Compte-rendu et sons de l'arpentage de Jean-Christophe Marti
Extraits du journal de Jean-Christophe Marti de son arpentage nocturne dans la Creuse et l'Allier, illustrés par quelques extraits sonores
Jean-Christophe Marti
Journal entre deux jours — un arpentage nocturne
(Extraits)
1ère nuit
Creuse,19-20 juillet 2010
Au-dessus du Pré Bugier…
La route fait un coude en montant vers la frontière. Enfoncée dans un bas-côté, une borne en grès indique le départ entre l’Allier, en haut de la pente, et la Creuse, sur le versant descendant. Sur cette borne ancienne, en voie d’effacement dans les herbes, quelques noms de pays, les flèches désignant leurs directions et les distances kilométriques.
Sur la crête de l’Allier, les corps d’une ferme. Ils s’enfoncent dans la nuit, la nuit, remplie de promesses, qui vient très lentement, très lentement. Les bâtiments sont plus obscurs que le ciel, sauf le corps de logis reconnaissable à sa fenêtre éclairée, sans doute un salon. Ils dominent le versant comme une maison fortifiée. Je suis sur la route goudronnée, contre les champs et les arbres d’un bois très en pente.
Dès les premières minutes je me fige : à ma gauche un bruit. Des craquages. Furieux piétinements. Sangliers ou chevreuils ? fuite ou fureur ? menace ou promesse d’une apparition gracieuse ? Je suis aux aguets. Je repars prudemment. Faire du bruit moi-même, crier pour éloigner ? ou s’immobiliser pour éviter de faire peur à l’animal ?
La peur dangereuse.
De la frontière où j’étais monté je redescends la route qui longe le Pré Bugier jusqu’aux Buges. La nuit commence à rayonner. J’ai l’impression d’être un plongeur. Quand j’allume ma lampe frontale, des papillons blancs vif viennent jouer et tourner dans le faisceau, d’autres insectes naviguent entre les hautes herbes des bas-côtés où j’ai envie de progresser aussi souplement que si je nageais. J’enregistre ces fonds marins remplis de stridulations, d’intenses vibrations…
J’écoute mon premier plan d’eau ; rencontre mon premier village, les Buges. L’étoffe du ciel s’est décolorée, onze heures passées. Pourtant l’aura du soleil rayonne encore, atteint une vaste plage du ciel.
(…)
Au loin des aboiements. Un tracteur dans les champs, vers l’est, dans la direction des Faîteaux ou des Lignes.
La lune décrit à peine un demi-cercle. Elle n’occupera aujourd’hui que ce demi-cercle rechigné, bas sur l’horizon, à peine est-elle plus grosse qu’une demi-lune, croissante pourtant. Elle advient jaune-roux plus tard, orangée en se couchant dès une heure moins dix.
Une surprise naît de la traversée des nappes d’air. Soudain chaudes. Soudain fraîches et humides dans les descentes à l’approche des cours d’eau et des étangs.
Des écharpes de chaleur semblent retenues par les arbres, ondoient autour. Je pense aux avions, aux turbulences causées par les variations brusques de température. Mon horreur de me trouver dedans.
Ou la mer, les ondulations quand on se baigne près des côtes, tiède, le courant froid subit qui t’enveloppe.
Cris d’oiseaux. L’un déchirant, rauque sous un arbre. Je l’écoute changer d’endroit. Un autre minuscule, comme des bulles une poule d’eau. Peut-être. Mais mon enregistreur est tombé en panne presque immédiatement (un problème de batterie ?)
Je n’ai capté que dans les fonds aquatiques les criquets d’orchestre.
(…)
La nuit est très pleine. De souffles et de vies. « Il y a du monde ! » A la sortie des Buges j’ai vu une femme, dans sa véranda adossée à une vieille ferme. Derrière la verrière elle était floue, mais je reste à 20 mètres, dans le noir, pour l’épier. Elle semble sortir des objets pesants d’un frigo ouvert dont je vois aussi la lampe interne. Des bocaux qu’elle sort et pose sourdement dessus. Je pense à sa peur si je surgissais. Et si je l’abordais ? Au bout de quelques minutes elle ferme le frigidaire, puis franchit son pas de porte vers l’intérieur. J’entends les verrous fermer à double tour ; deux verrous peut-être. Puis s’éteint la lumière de la véranda. Ne demeure que la lumière de l’entrée et celle du salon, il semble.
Je vois vite que la lampe frontale Petzl « qui éclaire à 30 mètres » (la vendeuse de Go Sport) est un sérieux obstacle aux perceptions. Je prends le parti de l’allumer le moins possible. Quand tu regardes la carte avec, puis que subitement tu relèves la tête, alors l’impression d’obscurité et d’impuissance de la lampe est maximale. Alors l’obscurité est à sa densité la plus épaisse. Dedans s’enfonce le faisceau informe, mou, de la torche qui n’indique plus rien.
A développer sur la perception nocturne : le « changement du paysage ». Il se modifie (donne l’impression de modulation) tous les dix mètres, façon de parler du glissement lent, incessant, mais perçu dans une espèce de discontinuité. Une toile peinte en métamorphose perpétuelle, en morphing. Dont tu ne percevrais pourtant que des états distincts, provisoires. Tu sais que ce paysage-ci succède à celui de juste avant, mais tu ne peux saisir les degrés du changement. Tu te retrouves sans solution de continuité, paradoxal au moment même où tu ne possèdes plus la synthèse générale qu’on appelle « embrasser du regard », qui est inconsciente. Comme si tu ne possédais plus ce fond donné d’emblée, sur lequel s’animent ordinairement les divers plans. Est-ce l’accentuation de la nuit et du tempo de la marche ? D’habitude tu fais inconsciemment fiance au suivi des perceptions de l’espace… Et ces volumes, les arbres, les corps des vaches, ces silhouettes aux intérieurs simplifiés, confondus…
Apprendre à déceler parmi les sons, ceux qui appartiennent aux bêtes, aux vaches, moutons, chèvres. Etrange. Routes bordées de haies épaisses : souvent ne rien voir, rien voir. Manducation des ruminants, qui soufflent, bronchent. Pètent, geignent. Gémissent, et parlent normalement, mais c’est plus rare.
Un chemin d’abord bien tracé pour des roues de tracteur, mais il se perd dans un champ clôturé électrique. Champ dépeigné, crevassé, informe, un herbage pour des vaches absentes (j’essaie de vérifier). Le seul côté ouvert était le débouché du chemin. J’essaie de longer la clôture en espérant trouver une sortie dans la direction souhaitée. Sol de plus en plus marécageux puis spongieux. Cœur battant. Je suis perdu. Je franchis finalement une haie hostile de ronces, clôture électrique et barbelés additionnés, pour essayer de rejoindre un ailleurs de croassements et une ligne d’arbre un peu en surplomb, que j’imagine border une route. Je suis perdu dans les champs chaotiques dénommés Vergnades, sous les Brandes.
Je débouche dans un champ de blé dont je longe une limite externe mais obligé de piétiner des tiges. Mal-être, je n’aime pas passer dans les cultures, un interdit de mon enfance. Enfin arrivé sur un chemin caillouté, suivi jusqu’à un croisement où j’arrive à me repérer sur la carte. Je fais alors demi-tour sur ce même chemin.
(…)
Tu te reflètes sur les vitres des vérandas, des maisons : effrayant. Je pense à la peur la stupeur des occupants s’ils me voient déboucher ainsi, en pleine nuit.
Peur de la peur dangereuse des autres.
Au-delà des vitres : les clignements d’yeux électroniques dans les pièces. Fours à micro-onde, magnétoscopes, ordinateurs en veille.
Quand je vois une maison éclairée dans la campagne, malgré moi je me sens rassuré.
(…)
Dès 4H15 je percevais un changement de très basse intensité lumineux dans le ciel. Je regarde le lever du jour depuis un pont routier qui enjambe une voie rapide en chantier qui ne figure encore sur aucune carte. Bruit violent désormais des circulations laissées sur ma gauche, un fond très sonore, camions et quelques voitures.
J’appelle Corine à 5H05 et lui donne rendez-vous à Huillat, un village proche.
Sur la route avant Huillat et en rentrant dans Huillat : l’aube est sublime. Brumes où flottent vaches et lapins par dizaines, sur le Pâtural Cornard et le Champ du Bois. Réveil des oiseaux du champ. Echarpes blanches. Pensé à la mystique des troubadours, des moines du Moyen âge : ils louaient la pureté, la Vierge, en voyant ces nonchalantes écharpes blanches s’élever miraculeusement du sol.
2ème nuit
Creuse, 20-21 juillet 2010
Ni à Huillat ni au Moulin Galmier non plus qu’à La Nourrice ou à l’Age Vert, à l’Arbre Redon ni à La Chaud on n’échappe au charroi infernal de la N 145. Comment décrire le bruit motorisé, motorisé sans rémission ? Il n’est oncques lisse ne doux — mais le contraire : au plus loin d’une musique : comme un chœur sans fréquences vocales. Certains camions font des vagissements aigus, en voix de tête alla contre-ténors, et en même temps des fréquences médium et grave occupent toute écoute disponible. Nul silence plus jamais, pas plus à 200 mètres qu’à un kilomètre de distance. Comme si l’espace se doublait d’une plèvre sonore.
Je pense aux habitants des maisons, qui sans doute n’entendent plus ce bruit à force. Mais vivent avec lui, et autour d’eux cette campagne désormais sans silence.
On agrandit, ils agrandissent la 4-voies de ce côté-là. Ils en sont fiers. Depuis 10 ans en passant dans la région je voyais des panneaux de propagande parlant au nom de la population, comme autrefois les slogans dans les dictatures de l’Est : « Pour notre sécurité exigeons la 4-voies ! » Vu le flux de camions, on se résigne. J’essaie de couper le son, d’imaginer les mêmes arbres et champs sans le bruit.
Ma route à moi, depuis la sortie de Huillat, décrit un grand arc de cercle ; le vieux panneau La Nourrice retenu par les ronces, est adorable.
Je commence des enregistrements entre La Chaud et le premier pont sur le ruisseau La Verneigette : Cricket’s In July Big Band Orchestra ! Tombée de la nuit une belette croisée : fascinée par ma lampe elle avance comme malgré elle jusqu’à mes pieds, avant d’arriver à bifurquer et s’enfouir dans les haies.
(…)
Juste comme j’ai passé le Pont Bredeix, un extraordinaire concert de crapauds a commencé, dont j’enregistre environ 12 minutes. J’entre dans cette écoute non sans préjugés sur la trivialité et la monotonie des sons possibles… ce que dément absolument l’audition attentive. La variété subtile des modes d’émission, les réponses, échos, variantes… forment un contrepoint, raffiné, jazzy ou électronique. Du côté des onomatopées je pense, un peu forcé, à Jean-Pierre Brisset et à sa théorie linguistique très vérifiable. Je ne vois rien des chanteurs, ils me sont cachés par des buissons derrière lesquels, sur la pointe des pieds, je tends maladroitement le micro. Je les imagine disposés sur un petit cirque de rochers autour du lit d’un cours d’eau pierreux… Car l’acoustique est très spatialisée, les plans sonores s’amplifient, se répondent… (Une voiture vient à franchir le pont, je n’ose imaginer la vision surréaliste qui s’offre au conducteur !) Un soliste tout près, à ma droite… Invention de sons nouveaux. Je m’éloigne petit à petit, alors que le concert s’effiloche de plus en plus. Dans ce que je viens d’entendre le phénomène d’enthousiasme, d’improvisation collective, était patent : l’engrenage sonore, l’adjonction, la surenchère emportaient les chanteurs jusqu’à leur faire produire une forme, avec point culminant quasi assourdissant, essoufflant, puis decrescendos, reprises d’élans, et pour finir une coda très étalée, ponctuée de faux redémarrages.
Je regrette de ne pas être allé entendre un réveil des oiseaux dans le Lubéron ce printemps, comme je le voulais, pour pouvoir comparer ces deux formes musicales.
(…)
Avant les Loges, un château d’eau indiqué par un beau symbole bleu sur la carte. A Lussat je décide de faire étape : adossé à un calvaire, café et deux carrés de chocolat. C’est alors que j’entends distinctement la voix d’une vieille femme, provenant d’une des maisons en face du calvaire. Elle semble se plaindre, râler. « Ah la la, mais qu’est-ce que… ah alors… moi… » A se demander si elle fait un cauchemar. En y repensant après-coup, j’ai la certitude qu’elle a vu sur les murs de sa chambre le pinceau de ma lampe, que j’ose parfois balader sur façades et fenêtres, et qu’elle a voulu m’avertir ainsi de sa présence, dissuader le cambrioleur que je pourrais être. Stratégie de défense, qui me fait un peu pitié : si j’étais effectivement quelqu’un de mal intentionné…
Le très vaste Etang des Landes, qui signale à lui seul un changement géographique important, un pays marécageux, n’est qu’à 2 kms mais je résiste à la tentation d’y aller, il m’écarte par trop du Méridien.
Un château sur la carte dont je ne vois que les hauts murs et un obscur portail. Sur la place de l’église, enregistré un ronfleur (ou une ronfleuse ?) qui donne son récital inconscient à plusieurs mètres à la ronde. Enregistrer cette sérénade à l’envers me fait plaisir. Entendre l’intérieur depuis le dehors, m’immiscer par l’oreille chez les gens : excitant, la petite souris vous écoute, et peut-être se glisse près de vous, mi-dégoûtée mi-amusée, pour vérifier que vous êtes bien, vous aussi, un corps vivant comme les autres.
A Besse-Mathieu, un carrefour : en allumant la lampe, assailli par les insectes. Lourdeur de l’air. Eclairs au loin.
(…)
Durant l’arpentage… (les animaux)
L’impression d’être un intrus me point, et elle me taraude. Intrus pour eux — les animaux. Je les dérange c’est manifeste de plus en plus, un gêneur et cela m’affecte. Je ressens nettement leur peur affolée dès qu’ils me perçoivent. Ils cherchent alors à fuir le plus vite possible : je les ai débusqué, réveillés en sursaut. Il bondissent comme feraient des humains, assaillis d’une angoisse mortelle. Les oiseaux terrifiés s’empêtrent gauchement dans les branches,
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les quadrupèdes se figent puis galopent anarchiquement, avertis dans leurs tréfonds que la mort peut survenir. Un écureuil en fuite a raté son saut d’arbre en arbre et lourdement chuté presque à mes pieds, il y a trois nuits.
Oubliant toute prudence les animaux crient de terreur, donnent l’alarme pour eux-mêmes ou pour des congénères absents. La plupart sont isolés, célibataires, misérablement seuls dans ces épaisseurs. Je ressens à quel point leur règne est minoritaire, traqué et précaire, combien l’espèce à laquelle j’appartiens est dominante jusqu’à l’absurde.
Jusqu’au marcheur isolé, pacifique, silencieux et lent, marqué du signe de la mort instantanée (je pourrais être aux animaux ce qu’est aux humains l’allégorie plâtrée, au visage glabre et migraineux, du Septième Sceau de Bergman !)
Seules les vaches, terriblement résignées aux bon vouloir du patronat universel, semblent légèrement curieuses, parfois, d’un éventuel message que je pourrais avoir à leur délivrer — un ordre, semblent-elles se dire, à une heure aussi incongrue ? on aura vraiment tout vu… Mais elles aussi se crispent la plupart du temps en devinant mon approche menaçante.
8ème nuit
Allier, 26-27 juillet 2010
On lira ci-dessous la retranscription d’une causerie consacrée à l’Arpentage du Méridien, diffusée sur les ondes de Radio Tartasse à Marcillat-en-Combrailles, le 26 juillet après-midi.
Monsieur L’Arpenteur, vous venez de descendre la Creuse du Nord au Sud en sept nuits, soit deux nuits de moins que dans vos prévisions les plus optimistes ! Comment comptez-vous remplir vos deux nuits de rab, si l’on peut dire ?
La perspective s’inverse : j’irai maintenant du Sud au Nord pour remonter le Méridien à travers l’Allier. Je partirai donc du même point-frontière que lors de mon premier départ, le 19 juillet. Mais cette fois je monterai le versant du Pré Bugier, je franchirai la frontière…
Dans quel état d’esprit abordez-vous cette nouvelle aventure ?
Je suis heureux de coudre cette nuit-ci à la première, au premier paysage d’il y a sept nuits. De revoir la véranda des Buges où se tenait la dame au frigo lumineux. De revoir la borne ancienne, certainement plus lisible (car il sera plus tôt sur la frontière Creuse-Allier), les bas-côtés foisonnants de graminées, d’herbes chevelues où nagent des papillons…
Une fois dans l’Allier je pressentirai, à l’Est, les lumières de villes que j’aime — le Chambon-sur-Voueize, Évaux-les-Bains, Montluçon bien sûr…
Vous savez, je me sens parfois semblable au pilote de Vol de nuit de Saint-Exupéry. Je n’ai qu’un souvenir lointain du livre lu enfant, mais il m’est revenu comme une source possible de mon arpentage. Rappelez-vous la solitude de celui qui veille, le lien nostalgique et tendre qu’il tisse alors avec les autres humains, endormis, enfouis dans l’obscurité… Il y a plus : la métamorphose du sens de l’espace, due au tempo inhabituel de son franchissement. Puis l’impression exaltante d’être à la fois hors du monde et en son cœur même, dans une sorte d’extériorité flottante qui permettrait de voir, enfin…
Qu’ entendez-vous au juste par « sens de l’espace » ?
C’est une idée tenace qui me vient de l’arpentage nocturne : nous ne percevons pas l’espace à travers une addition produite par nos sens, du type : espace = (vue + ouïe etc.) Nous le percevons à travers un sens spécial, innommé. Ce sens nous donne une synthèse au sein de laquelle le temps, ou plus précisément le différentiel entre le tempo et l’espace franchi — appelons ce différentiel « l’allure » — joue un rôle prédominant. Le franchissement de l’espace suppose une combinaison de tempi qui crée cet espace. L’allure détermine donc l’espace — non l’inverse.
J’en veux pour preuve que je ne marche pas dans un paysage, non plus que dans une infinité de segments bout à bout dont je ne sentirais pas la discontinuité. Je marche « dans » une allure, c’est-à-dire dans une suite somptueuse de métamorphoses, au sein du renouvellement, dont je suis incapable de déterminer les seuils. Cette perdition-là pourrait bien être, tenez-vous ! — la métamorphose. C’est peut-être de ce vertige-ci, ou de ce vertige-là, limite connaissance limite inconnu, que les poètes païens cherchaient à écrire…
Einstein de dit pas autre chose, ou Gilles Deleuze dans ses réflexions sur le rapport temps-mouvement…
Oui-da ! mais saperlotte, une chose est de voir vaguement sur quoi porte la théorie de la relativité (je parle pour moi, non pour les auditrices et auditeurs de Radio Tartasse dont le niveau scientifique est fameux), et une autre chose, mercy dieu, de vivre un arpentage et d’essayer d’en déduire une sorte de loi. Un percept, quoi. Vous m’accorderez donc le droit d’enfoncer des portes ouvertes. Qui grincent quand même un peu. D’autant que je les enfonce de nuit, et sur le Méridien quasi, et mon bagage de musicien au dos. N’oubliez pas Schubert… Le Wanderer ! Par tout Tati ! musique et marche, mon cher, musique et marche et nuit ! Tempo ? shcrrr… allure, dis-je, shcrrrrr… (inaudible).
Toujours est-il qu’en marchant, je jouis d’une distance comparable à celle de l’avionneur en altitude. Les villes existent, je les devine au lointain… Elles m’accompagnent, je les salue, je crois les garder dans mon cœur.
Vous confessez pourtant une véritable phobie de l’avion…
En effet, mais la seule chose capable de m’exalter en avion est la vue, la vue fascinante du temps que prend le glissement incessant des paysages. L’impression extraordinaire (et paradoxale) de lenteur donnée par ce franchissement à grande échelle du paysage… Tout le reste en avion, sans exception, est pour moi de l’ordre du cauchemar vécu, de l’entrée dans la chambre à gaz ou dans un bloc opératoire. De la mort administrée, c’est-à-dire.
Hum, revenons à des pensées moins névrotiques : l’itinéraire de votre arpentage est balisé…
On peut même dire qu’il est déterminé, puisque je sillonne le Méridien. Sillon sinueux, mais sillon. Je traverserai ainsi la partie ouest de ce pays d’Huriel que j’ai découvert il y a six ans, lorsque Delphine arrivait à Montluçon pour travailler au Festin.
Je crois être un cartographile : j’aime voyager par l’imagination en survol au-dessus d’une carte, et j’aime aussi penser aux cartes quand je suis dans le paysage. Un poignant besoin de me situer sans doute… et une sorte de jeu avec les échelles d’espace-temps — jeu d’échelles que, soit dit en passant, je juge primordial pour la compréhension de certaines musiques. Entre autres celles de Ravel et d’Olivier Messiaen.
Eh bien il me reste à vous souhaiter bonne chance et… bonnes nuits, Monsieur l’Arpenteur-compositeur. Rapportez-nous de beaux sons ! et gare aux taureaux en rut…
Je préfère les taureaux en ut ! (rires)
Ci-dessous, deux extraits de l’interview accordée à France Bleu Limousin par l’Arpenteur, un peu plus tard dans l’après-midi du 26 juillet, au Moutier d’Ahun :
Vous n’êtes pas un Arpenteur isolé. Vous faites partie d’un collectif difficile à cerner. Est-ce une confrérie ? un mouvement artistique ? une troupe ?
Un peu tout cela à la fois, sans doute…
Pouvez-vous nous en dire plus ?
Vous savez, une grande discrétion est de rigueur quand on aborde cette question des Arpenteurs et de ce qui les réunit… Le jour approche où le sens véritable de l’Arpentage sera révélé. Je m’en tiendrai donc à quelques faits : nous avons commencé à nous réunir il y a un an à peu près. Cette réunion a eu lieu sous l’égide d’une certaine personne qui a choisi de rester dans l’ombre — appelons-la Gaston Pierre. Depuis un moment, nous discutions avec Gaston Pierre des diverses figures de l’artiste telles qu’on peut les déduire des récits de Franz Kafka. Comme vous le savez, l’Arpenteur est le héros, si l’on peut dire, du Château…
Pour le reste : il ne m’appartient pas de vous donner les noms des autres Arpenteurs, ni de vous décrire leurs préoccupations et leurs buts personnels, très divers. La contrainte a engendré des motifs différents. Le Méridien est l’axe de destins, d’imaginations variées… (un temps)
Nous sommes compaignons ou des compains… (…)
Quel est le rôle exact de « Gaston Pierre » ?
C’est à la fois un inspirateur du mouvement, un chef clandestin et la plume au vent du futur. On pourrait le comparer au gourou Hardy au sein de Lutte Ouvrière : nous, nous agissons sur le terrain, lui théorise, assure les liaisons avec d’autres organisations, réunit en sous-main les soutiens financiers…
Ce collectif est-il purement masculin ?
Oui, bien sûr, et cela d’autant plus, d’autant mieux, qu’il y a parmi nous une fée féminine, la Voyageuse-danseuse. C’est elle actuellement qui prépare mes repas, blanchit mon linge, assure les liaisons et les transports. Elle fait en outre respecter le silence dans la maison où je dors le matin… Vous savez, je reviens de mes nuits d’arpente passablement rouillé… Déjà dans la voiture, je frissonne, je ronflote, je goutte du nez comme un épagneul. Ensuite, en sortant du véhicule, quelques décennies en sus dans les os, je suis complètement froid et grippé, je marche comme un scaphandrier sonné sur le pont romain/roman, je me traîne aux cuisines pour grignoter un rogaton, et au lit… il est huit heures du matin au plus tard… Je suis aussi gourd et décalé qu’un cosmonaute : à cet égard, la Voyageuse-danseuse est à elle seule un terminal de la Nasa…
Et… le collectif… purement français ?
L'Allemagne, le Japon, la Suisse romande ainsi qu’alémanique, Phocée, et même, pensez donc, Israël, sont représentés en notre sein ! Mais à l’état diasporique : oui, nous sommes tous des surgeons de diasporas ondoyantes, de demi-exils et de métissages flottés … Voilà, en somme, ce qui nous prédispose à arpenter le Méridien. Cette droite ligne qui épouse la courbature du monde
9ème nuit
Allier, 27-28 juillet 2010
… discontinuités…
Le petit garçon avait réussi, je ne sais comment, à rassembler ses copains tout en haut du portique. Monté au-dessus du bac à sable, au fond de la petite cour.
D’ici, je n’arrive pas à entendre tout ce qu’il racontait à ses auditeurs — les petites silhouettes sont perchées comme des sapajous sur l’édifice en bois — mais je sais parfaitement de quoi il était question : d’un bus à deux étages…
…Le bus à deux étages traversait des forêts. Il traversait des forêts la nuit. Mystérieuses, vierges, tropicales des forêts très très sombres, avec plein de bêtes dedans, avec des bruits, des arbres, et des menaces. Des forêts d’une profondeur inconnue, inimaginable… Et des bêtes énormes, préhistoriques. Oui : c’étaient des forêts préhistoriques que le bus à deux étages devait traverser. Courageusement. On aperçoit de temps en temps la tête d’un animal dépasser des fouillis d’arbres. On sent la présence des animaux, à leurs bruits, comme dans le 45 tours de Miriam Makeba où t’entends des toucans chanter et crier les oiseaux invisibles.
Tout est noir. Mais à l’intérieur du bus à deux étages, tout est chaud, douillet, confortable. Il y avait des couchettes comme dans le train de nuit… Il y avait des veilleuses, des lampes, on se sentira bien, tout au chaud, et tout en sécurité.
Qui pilote le bus ?
On a fini par trouver le départ du Chemin des Maîtres Sonneurs. Ce nom provient d’un roman de George Sand. Chaque année, il paraît, des maîtres sonneurs (fabricants de cloches ou « sonneurs » de binious comme en Bretagne ?) empruntent ce chemin en jouant. L’image de leur procession m’accompagne tout au long de mon arpentage sur ce sentier tracé au creux des haies, des futaies. Je les imagine semblables à l’Oncle Corentin dans Bécassine, avec une cornemuse et des sabots.
L’auditoire était visiblement captivé, enthousiaste. Le têtes se rapprochaient, les regards s’enflammaient.
Le petit garçon était surpris d’avoir intéressé ses copains. Il n’aurait pas cru que c’était possible de partager ça, cette passion, ce rêve d’un bus à deux étages qui traverse des forêts la plus sombre, jamais explorée. Il avait organisé cette réunion en allant les voir pendant la récré : il avait quelque chose d’important à leur dire.
Le Treux. 350. Le Fromenteau. 377. 377. 373. Les Pruges. 373. 344. 338. 335. 327. Méridien. 324. L’Arnon, rivière. D310. Saint Eloy d’Allier. 357. 354. 341. 316. La Madeleine. 302. Méridien. GR41. Méridien. Frontière Allier / Cher. GR41. Barrage de Sidiailles. GR.41. Méridien. Les Chetz. 295.
Ou alors ce sont des joueurs de hautbois, de bassons, ou de chabrettes, et ils font résonner des pibroch mélancoliques… ces musiques funèbres que les joueurs de Cornemuse expirent en marchant lentement dans des collines, dans les landes d’Ecosse…
La question était de savoir comment faire avancer la chose : construire le bus ? se raconter ses histoires ? inventer plein de trucs en rapport avec ce bus ? Je ne sais plus si la conférence du bus à deux étages a eu une suite.
On a atteint le summum de l’incongruité en buvant des gobelets de champagne, Corine et moi, sur le pont du Barrage de Sidiailles, à 6H du matin.
(…)
Dès le premier croisement je confonds les Pruges où je pense être, et Fromenteaux où je suis. Et perdu le chemin. Un chat vient me parler. Désirant, puis réticent. Des insectes à élytres adorent la moumoute de mon micro. S’y plongent et s’y replongent vicieusement malgré mes secousses. Je deviens hystérique grâce à eux. Qu’ils en soient ici remerciés.
Isa, tu sais quand on jouait « au loup » avec Papa après dîner ? On éteignait toutes les lumières de l’appartement, et après on se tenait l’un à l’autre… et tout doucement, à pas de loups, on y allait : on avançait dans le noir… rentrer dans nos chambres, traverser les deux couloirs, traverser l’entrée, en sachant bien que le loup… va nous attaquer ! à tout moment !
Ou alors on se cachait… chcht !… le loup devait nous trouver dans le noir.
Qu’est-ce qu’on crie quand le loup nous saute dessus pour nous plumer !
Très vieilles, très-vénérables Corporations de musiciens — les petites silhouettes sont perchées comme des sapajous sur l’édifice en bois — quand renaîtrez-vous de votre estompe ? Ici, sur le Chemin des Sonneurs valeureux… Pèlerins d’un autre genre, d’une autre foi… suivez donc votre souffle… Maître Couperin, maître ancêtre…
C’est avant le décrochage du Chemin coupé par la route (goudronnée) des Moutats au Mont Joint (impasse), que j’entends une conversation toute proche… alors je décide…
On avait fini de dîner depuis au moins une heure… On discutait tous les quatre devant la table débarrassée, dehors, devant la maison, sous l’auvent en plastique. C’est vraiment bon, il fait chaud ces soirées-là de fin juillet, mais pas trop non plus… Le temps idéal pour un p’tit verre à la fraîche. De temps en temps il y a un mulot qui court sur le muret.
Et tout d’un coup j’ai levé les yeux, et ma femme en face a dû comprendre que j’ai vu un truc très bizarre, parce que j’ai stoppé net ma phrase en plein milieu. C’était pas ordinaire. Un type habillé tout en jaune, avec une lampe de spéléo sur le front, venait de surgir à la grille. Il était minuit bien passées… Un type seul apparemment, harnaché comme une espèce d’ouvrier, un gilet fluo, avec des cheveux assez longs, il tenait une carte à moitié dépliée…
Obliquant au nord-est : quelqu’un a barré l’abouchement du Chemin alias GR41, avec une méchante corde. Et c’est avant le décrochage du Chemin coupé par la route (goudronnée) des Moutats au Mont Joint (impasse), que j’entends une conversation toute proche… alors je décide d’aborder…
Il y a eu un silence. Le type a parlé presque aussitôt. Mais on était tellement surpris qu’on n’a pas compris sa question du premier coup. Il voulait savoir la direction de Saint Eloy-d’Allier. Il la connaissait en fait, mais il voulait être sûr que c’était bien par là, dans son dos.
« Bonsoir, messieurs-dames, messieurs mes, je, je, suis l’Ange de l’Apocalypse. Dame je ! Oui oui. Je, vous annonce, la fin des temps, dame oui, les les temps sont consommés ! ne vous inquiétez pas… au fait, Saint-Eloy d’Allier c’est bien par là ? »
« … Oui madame, oui m’sieur, les les temps sont, consommés, miam! »
Vous voulez boire quelque chose ? demande la dame gentiment… un verre d’eau, au moins ? allez… Je vous trouve bien courageux !
« J’ai je, revêtu ce costume-arpentage, pour mieux éclairer le, la, nuit, campagne ! ô préparez-vous, les temps sont fins, prêts. Ne vous inquiétez pas. Au fait, Saint-Eloy d’Allier c’est bien par là ? »
Et quand les routes ou les chemins s’incurvaient, et qu’en levant les yeux tu voyais la silhouette confondue des arbres… le bus à deux étages…
Et quand les routes ou les chemins s’incurvaient, en levant les yeux tu voyais la silhouette confondue des arbres, peser… leur obscurité, le resserrement, la contre-plongée qui enserre, te fait prendre conscience… l’indifférence des bois… Shortbus… le bus à deux étages…
« À toute la marmaille méfaite… Oyez, la fin des fins, des faits : le 7ème sceau, la 8ème symphonie… et la Neuvième Nuit ! »
(…)
… des gobelets de champagne, Corine et moi, sur le pont du Barrage de Sidiailles, à 6H du matin.
La tête des conducteurs…!
Eux : ici, c’est vraiment une frontière. Ici, on est entre le Berry d’un côté, et le Limousin, et aussi l’Auvergne au sud. Même si administrativement l’Allier est en Région Auvergne, on ne peut pas dire. Le « pays d’Huriel » ? non, ça n’existe pas vraiment, d’ailleurs Huriel est bien plus à l’est, vers Montluçon. Et le Bourbonnais ? oui, le Bourbonnais oui, et les Combrailles, les anciens noms des régions, Les Marches… Autrefois on faisait partie du Bourbonnais. Mais ici, on n’est pas non plus vraiment dans les Combrailles, ni en plein dans le Bourbonnais tout de même.
« Ici, on est vraiment entre… »
« Moi, je vous annonce le Méridien ! Il est tout proche, il approche, flambeaux ! et il traverse votre champ champ, gloi-gloi-gloire à Saint Delambre et Saint Méchin au plus haut des choses, là, des sèche-cheveux, je, pardon, plus haut des cucumu, des cumulo-nimbus… »
« À Saint Eloy ! c’est bien par là ? Par la sainte triangulation, grazie ! ne vous inquiétez pas braves gens, gens des Grandes Braugères, des Rats et des Moutats ! Je vais à Saint Eloy ! Adieu, c’est juste le cas, cas juste de le dire ça, adieu ! »
Je vas, zut je, j’allais, vais oublier : « il n’y aura plus ni jour ni nuit ! »
(…)
… des gobelets de champagne, Corine et moi, sur le pont du Barrage de Sidiailles, à 6H du matin.
La tête des conducteurs des trois autos !
Les têtes ! Elles pivotaient sur place pendant que les autos avançaient, elles. C’était plutôt dangereux… pour eux, ou pour elles les têtes, et les autos, dangereux, à la tienne Jean-Christophe, à toi Corine ! on y est arrivés !
