - presse

Deux articles dans Libération et L'Humanité à Propos de La Chambre Noire de Stéphane Olry, Mise en scène par Corine Miret et Stéphane Olry.

Scénographie Mathias Poisson. Avec Michel Ouimet. 


A Bagnolet, Stéphane Olry éclaire, en trois portraits d'hommes, un pan de sa mémoire.

Quand,   longtemps après avoir quitté le théâtre de l'Echangeur, le spectateur trouvera au fond de ses poches une page de cahier jaunie, peut-être songera-t-il aux derniers mots de la Chambre noire: «Lorsque le dernier carton d'archives aura été vidé, nous cesserons de jouer le spectacle.» Et sans doute éprouvera-t-il l'impossibilité de jeter aux encombrants ce fragment d'histoire qui, au fil du spectacle, aura rejoint la sienne. Soir après soir, Stéphane Olry disperse les papiers retrouvés au fond d'un coffre deson grand-père en les offrant aux spectateurs, transmettant à chacun la charge d'un pan de mémoire intime.

Malice. Une dimension autobiographique déjà à l'œuvre dans la Vita Alessandrina, en 2003. Créé avec Corme Miret et Xavier Marchand, ce spectacle plongeait, à la manière d'une conférence, dans les méandres de la branche maternelle entre Damas, Beyrouth et Alexandrie. Distillant des ingrédients de vies oisives et légendaires (vieilles tantes, thés dansants, bains de mer et réceptions à n'en plus finir),  dont Olry et Miret, avec cette  malice oulipienne qui fait tout  le sel de leur théâtre, s'amusaient à tirer des statistiques...

 Plus grave, plus proche, la Chambre noire révèle le versant du père, opérant comme en négatif du précédent spectacle. Resserrée sur trois personnages, l'histoire est cette fois exclusivement masculine : le colonel Gaston Olry, grand- père militaire né en 1876, Pierre le père photographe, et enfin le narrateur, présent sur  scène, dont le nom même porte la marque de la filiation, Stéphane Gaston Pierre Olry.

Le récit avance pas à pas, à la manière d'une vraie fausse enquête, s'appuyant sur le contenu de carnets scolaires, médicaux et militaires. Documents officiels,  impersonnels  et froids qui, revisités par l'écriture limpide et sobre de Stéphane Olry, laissent percer, au fil des pages, une émotion inattendue. Ils mettent soudain en lumière les agissements du grand-père et du père sous l'Occupation - l'un et l'autre pareillement fascinés par la guerre et pourtant impliqués dans des camps opposés.L'un revendique haut et fort une activité en réalité bien peu héroïque, l'autre a toujours caché à sa famille une prise de risques déterminante pour les opérations alliées. La désobéissance et la soumission, l'échec et le bonheur sont-elles des données objectivement transmissibles ?

Album de famille.

Ce qui relie ces trois hommes, c'est qu'aucun «  ne parviendra à satisfaire les ambitions de son père. Chacun s'avoua aussi à un instant déçu par la vie de son père ». Installés sous un large néon comme dans l'arrière-salle d'une administration, ils sont trois à raviver la mémoire, pour l'adresser au présent du théâtre. En retrait, l'auteur classe, tamponne et compulse. Laissant le soin à Michel Ouimet, acteur à la diction claire et calme, d'endosser le récit à la première personne, il ne s'interdit pas d'improviser ici ou là des précisions. Tandis que le scénographe Mathias Poisson projette des images tirées de l'album de famille, filme et travaille l'espace et la lumière endirect Effectuant lui aussi une incursion dans le récit pour lire la lettre du père, alors jeune homme timide, à sa grand-mère.

Distance. Cet éclatement du récit entre trois interprètes d'âges différents, comme un écho aux trois générations, introduit une distance où le spectateur, dépositaire de l'histoire, rejoint la trace de sa propre biographie. Bientôt, on se trouve être ce Stéphane enfant, écoutant les récits du père dans l'obscurité propice de la chambre noire. Là où celui qui fut considéré «  par sa propre famille si ce n'est comme un imbécile, comme un raté » trouva refuge à la fin de sa vie. En quittant le théâtre, nous passerons devant les carnets, photos et documents anciens, comme devant  l'espace de nos propres souvenirs. L'autobiographie selon Stéphane Olry, c'est d'abord tracer un mouvement vers l'autre.


THÉÂTRE

La Chambre noire, récit d'un non-dit familial, à l’Échangeur, à Bagnolet.

 Avant qu'il s'installe, Stéphane Olry remet au spectateur des bribes de copies  d'archives  (lettres, actes notariaux, certificats) touchant à son grand-père Gaston Olry, et dans une très moindre mesure, à son père, Pierre Olry. L'auteur et metteur en scène se prénomme Stéphane Gaston Pierre Olry. Pourquoi se déleste-t-il de ces documents? Il se peut qu'il les ait trop vus, trop sondés. En les dispersant de la sorte, peut-être se résigne-t-il à ce qu'une part de ses interrogations sur la trajectoire individuelle, intérieure de ses deux ancêtres, sur la résonance, enfin, intime et explicite le reliant à eux restent lettre morte. En désacralisant ces pages, Stéphane Olry pourrait accepter que ses questionnements sur son grand-père et son père (re)fassent à eux seuls, ou presque, liens.

 Le premier surtout, mort dix ans avant sa naissance, se pose en creuset d'interrogations, de tourments. En février 2003, dans un coffre hérité de son père et ayant appartenu à son grand-père, Stéphane Olry découvre, un dossier datant de la Seconde Guerre révélant que, au terme de sa riche carrière militaire  -  à  Damas  entre autres - Gaston Olry avait, en 1940, offert ses services à La Précision moderne, une usine d'armes, qui servaient à décimer les alliés. Un non-dit entre Stéphane et Pierre Olry, son père. De  celui-ci, le fils  apprendra,  après  sa mort, qu'il échoua, décevant les siens, à Saint-Cyr, et qu'il participa à une opération périlleuse de la Résistance.

Un secret qui se passe du grand-père au petit-fils, en passant par le père.

Ce silence, ce secret de sa famille, Stéphane Olry, à l'inverse de tant d'autres, nous l'évoque avec une humilité insolite. Il avance, semble tiraillé entre deux volontés: n'être que soi et passer outre, ou se chercher encore, s'accepter à l'aune des siens: de ce grand-père jamais approché, aux choix effrayants, ou de ce père un peu triste, longtemps côtoyé, qui toujours s'est tu.

L'enquête qu'il a menée à partir des documents de l'appartement parisien de son père en février 2003, Stéphane Olry en relate chaque étape sur une large scène sombre dessinant un bureau aux lampes de fer, aux rangées de classeurs. On songe à un bureau des archives, à un laboratoire de recherches, ou encore à une chambre noire justement, où se développeront, s'inventeront à vue le souvenir et les conjectures suscitées par des lettres, des photos, et surtout par des histoires individuelles tronquées, et compensées par des données (dates, lieux, chiffres, circonstances) énoncées sur un mode quasi névrotique. Tantôt leur densité fera sourire, tantôt elle paraîtra un brin aux poussive.

Assis derrière un ordinateur, Stéphane Olry n'est pas seul ici. Il ne prend presque ou pas la parole et la délègue au comédien  Michel  Ouimet, dont la présence sobre distille, dans ce bain de pénombre, une douée mélancolie quand il dit le fils se souvenant des attitudes de son père ou juste de sa propre solitude. À l'autre extrémité de la scène, Mathias Poisson (dont on salue ici également  la  scénographie et la lumière) s'affaire à passer des diapositives sépia d'un homme fier en uniforme, par exemple ; et entre elles, le grand écran reste un temps vierge, blanc...

Ailleurs, l'homme fouille avec. sa caméra des dessins griffonnés par l'aïeul 0lry, comme en quête d'un indice enfoui.

Pendant ce temps, l'intéressé, Stéphane, rictus étrange, trie, range, tamponne sans faiblir des documents qu'il laisse parfois choir au sol. Affaire classée? C'est peu probable. Un secret en tout cas nous a ici été ici transmis, s'est «délivré».