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Compte-rendu et photos de l'arpentage de Hervé Falloux

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Journal de l'arpentage

de Hervé Falloux

9-16 juillet 2010

de Saint-Paul de Fenouillet au col de Mantet

« Il est bon que les pères se taisent pour ne pas léguer un héritage trop lourd à leurs fils »

* les phrases entre parenthèses n'ont pas été lues lors du compte-rendu d'arpentage du 9 janvier 2011 au Théâtre Brétigny.

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Vendredi 9 juillet 2010.  Départ Paris, arrivée Saint-Paul de Fenouillet.

Lever six heures. Derniers préparatifs. Baisers à Cathy et puis cette phrase : « Prends bien soin des filles. » Une grosse boule d'émotion vient crever au bord des yeux. Est-ce que je vais revenir de cet arpentage ? Vais-je finir dans un ravin ?

         Une infirmière entre dans la chambre de mon père. « Ah ! Bernadette, je suis content que ce soit vous. » La première piqûre de morphine fut la bonne. Il disait qu'il n'avait pas peur de la mort mais qu'il ne voulait pas souffrir. Je crois qu'il fut exaucé.

         Que ce sac est lourd, ce n'est pas possible ! Jamais je n'arriverai à parcourir le trajet prévu avec un sac aussi lourd. Pourtant j'ai fait très attention, chaque chose fut pesée, sa nécessité étudiée et pour finir ce poids impossible. Comment faire huit heures de marche avec ce poids sur les épaules? Comment monter pendant cinq heures à l'assaut du  Mont Canigou, comment parcourir un dénivelé de 1500 mètres avec cette charge ? Se décharger, se dépouiller au fur et à mesure.

 Les poids laissés sur nos épaules par nos pères, nos grands-pères et autres ascendants combien pèsent-ils ? Trop lourd ? Ecrasé par ce poids ? Ce fut mon cas. Pendant des années, le ciel paraissait gris sombre au-dessus de ma tête. Moins beau que ce gris au-dessus du bassin de l'Arsenal ce matin à sept heures. Les tours du treizième sont seules éclairées par le soleil levant. Tours éclairées sous ciel de plomb : beau tableau.

La France qui se lève tôt est là dans le métro. Certains finissent leur nuit, d'autres encore ensommeillés lisent un "gratuit". Tous ont l'air fatigué, triste. Quelques touristes égaillent un peu le wagon. Deux espagnols parlent fort et c'est bien. La France d'en haut, dans les premières du train, est déjà devant l'ordi, très affairée, très importante donc. Un Figaro, un Monde et ... un rêveur... le wagon est sauvé.

Il y a une heure que nous sommes partis, le ciel est toujours gris. Le garçon qui est en face de moi essaie de dormir. Son père l'a accompagné en moto. Ils ont attendu chacun d'un côté de la vitre que le train parte. Le père mâchouillant un bâton à café en regardant son fils, le fils attendant sans regarder son père. « Attention au départ. »  Sourire et un petit signe de la main côté quai, sourire juste esquissé côté wagon. L'adolescence.

Les cinq autres voisins sont des copains partant passer un week-end prolongé à Sète. Deux couples peut-être et un ami. Ils ont le même look : chemises Lacoste et shorts de marque pour les hommes. Lunettes de prix et tee-shirts saillants pour les femmes. Magazines people et Ipod pour tous. La trentaine heureuse et distinguée. Quels parents ont-ils eu ces cinq-là ?

[ Je m'éloigne du méridien, je file vers Lyon avant de rejoindre Perpignan et Saint-Paul de Fenouillet. Demain si tout va bien les quelques kilomètres qui me séparent du méridien seront franchis.

J'écris sur un cahier d'écolier avec un Bic noir. Générationnel cette façon de transmettre, d'élaborer une pensée. Le papyrus n'était qu'un support pour la mémoire, le livre a changé notre rapport au savoir et le multimédia fait de même. Quel rapport au monde auront mes enfants avec ces nouveaux outils ? Comment pensent les cinq trentenaires qui sont assis à côté de moi ? ]

1976, samedi midi, le surveillant général m'avertit que mon père a été opéré.  «  Ta mère préfère que tu prennes le bus pour rentrer, ça va ? »  Sueur froide, incompréhension.  « Euh, oui ». J'avais fait le matin même, à la surprise générale, un exposé assez brillant sur le poème de du Bellay : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. »  La satisfaction fut de courte durée. C'était plus que des "regrets" qui m'attendaient. Ma mère était bien à l'arrêt de bus, un peu à l'écart. Dès mon arrivée elle ne peut retenir ses larmes. « Je ne voulais pas pleurer, tout va bien, ton père à été opéré, mais tout va bien. »  J'ai tout de suite compris que tout allait mal, mais vraiment mal. Mon existence à basculé ce jour là.

Voiture, hôpital, chambre, mon père avec tuyaux et perfusions, violence de cette image. Hier j'avais un père, aujourd'hui un père malade, gravement de toute apparence, faible. Essayant, cassé en deux, de faire dix pas dans le couloir avec sa perfusion. J'avais envie de pleurer, de crier, d'exploser en larmes, par respect pour son courage et la comédie qu'il me jouait, je ne l'ai pas fait. J'ai retenu cette grosse boule d'émotion, ce chagrin immense au niveau de la gorge.

Ce jour-là, j'ai plongé au cœur de la réalité de la vie, de sa fragilité, de son côté éphémère et changeant. Pas en bien le changement. [« Fuir le bonheur de peur qu'il  se sauve. »  Je n'ai pas eu le temps d'échafauder cette coquetterie d'artiste.] L'insouciance de l'enfance m'avait quitté. J'étais amputé d'une partie de ma jeunesse. Mon enfance je ne l'ai retrouvée que quelques années plus tard, sur les scènes des théâtres. Là où Ophélie survit à sa noyade, où Hamlet se relève de son empoisonnement, où les Carmélites ont toujours la tête sur les épaules quand viennent les "saluts". Un monde sans mort, sans peur donc.

Ca y est, nous sommes dans le sud. Rocaille, cyprès, collines escarpées, petits villages perchés aux tuiles rouges et murs couleur de grès. Le ciel commence à se dégager, gris-bleu encore. Un champ de tournesols sur ma droite.

Nîmes, premier arrêt. «  Le cœur n'est pas moderne » : la pièce de Martine, la tournée dans le sud. Nîmes, c'est dans cette ville que j'ai repris la mise-en-scène. Martine vient de mourir à 57 ans (décidément que de pensées morbides, ce matin) d'un cancer elle aussi. J'ai la désagréable sensation qu'elle est passée à côté de sa vie. Qu'elle fut toujours cette petite fille exilée et perdue. Je l'imagine arrivant d'Algérie et se retrouvant à Orléans. Le choc. Elle m'a dit un jour que c'était la couleur et les reflets de la Loire qui l'avaient sauvée.

La Loire, je me souviens de parties de pêche avec mon père et mon oncle sur ce fleuve mouvant. Souvenirs agréables d'un temps perdu.

Direction le méridien, Sète déjà. Quelques mas abandonnés dans la campagne.

Que va être cet arpentage ? J'étais très excité pendant la préparation, mais je me méfie de moi, j'ai toujours préféré le rêve à la réalité. Les nuages couvrent le ciel, je me demande un peu ce que je fais ici.

J'ai parfois des idées saugrenues et péremptoires qui me viennent. Elles me procurent le plaisir, l'exaltation de la découverte absolue, même si le sens m'échappe.

 Par exemple en sortant du film d'Alejandro Gonzàles Inàrritu  « 21 grammes », je me suis dit : « Hervé, il faut que tu jettes les cravates de ton père. » Mon père portait des cravates pour travailler. Il aimait beaucoup les cravates. Peu de temps après sa mort, j'ai récupéré ses cravates qui avaient accompagné sa vie. Les cravates fines des années 50, celles un peu plus larges des années 60 et celles encore plus larges des années 70, pour aller avec les cols pelle à tarte et les revers tulipes. Je ne porte jamais de cravate. Elles sont donc restées dans une valise, au fond d'un placard, chez moi, pendant vingt-six ans. Le lendemain de la naissance de ma première fille, je suis allé sur le Pont Neuf en pleine nuit, il faisait un froid et un vent glacials ce 9 mars 2004. Cérémonieusement, j'ai jeté une à une toutes les cravate de mon père. Certaines me rappelaient des souvenirs d'autres pas. Elles s'envolaient et je les suivais des yeux jusqu'à la Seine. Certaines plongeaient tout de suite dans l'eau verte, d'autres surnageaient longtemps. Elles ressemblaient à des serpents de mer ou à des spermatozoïdes qui avaient encore beaucoup de kilomètres à parcourir pour arriver jusqu'à la mer.

Deuxième idée du même genre. En faisant une promenade au bout du doigt du cap Corse, il y a exactement cinq ans (été 2005) : « Hervé, il faut que tu fasses une marche, le chemin de Saint-Jacques, entre 50 et 52 ans. » Mon père avait été opéré de son cancer à 50 ans, il en était mort deux ans plus tard. Ces pensées aussi courtes soient-elles, sont prégnantes. Il y a un peu moins d'un an j'ai proposé à Stéphane de participer à l'arpentage. Le chemin de Saint-Jacques est devenu le méridien. Le temps est devenu fini : une semaine. La contrainte : relater comme un chevalier, sa quête.

Que voulait calmer cette pensée ? l'angoisse de la mort ? la culpabilité de vivre ?  le besoin de mourir moi aussi à quelque chose ? les trois à la fois ?

Je repense à un film asiatique. À un moment, un des protagonistes monte une montagne avec une pierre attachée à une corde, elle-même attachée à son corps. Il avait eu la punition des hommes, il s'infligeait maintenant sa propre punition pour le meurtre de sa bien-aimée. Mon père s'appelait Pierre.

À gauche la mer, devant les Corbières, à droite les marais. Dans un quart d'heure nous serons à Perpignan.

La gare routière est près de la construction du nouveau théâtre de Perpignan « Le Théâtre de l'Archipel ». Drôle de nom pour un théâtre situé entre deux bretelles de voies rapides, plusieurs hôtels bon marché récents et la gare routière. Coût des travaux 37 .915.003 € HT (Drac 5M €, Europe 2,2 M €, Conseil Régional 1,5 M €, il reste beaucoup pour la ville).

Ça me rajeunit de voyager sac à dos avec un faux Yop à la fraise et d'attendre un bus une heure sous une chaleur étouffante et moite.

Trois randonneuses de 40 ans sortent d'un bus. Elles ont des sacs encore plus lourds que le mien, ça fait plaisir. L'une boite. Grosses chaussures, shorts, débardeurs et sacs à dos, difficile d'être sexy.

Après mon installation à Saint-Paul de Fenouillet, je suis allé faire une balade dans les gorges de Galamus pour me dégourdir les jambes. Temps de marche trois heures. Je pousse jusqu'à l'ermitage. Je rentre dans une chapelle installée dans une grotte. Je lis une inscription du créateur des lieux, Nicolas de Galamus, (Saint-Nicolas de Galamus devrais-je dire) : «  Je suis entré dans ces grottes et j'y ai trouvé le silence du fond de la terre. Je me suis enterré dans ces grottes lugubres et ma vie fut de moins en moins assujettie aux divertissements du monde. »

En commençant ma promenade, j'ai repensé à l'époque lointaine où je passais une partie de mes vacances d'été chez mon oncle paternel. Un petit village en Touraine mais qui ressemble à celui de Saint-Paul de Fenouillet. Ici, des vignes, des arbres fruitiers, des endroits de nature abandonnés par l'homme où les abricotiers, les figuiers, les pruniers sont redevenus sauvages, comme dans la Touraine de mon enfance, comme dans celle de l'enfance de mon père et de son frère qui partaient glaner des pêches de vigne, des noix fraîches et des prunes à travers champs.

Mon oncle était un homme taiseux. Déporté pendant la guerre pour faits de résistance, ayant échappé à la mort à plusieurs reprises par miracle, il n'était jamais totalement revenu de l'horreur. Son histoire pourrait alimenter plusieurs volumes d'un bon drame de guerre. Il eut deux filles plus âgées que moi et il reportait l'affection pour un fils qu'il n'avait jamais eu sur moi. Il m'aimait bien. Il me montrait ses vignes, il les regardait en silence, longuement. Il appréciait l'état des feuilles, la maturation des raisins. Il n'était bien que là au milieu des champs. Le moment que j'aimais le plus était celui où il rendait visite à un viticulteur ami et nous allions dans les caves fraîches du village pleines de salpêtre et de moisissures. Ils goûtaient, sérieux comme des papes, appliqués comme des experts, dans des verres de cantine, ce qui allait devenir du vin. Après avoir ôté sa casquette, il me présentait toujours ainsi : « C'est mon neveu, le fils de Pierre ! »  « Le fils de pierre !!! »  Les yeux souvent s'illuminaient, Pierre était celui qui avait fait ses études supérieures à Angers et sa médecine à Paris, un gars du coin qui avait drôlement réussi donc. Un peu de cette réussite rejaillissait sur moi et j'étais accepté comme si j'avais toujours habité le village. [Mon oncle ne parlait de sa déportation qu'à moi, au détour d'une phrase, parenthèse qu'il refermait bien vite. Je brûlais de le questionner, mais je n'osais pas.] Mon oncle  m'a appris à regarder et à aimer la nature, lui qui la regardait si intensément de ses yeux bleu profond.

Samedi 10 juillet 2010.   Temps de marche 7 heures. Arrivée Caudiès-de-Fenouillèdes.

C'est curieux ces pensées qui reviennent sur mon oncle et son rapport à la nature. Sa façon de se comporter s'apparentait à celle des peintres japonais qui regardent,  regardent, emmagasinent et d'un jet peignent leur tableau. Lui, regardait aussi très longtemps, nos deux ombres se dessinaient sur la terre sèche (l'ombre d'un père à côté de son fils) puis il décrétait rapidement : «  Il y a trop d'eau, il faut traiter. » ou «  Tout va bien, regarde cette belle maturation. » Mon père aussi gardait cet amour de la terre, mais c'était plus pour s'étonner de l'évolution de l'agriculture. Il garait la voiture au bord de la route, faisait quelques pas dans un champ et revenait en disant : « C'est bien ça, ce sont des petits pois. » et nous repartions. [L'agriculture intensive avait fait son apparition et ses développements l'intriguaient.]

Je n'ai pas croisé un seul marcheur aujourd'hui. Juste au moment où je me faisais cette réflexion, un homme de 70 ans tignasse blanche et barbe assortie fit son apparition, une serpette à la main : «  Je fais le chemin. » me dit-il. « J'habite tout près. » Nous avons échangé quelques mots. Je n'ai pas croisé de maison en chemin. Il devait habiter une bergerie dans la montagne, à moins qu'il ne s'agisse d'un songe, il fait si chaud aujourd'hui.

[ Cher Nicolas de Galamus faut-il vraiment s'enterrer dans des grottes lugubres pour avoir le silence surtout ici, surtout au dix-septième siècle ? En fait tu n'as pas tort : Les paysages magnifiques, les bruits des oiseaux et ceux des insectes, le vent dans les herbes hautes tout cela est divertissant et accapare l'esprit et les sens. ]

Ce matin au début de la marche, un chien s'est jeté contre la porte grillagée d'une propriété. J'ai fait un petit écart et j'ai repensé à la bombe au poivre anti-chien que va prendre Jean-Christophe. Je l'imagine en train d'ouvrir son sac pour chercher la fameuse bombe, de farfouiller, de la trouver au milieu de ses chaussettes, de la décapsuler et enfin de terrasser le monstre. Nos peurs enfantines sont bien ancrées en nous, elles ne passent pas aussi facilement que ça. Jean-Christophe a peur d'être dévoré par un chien-loup et moi j'ai peur de me perdre sur le GR 36 et peut-être de frapper à la maison de l'ogre pour demander de l'aide.

Je suis tombé dans la région qu'il me faut. Ici le temps a suspendu son vol. À Paris on peut devenir étranger à son propre quartier en quelques années. Ici tout semble immuable. Le bistrot où tous les hommes du village se retrouvent. La télé dans le bar. Ce n'est plus Jacqueline Langeais ou Guy Lux, mais « Plus belle la vie » et l'ambiance est toujours la même. En terrasse l'instituteur plaisante avec un élève et les parents de celui-ci. Puis un homme de 60 ans demande une explication à l'instituteur. En fait il a confondu l'Afrique et Madagascar avec l'Inde et Ceylan. Les enfants jouent sur la place du village. De vieilles femmes discutent sur un banc un peu à l'écart.

 Mis à part les voitures, j'ai l'impression d'être dans la France d'avant-guerre. La France de l'adolescence de mon père, ou celle de mes 10 ans. Je me souviens que dans mon village sous l'inscription « Café », il y avait : « Ici, on peut apporter son manger » - « Mais maman, si tout le monde apporte son manger, comment ils font pour gagner leur argent ces gens ? »

La journée de marche s'est plutôt bien passée. Fin difficile avec une descente sur Caudiès-de-Fenouillèdes très abrupte. Que ne ferais-je pas pour me retrouver sur le méridien. Le méridien, petits points mis bout à bout, petits pas mis bout à bout qui effleurent le monde.

Pas de mal de jambes ni de dos mais une douleur d'arthrose cervicale ajoutée à un mal d'épaules dû au sac. Pharmacie fermée aujourd'hui et demain. On verra bien.

Dicton du jour entendu sur Radio Bleue Perpignan, ce matin avant de partir pour Caudiès-de-Fenouillèdes : « Un père qui ne trouve pas de métier pour son fils en fait un voleur. » Le dicton fut suivi de la chanson de Starmania « J'aurais voulu être un artiste. » Quel à-propos.

Dimanche 11 Juillet 2010.  Temps de marche 8 heures.  Arrivée Sournia.

Voilà une journée que mon père n'aurait pas pu faire. Trop difficile, trop longue.

[ Les pèlerins de Compostelle disent qu'ils prient avec leurs pieds ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Parlent-ils de l'effort ? Parlent-ils de l'état de fatigue dans lequel il n'y a plus de pensée ? Les mouvements deviennent mécaniques, le corps se meut tout seul, comme un canard auquel on aurait coupé la tête. Ce sont donc les pieds qui prient puisqu'il n'y a plus de tête. Est-ce que ça ne rapproche pas nos pèlerins des philosophies orientales, du Zen? Faire le vide pour se remplir du monde ou de Dieu ?

Le temps emporte nos vies. La marche, elle aussi, laisse échapper les paysages, les sensations. Je ne peux arrêter la marche à moins de doubler le temps du parcours, ce qui n'est pas possible. C'est une randonnée, un arpentage, pas une promenade bucolique. Les paysages défilent, je ne peux m'y arrêter, je ne peux les arrêter. Tracer sa route et emporter avec soi la trace du chemin. Être dans l'instant fugace. ]

Dans les gorges de Jaune, j'étais émerveillé  comme un enfant, la végétation luxuriante, le bruit assourdissant des cascades et du ruisseau coulant à travers les rochers, les hautes falaises. Quelle chance de replonger dans l'enfance et dans l'imaginaire qui l'accompagne. Ce GR est un ancien sentier empreinté par les Cathares quand ils se déplaçaient de villages en villages, de châteaux en châteaux. Il y a neuf siècles des Cathares suivaient le même chemin que moi. Le temps est aboli, les images se brouillent. J'aime cette sensation. Remonter le temps et entrevoir le paradis perdu.

Lundi 12 juillet 2010.  Temps de Marche 5 heures 15.  Arrivée Vinça.

[ La quête du Graal. Stéphane en avait parlé pendant la présentation du premier arpentage de Nicolas. Les chevaliers de la Table Ronde nous sommes. Nous partons chercher quelque  chose qui ne nous est pas connu. Que cherchons-nous ?  Pour ma part, je n'en sais rien. De toute façon, on ne trouve jamais ce que l'on cherche, alors allons-y. ]

J'ai vraiment le sentiment ce matin, d'être un pèlerin. Oui, de faire un pèlerinage c'est ça. Pour quoi faire ? Pour se remémorer la vie de mon père. Pour commémorer sa vie, sa personnalité. Pour la fêter cette vie trop courte. Pour être relié à lui par une marche. Avoir ce sentiment surnaturel, mystique d'être avec lui au-delà de la mort. Pour marcher vers lui.

Mon père a vécu à cent à l'heure comme on dit. Départ de la maison 8h45 retour 20h. Un jour sur deux, la nuit hachée par un, deux ou trois accouchements. Une journée par semaine bol d'air à Paris, 350 kms de voiture aller-retour par les petites routes normandes. Dans la capitale : expo, copains, achat d'une cravate parfois, un ciné, souvent un dîner, retour dans la nuit. Vie bien réglée et tourbillonnante. Ma sœur et moi nous n'avions que très peu de place dans sa vie surchargée.

Je suis étonné de voir des paysages si changeants. Les Hautes Corbières sont du passé. Fini les crêtes et les falaises blanches, fini la végétation peu haute et dense du maquis, fini enfin les vignes de la vallée des Fenouillèdes.

Hier, c'était le jour des gorges, des villages suspendus à des pics, des belles perspectives sur les vallées, des causses brûlés par le soleil.

Ce matin, ballons verdoyants parsemés de pins et de chênes. À midi les Pyrénées se sont découvertes. Le Mont Canigou et ses quelques taches blanches redessine l'horizon. Là entre le Canigou et moi, sur un sein en contrebas, le village d'Arboussais entouré de végétation. Tuiles rouge et murs crème, au centre l'église, les maisons tournent autour d'elle en escargot.

Aujourd'hui, cinq heures quinze de marche, presque des vacances. J'ai le temps de m'arrêter au prieuré de Marcevol. L'ambiance de ce hameau est particulière. Une chapelle transformée en gîte haut de gamme, quelques maisons restaurées sans ostentation, puis un peu plus bas le prieuré. Trente-cinq degrés à l'ombre mais il n'y a pas d'ombre, devant mes yeux le Canigou et sa promesse de fraîcheur. Religieuse l'ambiance ? mystique ? Je dirai plutôt recueillie. Voilà recueillie.

[ Un employé du prieuré

- Vous faites un pèlerinage ?

Moi, un peu surpris

- Oui, en quelque sorte.

- À chaque marche sa démarche.

Sourires

- Vous n'ouvrez votre prieuré qu'à des groupes ?

- Oui, à part quelques pèlerins pour Saint-Jacques, mais c'est très très rare.

- Personnellement, je n'ai vu personne en trois jours de marche sur le GR. A se demander où sont passés les gens qui faisaient la queue aux caisses de Décathlon.

- Il y a un chemin de Saint-Jacques qui passe par ici, c'est un lieu de pèlerinage.

- Je suis donc sur un des chemins de Saint-Jacques !

- Il y a eu un miracle ici, enfin un fait inexpliqué et les habitants de Vinça faisaient un pèlerinage deux fois par an ici. C'est devenu aussi un des chemins de Saint-Jacques.

- Vous pouvez me raconter cet évènement surnaturel?

- La mère d'un pape faisait un pèlerinage, en passant par ici elle fut surprise par un violent orage. Pour la secourir, un meunier transportant de la farine lui fit place dans sa carriole en y enlevant deux sacs de sa précieuse marchandise. Le lendemain le meunier vint rechercher ses sacs, la farine était sèche, aucune trace de pluie. Plus tard la mère de ce pape se fit enterrer près de la chapelle que vous voyez. Un jour, si vous revenez et que vous avez le temps, venez visiter le prieuré, il en vaut la peine.

- Je l'ai. Je ne fais qu'une petite marche aujourd'hui !

Me voilà dans ce prieuré du début du onzième siècle. Prieuré fortifié, très beau mais sans ambiance particulière. L'église par contre est plus envoutante. Elle est très sombre, le chœur à l'est comme il se doit avec juste trois fines ouvertures, à l'ouest un rond de lumière au dessus du portail, aucune ouverture au nord, au sud la porte par laquelle je suis entré du prieuré et une petite ouverture ronde. D'énormes colonnes soutiennent la toiture. Église romane propice à l'introspection, au recueillement, comme dans les entrailles de la terre aurait dit Saint-Nicolas de Galamus. Je suis en paix. Zut une famille avec enfants déboule dans l'église. Fin de ce moment privilégié. Je me dirige vers le transept ouest et découvre une fresque. La représentation est insolite : Jésus regard vers le bas, bras ouverts mais pas en position de crucifié au contraire il semble créer toutes choses, sur ses bras des anges. Jésus à la place de Dieu ? Est-ce bien le Christ ? Un Jésus Dieu ? Un fils qui aurait pris la place du père, les attributs du père sans en avoir le fardeau. Tout cela demande des explications.

- La fresque dans l'église, c'est bien Jésus ?

- C'est un Christ Pantokràtor. Vous avez fait du grec ?

- Pas récemment.

- Pantos : le tout. Kràtor : créateur. C'est un christ créateur du tout.

- Un Christ Père, si je puis m'exprimer ainsi.

- Si vous voulez, vous avez remarqué ce qui entoure cette fresque ?

- Un ovale

- Oui, Une mandorle. Nom qui vient de l'Italien...

- Qui vient de l'Italien mandorla, l'amande. Oui en italien je suis un peu plus doué qu'en Grec.

- Si le carré représente symboliquement la terre et le cercle le monde spirituel, cosmique si vous préférez, la mandorle est entre les deux ou contient les deux.

- Ce christ a donc les fonctions du père et du fils. Il a aussi la place et le vécu des deux, au ciel et sur la terre, il crée le monde et est crucifié par les hommes. Il est donc  crucifié par les hommes qu'il a créés, par ses fils donc. Je vais pouvoir méditer tout cela jusqu'à Vinça. Merci.

- Vous avez vu le film sur l'histoire du prieuré, c'est intéressant.

- J'y cours.

La partie qui m'a intéressé se situe dans les années 70. On y voit des jeunes cheveux longs, barbes pour les hommes, marijuana aux lèvres pour tous s'atteler à la restauration de ce prieuré laissé à l'abandon par l'inculture des habitants et l'inconséquence des autorités. Le film met l'accent tour à tour sur le découragement et la ténacité, sur l'apprentissage de ces "fils" partis de chez eux pour bâtir leur vie loin des "pères", loin de la société de consommation honnie. Ils sont devenus des fils-pères eux aussi. Utopie des années 70, ici empreinte de religiosité et d'humanisme, de courage et d'intelligence aussi. Ils ne se sont pas arrêtés au prieuré, ils ont rebâti le village abandonné, pierre par pierre. Certains habitants y sont revenus. Belle réussite messieurs, mesdames. Chapeau bas.

Je repense à la CFDT et à Lip, aux résistants catholiques, à mon père adhérant à un petit parti centriste catholique d'après-guerre. ]

Mardi 13 juillet 2010.  Temps de marche 6 heures 45.  Arrivée  Valmanya.

[ Le rythme de la marche en solitaire me fait penser à l'interprétation d'un monologue. Se fier à son ressenti, à son rythme cardiaque. Pouvoir accélérer quand on le sent. Vivre à son rythme : un luxe. ]

Ce matin, je traverse des champs de pêchers, de cerisiers, de jeunes oliviers aussi. [Je me souviens des oliviers millénaires de la région de Brindisi dans les Pouilles en Italie. Ils avaient déjà un âge respectable quand ils ont vu embarquer les Croisés pour la Terre Sainte, une autre marche, une autre quête sanglante et folle celle-là, mais toujours au nom du Père. ]

Les premières personnes avec qui j'ai eu une conversation suivie, à part le guide du prieuré, sont les gens que je viens de quitter et qui m'ont hébergé hier.

[ Première nuit, hôtel, puis restaurant et bar du village, donc des conversations de bar devant « Plus belle la vie. »  Intérêt limité.

Deuxième nuit, chambre d'hôtes chez un hollandais qui depuis 6 ans qu'il est en France n'a pas appris  plus de soixante mots dans la langue de Molière. Il avait l'air gentil mais un peu lourd. Sa femme parlait moins bien le français que lui, mais faisait preuve de plus d'humour et de vivacité. Lui a passé la soirée à m'expliquer pourquoi l'équipe de Hollande de foot, donc la Hollande, donc lui seraient championne du monde demain. On a vu la suite et la perspicacité du bonhomme.

La troisième nuit fut la pire. Après une journée de 8 heures de marche sous le soleil et sous une chaleur étouffante, les yeux pleins de beaux paysages, je suis tombé dans un gîte d'étape sordide et sans personne.

- J'étais plein hier, je le serai demain, mais aujourd'hui je n'ai personne.

- Enfin, vous avez moi.

- Oui, mais à part vous, personne.

Le gîte est composé d'une grande salle lugubre avec une immense table pleine de mouches, deux douches et un dortoir crasseux. Le gîte est d'un côté, une bâtisse centrale fait restaurant, salle de jeux, salle pour les enfants, réception. De l'autre côté des appartements dans des constructions récentes loués à la semaine à des familles désireuses de grand air. Une petite affaire qui marche bien. Elle est très sympa et dynamique la gérante. Elle s'active pour essayer avec son ordi et un rétroprojecteur de diffuser la finale de la coupe du monde sur un grand drap dans la salle à manger. Cocasse. J'espère que ça va marcher son installation, je n'ai aucune envie de regagner mon gîte sordide et puis avec le foot, c'est bien connu, on se fait des copains. Je passe un coup de téléphone à Cathy, Garance essaie de me dire qu'elle a bien mangé et qu'elle va se laver les dents. Je suis content d'apprendre que tout roule pendant mon absence. La conversation est hachée, les montagnes sans doute, je raccroche. Mon téléphone sonne, Garance n'est pas contente du tout elle veut son papa, crise de larmes. Cathy me fait remarquer que j'ai téléphoné à la mauvaise heure, que maintenant ça va être difficile de la coucher etc... Bon. J'ai manqué le début du match, pas grave.  Il n'y a qu'une douzaine de personnes dont six enfants qui préfèrent être là plutôt qu'au lit, comme moi. Mais qu'est ce qu'ils font ces hollandais, ce n'est pas un match de catch. Déjà que le foot m'ennuie un peu mais là c'est le pompon. Les espagnols essaient de construire quelque chose et devant ces bourrins de hollandais ne pensent qu'à blesser, frapper. En voilà un qui a réussi à mettre son pied armé de crampons dans la poitrine d'un espagnol qui ne lui avait rien fait. Bon c'est affligeant, je vais essayer de dormir.

         Si l'Espagne gagne ça devrait être la fête ici, même si la Catalogne française n'est pas la Catalogne espagnole et si la Catalogne espagnole n'est pas vraiment l'Espagne.

Les noms des rues ici sont en catalan, ce qui peut être cocasse quand on  lit : « Carrer du 4 septembre ». En même temps, cette terre a l'air très attachée à la république, j'ai remarqué un arbre planté il y a vingt-et-un ans pour commémorer la révolution de 1789. Plus rare, sur le fronton de l'église de Vinça au-dessus de deux saints implorant Dieu, en très gros, la devise « liberté, égalité, fraternité, 1789, république française ».

         Hier, je me suis retrouvé chez des gens charmants et cultivés. Monsieur et Madame Grégot sont à la retraite ou en préretraite, installés ici depuis six ans. Je devine que Gilbert a fait beaucoup de choses lui-même dans cette maison. En fait ils ont tout fait ensemble, du gros œuvre jusqu'aux détails. Tout est fait avec soin, application, méticulosité. ] Ce couple me touche beaucoup. Lui est un peu timide, il a lu un livre qui relate l'aventure du calcul du méridien de Paris, il m'en parle avec détails. Ils ont l'art de recevoir, de faire plaisir. En marchant au milieu des arbres fruitiers je repense à la phrase dans Candide «  Il faut cultiver son jardin. » Il me semble qu'intelligemment et avec cœur, ce couple cultive son jardin. Ils soignent leur fin de vie généreusement.

         Autre jour, autre paysage. Ça y est, je suis dans la montagne. Un regard sur la plaine et en face, la montagne. Les chênes petits et denses nappent de vert les roches. Tout autour de moi, la montagne. Je suis seul. Je n'ai toujours pas croisé ni vu de randonneur sur ce GR. Je suis seul au milieu de la montagne, à deux heures et demie de marche de la première habitation. Je me sens tout petit. Pas d'appréhension particulière mais la sensation d'être "petit". Je marche à flanc de montagne assez longtemps, puis je descends jusqu'à la rivière. Après le village, une autre montagne à franchir pour arriver à l'étape. C'est plus difficile que ce matin.

Je tombe sur une petite cascade qui se déverse dans un bassin avant de continuer sa course au milieu des hêtres frêles qui peuplent le versant de cette montagne. Une sensation de commencement, de paradis, de pureté, de fraîcheur m'envahit. Je suis au milieu de l'eden. L'état qui était le mien ce matin, s'est transformé. Suis-je déjà habitué ? Déjà adopté, baptisé par l'eau de cette cascade ? Je suis au paradis.

Dès que je franchis le col, comme par un effet de zoom rapide, le Canigou est devant moi, imposant et fier. La haute montagne est là, ce sera pour demain.

Rencontre étonnante. J'étais seul dans le gîte de Valmanya. Trois semaines avant, quand je préparais l'arpentage de Paris, la directrice m'avait dit au téléphone qu'elle ne serait pas là, que je serai seul mais que je pouvais prendre la clef sous la grosse pierre sur le rebord de la fenêtre à droite de la porte et m'installer. Gîte très sympa, qui fut sûrement un hôtel il y a très longtemps. Après mon installation, je me colle à la rédaction du journal de l'arpentage sur la terrasse. Une heure plus tard quelqu'un débarque :

( * tout le dialogue est improvisé pour la présentation)

- Vous avez la clef ? on la cherche partout !

- Oui je l'ai. Je pensais être seul, j'ai refermé la porte et gardé la clef.

- Nous aussi on dort là ce soir, nous sommes de L'IFN.

- Qu'est-ce que c'est ?

- L'observation des forêts françaises. On fait des relevés sur la quantité d'arbres, on les mesure. On fait des relevés floristiques aussi et on décrit les sols.

- Je ne savais même pas que ce métier existait.

- Vous n'êtes pas le seul. Vous voyez, sur cette image satellite, la croix ? Eh bien demain nous y serons et on fera des relevés.

- Et vous y accédez comment ?

-  En 4x4 au plus près, ensuite par les sentiers et après à travers bois.

- J'ai vu des sapins, des pins, des acacias, un peu de frênes par endroits et des hêtres. J'ai traversé une belle hêtraie avant d'arriver.

- Oui, les hêtres montent jusqu'à 1600 mètres. Regardez.

Il me montre un gros livre d'altitudes avec les différentes essences qui peuvent y vivre.

- Pour moi le hêtre c'est l'arbre de ma Normandie natale, je suis un peu étonné de les retrouver ici. Bien que sans être désagréable, "mes hêtres" n'ont rien à voir avec les vôtres qui sont petits, rachitiques.

- Ils sont noueux, torturés même, je vous le concède. Mais ils ne manquent pas de charme.

- En fait les arbres sont comme les hommes, ils font avec ce qu'on leur donne. Leur lieu de naissance, l'endroit où ils vivent, la difficulté de la vie ou du climat, la chance.

- Mais vous étiez en train d'écrire ?

J'explique à Luc très succinctement les arpentages.

- J'espère que la région vous inspire. Le Mont Canigou est sacré. Il forme avec un autre mont et le mont de Peyrepertuse un triangle magique. Il s'y passe des choses surnaturelles. Ca me rappelle un livre de Jodorowsky, « L'arbre au Dieu pendu », vous connaissez ?

- Non.

- Il y raconte de façon  surréaliste l'histoire de sa famille sur plusieurs générations. Complètement fou ce livre. Jodorowsky est un type incroyable, je l'ai rencontré à plusieurs reprises à Paris. Il avait un bar ou il faisait des Cabarets Mystiques : des sortes de conférences ou il mélangeait le tarot, la psychanalyse, le théâtre avec une intelligence, un humour et une connaissance à tomber par terre. Brillant le type. J'ai fait, dans un autre cadre, quelques séances de thérapie activiste avec lui. Tu parles et après il te donne une action à faire. Action qui peut paraître faisable à une personne et très difficile à une autre, et qui a des vertus thérapeutiques.

Je restais éberlué, Luc venait en quelques minutes de faire apparaître les raisons de ma présence sur ce chemin, sur ce méridien de Paris et pourquoi je me trouvais à Valmanya ce soir de 13 juillet 2010, loin des bals des pompiers, de mes filles et de Cathy, loin de la politique, loin de la société, loin de tout. Encore sous le coup de ce que venait de me raconter cet homme venu du fond des bois, je me demandais une seconde si ce n'était pas lui le mystère du Triangle des Bermudes pyrénéen.

- Luc, vous venez de me dire ce que je suis en train de faire sur ce chemin de pèlerinage. En fait, j'ai fait une auto-analyse sauvage et je me suis trouvé une action. Il ne me reste plus qu'à trouver la maladie, mais j'ai bon espoir, le voyage n'est pas fini.

- Jodorowsky est un grand monsieur. Il m'a ouvert des pistes. Il m'a ouvert l'esprit sur des pans entiers de ma personnalité dont je n'avais absolument pas conscience. Après j'ai fait un travail plus complet sur moi mais quelle rencontre ! À la fin de l'entretien, il demandait de lui tracer un "merci" avec l'index dans la paume de sa main.

Je repense au mouvement Panique, à Topor avec lequel j'ai travaillé, que j'admirais beaucoup et pour lequel j'ai un grand respect, à la folie de ces hommes : Jodorowsky, Arrabal, Topor. Je repense à la générosité de ces trois-là, à leur goût immodéré pour la vie, à leur dérision, leur sens de la fête. Au théâtre qui ressurgit en plein milieu de la forêt pyrénéenne.  La conversation se poursuit.

Luc :

- La randonnée, j'en faisais avec mon père, il prenait avec lui quatre ou cinq gamins de 10 /12  ans et nous partions droit devant nous. Nous avions une tente, des provisions et nous nous perdions dans la nature. Quel bol d'air et quel apprentissage de la vie pour des petits parisiens. Des années après, en revenant dans la région, je me rappelais les endroits, incroyable.

Luc a les yeux verts, les cheveux bouclés, taille moyenne

- Avec ma femme nous avons fait une rando un été, nous nous sommes

arrêtés près d'un lac de montagne et à un moment de l'autre côté du lac, un cheval, seul en pleine montagne. Nous nous sommes dits que c'était une licorne.

- Vous fumiez beaucoup à l'époque ?

- Attendez, ce n'est pas fini. À partir de ce moment nous avons décidé d'aller de lac en lac, à travers la montagne, hors des chemins, que ce serait notre voyage. Quelques années après, ma femme n'arrivait pas à finir sa thèse de musicothérapie. Elle avait fini ses études, elle n'avait plus que cette thèse pour valider son diplôme. Nous sommes partis faire une rando, nous sommes retournés à ce lac de montagne, et la licorne était toujours là. Nous avons décidé de nous installer dans cette région. Ma femme n'a jamais fini sa thèse, elle a changé d'orientation, elle est devenue apicultrice.

- Pour en revenir à votre adolescence, c'est votre père qui vous a transmis son goût de la nature, son sens de l'orientation et des cartes, grâce à lui vous avez acquis cette liberté au milieu des montagnes, vous en avez fait votre métier.

Luc se rembrunit

- Non, j'ai réappris tout ça après.

- J'ai quand même l'impression que c'est une belle transmission, que vous avez transformée, bien sûr, mais il vous a donné des clefs et vous, vous avez ouvert les portes. Tiens en parlant de clefs qu'est ce que je fais de celles du gîte ?

- Remettez-les sous la pierre.

- Oui mais là, je crois que nous sommes  au complet : votre collègue, vous et moi.

- Remettez-les sous la pierre, on ne sait jamais.

À côté du 4x4 la porte était ostensiblement grande ouverte. Moi j'avais pris les clefs, la possession de cette maison et j'avais tout refermé, enfermé, cadenassé. Pauvre de moi.

Dans ma chambre, je ferme les volets et jette un dernier regard à la forêt plongée dans la nuit. Les hommes contrairement aux arbres, ont leur destin en main. Comme Luc, petit parisien aux poumons étroits devenu ce montagnard de l'Ariège, épris d'arbres et de liberté.

 

 Mercredi 14 juillet 2010. Temps de Marche 5 heures. Arrivée Chalet des Cortallets.

        

         [ Ce matin en partant la porte était toujours grande ouverte. « C'est une maison bleue... »  L'esprit de 68, c'est peut-être son père aussi qui lui a transmis. Je ne suis pas comme notre pauvre président, je le trouve plutôt bien, moi, cet esprit. ]

        

         Départ dans la brume. Le château en ruine de Valmanya entouré de nuages dans la lumière du soleil levant. Magnifique.

         Je sais que ce sera un court mais dur parcours : quatre heures trente de montée sur les cinq que compte cette journée. 1300 mètres de dénivelé. Je m'arrête à une petite rivière d'eau vive, un petit pont en bois moussu et branlant l'enjambe.

         J'attaque. Le petit chemin serpente à travers une hêtraie immense. Le soleil miroite sur les troncs des arbres devenus blancs. Je m'arrête un instant, je n'entends que mon cœur battre dans ma poitrine, seul bruit sur ce flanc de montagne encore endormi. Beauté de la lumière. Après 1 heure trente de marche, je sors de la hêtraie. Je monte toujours, entouré de pins maintenant. Beaux points de vue sur le Canigou, je suis en haute montagne à présent. Il fait beau, comme tous les jours depuis mon départ. Je transpire à gros bouillons. Un plat enfin, de l'herbe, une vingtaine de vaches brun-rouge à longues cornes sont là, paisibles. Une nouvelle ascension commence. Ils ont dû faire ce trajet nos amis Delambre et Méchain pour faire leurs calculs. Comment étaient-ils habillés, comment étaient-ils chaussés ? Moins ridicules que moi, c'est sûr ! Je ne pensais pas mettre de short mais il fait si chaud que me voilà affublé d'un short rouge et d'un tee-shirt, top rando de chez Décathlon, rouge. Le grand Chaperon Rouge fait une randonnée avec un sac... rouge !

         Très beau point de vue encore et je me retrouve au milieu de champs d'azalées rose fuschia et de quelques pins crochets. Les azalées donnent une note de douceur dans ce monde minéral.  Une demi-heure plus tard je tombe sur la carcasse d'un avion de tourisme ? Aimer les fleurs à ce point !

         Il y avait plein de fleurs à l'enterrement de mon père. Il y en avait tellement qu'il fallait les mettre sur les tombes tout autour.

        

La face est du Canigou impressionnante.

         Je suis là pour parler de transmission, d'ascendance, de paternité et j'y rechigne un peu.

         Hier, Luc ne paraissait pas vouloir voir cette filiation évidente entre son père et lui. Et moi que m'a-t-il laissé mon père que je ne veux pas voir ?

         Une personnalité double ?  D'un côté une attitude sécurisante, une humeur égale (je n'ai vu qu'une fois mon père de mauvaise  humeur en dix-huit ans) et de l'autre une sourde inquiétude face à la vie. Apparemment tout allait bien, tous problèmes pouvaient se résoudre facilement. Réellement  il doutait de beaucoup de choses, pessimiste inquiet vis-à-vis de l'existence.

         Je crois qu'il voulait épargner à ma sœur et à moi, ses difficultés et ses douleurs d'enfant. Orphelin à l'âge de 7 ans, problèmes financiers, une mère avec laquelle il n'avait pas beaucoup de complicité, la guerre, frère déporté, voilà quelques images de sa jeunesse.

         Tout le comportement de sa vie d'adulte a eu l'air d'être une revanche sur son enfance difficile.

         Mon père n'avait pas appris à exprimer ses sentiments. Cela lui donnait cet air inébranlable, cette humeur toujours égale. Il avait une présence à la Lino Ventura, une photogénie incroyable.

         Il était convivial avec ses amis, attentif et perspicace avec ses patientes, aimant avec ma mère. J'ai le souvenir d'une personne secrète, d'une autorité bonhomme et lointaine. J'ai l'impression qu'il a toujours refusé de jouer son rôle de père qu'il ne connaissait pas. Un homme sans père peut-il être père lui-même ? Tous les rôles peuvent s'apprendre, la difficulté est de bien les jouer. Lui n'a pas eu l'air de beaucoup s'y pencher.

         Mon père demeurera pour moi à jamais un inconnu. À une époque je voulus faire une enquête, aller voir ses amis, son frère. Je ne l'ai pas fait. Maintenant son frère et beaucoup de ses amis sont morts, il gardera donc avec lui le secret de sa vie.

         Il ne m'a jamais dit un mot sur son propre père, jamais un mot sur son enfance, jamais un mot sur lui. Je suis et serai à jamais, moi aussi, un homme sans père.

         [ Je fais en sorte d'être un père pour mes filles. Je leur exprime ce que je sens, ce que j'aime, ce que je suis autant que faire se peut. Manon  me pose des questions sur mon enfance, sur papylou, je ne les élude pas. ]

 

Jeudi 15 juillet 2010. Temps de marche 6 heures 30. Gîte de Mariailles.

Aujourd'hui que du plaisir, de la joie même. Temps de marche raisonnable, pas de difficulté majeure, paysage magnifique.

Le Canigou, rougeoyant et imposant sa stature de géant, au petit matin. Toute la vallée et les montagnes environnantes sont noyées par une mer de nuages ondulante et mousseuse. Je surplombe  cette mer blanche j'aperçois une île au loin, à mes pieds se dessinent des criques. [ La haute montagne m'a toujours mis dans un état d'exaltation. J'aime les cimes, les hauteurs. Je revois la peinture de Caspar David Friedrich : « Le voyageur au-dessus de la mer de nuages » Le voyageur solitaire de dos sur le tableau, c'est moi. ]

Je me suis perdu une fois aujourd'hui, un tournant ignoré et me voilà dans la montagne sans chemin. Pins, rochers, fougères, mais plus de sentier. Et si je regagnais la crête par ici, ou par là plutôt. Au bout de dix minutes, je suis vraiment perdu. Je vais faire demi-tour, mais par où suis-je passé ? Mon sac se prend dans un sapin, je suis déséquilibré, et me voilà par terre, une branche de lunette cassée. Ironie de la vie, cette branche de lunette. Dix minutes plus tard je suis sur le bon chemin, je m'en tire à bon compte.

Vers quatorze heures, j'ai failli avoir un accident en traversant une rivière. Un rocher qui se dérobe, heureusement je me retiens grâce à mes deux bâtons, deux pierres plus loin même mésaventure. Ce gué est parsemé de roches saillantes de toutes tailles, une chute aurait pu occasionner des blessures. L'arpentage aurait pu s'arrêter là.

Un ami vient d'apprendre qu'il a une tumeur cancéreuse au cerveau. Il va bientôt nous quitter.

Que du minéral aujourd'hui sur la face nord du Canigou. Marcher sans cesse sur des pierres, des blocs, des rochers. Sensation de dureté, de force, de puissance. Le Canigou est une montagne sacrée disait Luc. Je ressens les forces telluriques de ce mont imposant, la puissance qu'il transmet.

Je repense à mes propos d'hier. Comment se construire si on n'a pas des bases solides ? Comment se situer, puiser les forces nécessaires à la vie sans connaître d'où nous venons, à quelle famille nous appartenons ? Sans savoir quel père, quel grand-père nous avons eu ?

Ce matin je me suis avoué que j'avais du mal à écrire. Je me pose peut-être de mauvaises questions ?

Revenons à cette rencontre avec Luc. Aux actions données par Jodorowsky pour aider les personnes qui venaient le voir.

Pour moi, l'action est trouvée et je suis en train de l'accomplir avec application et plaisir.

La question qui reste sans réponse est : « Qu'est-ce que cette action doit provoquer ? Quels nœuds doivent se dénouer ? »

La première réponse qui me vient est : « Stopper cette malédiction familiale vis-à-vis de la mort. »

Mon grand-père paternel fut atteint d'une polyposie dégénérative du colon à 50 ans, il en mourut deux ans plus tard. Mon père fut atteint de la même maladie au même âge exactement, il en mourut lui aussi deux ans plus tard. Hasard ? génétique ? hasard de la génétique ? Y a-t-il des facteurs psychosomatiques dans la maladie de mon père ? Est-ce une malédiction familiale ? Je me souviens de mon père disant à propos de son âge, il avait 50 ans alors et ne savait pas encore qu'il était malade : «  Je suis content d'être arrivé jusque là. » Ma mère avait haussé les épaules et moi je l'avais regardé  avec étonnement. Mon père s'éloigna d'un air entendu et moi je restais avec cette phrase qui trottait dans ma tête. « Mon papa aurait pu mourir ? Non impossible. »

[ L'angoisse de la mort est décuplée chez les personnes qui ont perdu un père ou une mère quand ils étaient enfants ou adolescents. L'angoisse peut revêtir des formes différentes, mais elle est toujours là, présente. La peur de ne pas dépasser l'âge de la mort du père défunt et la peur de l'abandon sont les deux plus fréquentes manifestations de cette angoisse. La mort d'un ascendant pendant l'enfance est vécue comme un abandon. Cette peur de l'abandon est réactivée tout au long de la vie. ]

Ce voyage, ce défi serait donc une tentative de vaincre cette malédiction familiale ? Pourquoi pas ! Je me rappelle de cette émotion disproportionnée quand j'ai dit au revoir à Cathy et puis cette phrase prononcée : «  Prends bien soin des filles. » Je ne partais pourtant pas à la guerre. La marche n'est pas si périlleuse que ça. Cet arpentage a un rapport avec la mort sans aucun doute. 

Vendredi 16 juillet 2010. Temps de marche 9 heures. Méridien à Py, col de Mantet, Vernet-les-Bains.

Parfois des gens disent d'un défunt : « Il a eu la vie qu'il a toujours désirée. » Moi, j'espère que ma mort sera la mienne. J'espère rompre cette chaîne morbide qui unit mon grand-père à mon père.  La même maladie, la même mort, au même âge, ils sont liés à jamais par l'histoire de leur mort, ils s'y sont retrouvés.  Rompre cette chaîne. Je veux voir mes filles grandir. Une amie m'a dit un jour à propos de ses enfants : « Ce qui me fait de la peine, c'est de penser que je ne serai pas là pour m'occuper d'eux quand ils seront vieux et faibles. » Belle définition de l'amour.

Mon père est mort chez lui, chez nous, le samedi qui suivit la fête de l'Ascension en 1978. Il avait tenu le plus longtemps possible et s'était effacé pour me laisser passer mon BAC un mois plus tard. Sa mort apparemment ne bouleversait ni ma scolarité, ni mon avenir.

Je ne connais pas la date de naissance de mon père. Je croyais qu'il était né en janvier 25 mais un rapide calcul me pousse plutôt à fixer sa naissance en décembre 25. Nous n'avons jamais fêté son anniversaire. Curieuse famille.

Il avait plu toute la journée de façon abondante. Le tonnerre grondait. Apocalyptique cette journée. Charles était là. Ils avaient grandi ensemble, suivi les mêmes écoles, passé la période de la guerre toujours ensemble. Le père de Charles fut un père de substitution pour le mien. Ils étaient montés à Paris ensemble pour faire leur médecine, ils avaient choisi la même spécialité, habité le même appart. Ils avaient failli s'installer dans la même ville. Il était donc là. Nous étions dans la chambre de mon père, ma sœur, ma mère, Charles et moi. Mon père a commencé à vomir un liquide marron, du sang peut-être.

- Faites sortir la petite ! les enfants sortez.

Nous sommes restés un moment sans réaction.

- Charles sors aussi.

- Le Pierre, on s'est vus dans des drôles d'états tous les deux.

- Sors un moment, je préfère. Je ne veux pas qu'on me voit comme ça.

J'ai poussé ma sœur hors de la chambre vigoureusement et lui ai balancé d'un ton culpabilisateur :

- On te dit de sortir ! sors ! qu'est ce que tu fous là !

J'ai toujours regretté cette méchanceté. J'en ai toujours eu honte.

Nous sommes descendus au rez-de-chaussé. C'était la dernière fois que j'ai vu mon père vivant. Je comprends aujourd'hui qu'il m'a éloigné de sa mort comme il m'a éloigné de sa vie, par pudeur. Charles était en bas lui aussi, il s'est détourné légèrement et a regardé par la fenêtre. La pluie tombait toujours. Une larme a coulé sur sa joue.

         L'infirmière est venue dans la soirée, mon père est mort très vite.

         Sur son lit de mort, mon père avait la peau cireuse, jaune. L'œil droit était fermé. Ce profil donnait de lui et de la mort un aspect tranquille. La paupière gauche était entrouverte et laissait voir un œil vitreux, le blanc de l'œil aussi était jaune. Cet œil gauche faisait à mon père un profil disgracieux. En le regardant de ce côté, j'avais un autre aspect de la mort. On lui avait mis son costume bleu foncé à fines rayures blanches, costume un peu chaud pour la saison mais dans la froideur de la mort, il était bien dedans, une chemise blanche et une cravate je pense, mais je ne me souviens pas de sa couleur. Il portait son alliance et une montre que je lui ai toujours vue, la montre de son père, le cadran était jauni et taché. Il ne portait pas la montre que ses amis lui avaient offerte pour ses 45 ans. En fait c'est moi qui la porte.

         [ Un chevalier, à Damas, au coin d'une rue vit la mort qui le regardait. C'était bien elle : drap noir, tête de mort, faux à la main. Il s'enfuit à travers le dédale des rues, prit son cheval et partit au grand galop. Il parcourut des centaines de kilomètres. Il s'embarqua sur un navire qui vogua bientôt vers l'Espagne. À peine arrivé, il poussa un cheval jusqu'à Séville. Au bout de quelques mois, la mort était là devant lui et le regardait fixement. Le chevalier eut le courage de lui adresser la parole : « Je suis à toi mais avant de prendre ma vie, réponds à une question :

- C'était bien toi que j'ai vue à Damas il y a quelques mois ?        

-  En effet, répondit la grande faucheuse, c'était moi, j'étais venue chercher un homme qui se trouvait juste derrière toi. »

 Puis elle leva sa faux.

         Un empereur d'une époque révolue, en Chine je crois ou au Japon peut-être, arriva au pouvoir. Il avait trente ans. Il fit venir autour de lui tous les sages de toutes les contrées de son empire. Il leur dit : « Je veux que vous mettiez en commun tous vos savoirs, toute votre sagesse pour répondre à cette question : Qu'est ce que la vie ? »

Les sages partirent et travaillèrent pendant dix ans, ils revinrent vers l'empereur avec quarante gros volumes. L'empereur les reçut et leur dit : «  Je vous remercie de votre travail, mais comment voulez-vous que je lise ces quarante gros volumes ? Je dois conquérir de nouvelles provinces, en défendre d'autres qui sont attaquées. Allez, faites-moi un résumé de ces quarante volumes. »

Dix ans plus tard les sages revinrent avec dix volumes. L'empereur leur dit : «  Ma charge est écrasante, je dois gérer les affaires de l'état, et je veux aussi penser à moi et prendre du plaisir avant que la vieillesse n'arrive. Allez, faites-moi un résumé de ces dix volumes. »

Dix ans plus tard les sages sont devant l'empereur avec un volume. L'empereur est vieux, la lecture le fatigue, il demande encore un résumé. Quelques années après, un messager arrive auprès des sages, il les presse de faire vite, l'empereur est mourant. Les sages font diligence, ils arrivent au chevet de l'empereur et lui tendent une feuille. L'empereur prend la feuille la lit et meurt, de sa main s'échappe la feuille sur laquelle est écrit : « L'homme naît, souffre et meurt. » ]

Ce qui m'a toujours impressionné, c'est le regard extrêmement lucide de mon père sur sa maladie. Quand le médecin qui l'avait opéré rentra dans sa chambre, il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre que l'opération n'avait rien réglé, les semi-vérités du chirurgien lui confirmèrent qu'il était condamné. Au bout d'un moment il lui dit : «  Bon, bon, bon alors c'est cuit. »  Pendant deux ans il suivit étape par étape l'évolution de sa maladie. La chimiothérapie, il savait que dans son cas, elle ne servirait pas à grand-chose. Il la fit pour nous, pour gagner quelques mois sur l'issue fatale. Il continua sa vie comme si de rien n'était. Pas d'année sabbatique, pas de voyage à l'autre bout du monde, pas de changement dans l'organisation de sa vie. Il continua à écouter ses patientes, à mettre au monde des enfants. À un moment il n'en eut plus la force physique : Il ne pratiqua plus d'accouchement. 1 mois et demi  plus tard, il s'arrêta de travailler, vit ses dernières patientes, rentra à la maison. Trois jours plus tard sa peau commença à jaunir. Un jour, je surpris une réponse à la question d'un parent venu lui rendre visite : « Un mois et demi, deux mois tout au plus ». C'était de sa vie qu'il parlait. Deux mois plus tard, il était mort.

Il passa ses derniers mois à lire « À la recherche du temps perdu ».

« Qu'est-ce que ça raconte Proust ? » lui demandais-je un jour.

«  Rien. Le temps qui passe. » Avec le petit Marcel mon père se remémorait son enfance dans le Maine-et-Loire, sa charrette et son âne pour aller au village, ses parties de billes avec son frère aîné qui trichait sans cesse. Il se revoyait portant un an le brassard noir pour le deuil de son père, affichant ainsi sa différence à un âge où il est si important de se sentir comme tout le monde. Il se souvenait de ses 20 ans, de Saint -Germain des Prés, des boites de jazz,  de leur liberté si chèrement acquise, des filles,  de blagues de salles de garde, de soirées grivoises et alcoolisées, de cette société où tout était à reconstruire. Les récits des folies de ses 20 ans, racontés par ses amis, m'étonnent encore.

À la maison, à la fin, il écoutait les symphonies de Mahler aussi.

Du plus longtemps qu'il m'en souvienne, mon père lisait trois journaux par jour et fumait trois paquets de cigarettes. Sur une photo de Doisneau des années 50 qui a été rééditée en carte postale, à l'arrière-plan, rue des Saints-Pères près de la fac de médecine, mon père avait déjà un journal sous le bras, une cravate et une cigarette aux lèvres. Tous les matins il s'arrêtait au même tabac, achetait : le Matin de Paris, le Figaro et l'Équipe, il prenait aussi trois paquets de cigarettes et la journée pouvait commencer.

L'Équipe fut la première victime de sa maladie suivi du Matin de Paris, il remplaça le Figaro par le Quotidien de Paris. Il était né dans une famille catholique de droite et il finissait en lisant un journal contestataire de droite.

Je n'ai entendu qu'une fois mon père se plaindre de sa maladie, après la visite d'une connaissance, il m'a dit : «  Parfois, voir des gens en bonne santé me fait du mal. »

Boris Vian a parfaitement décrit dans « L'Arrache-cœur » comment l'univers d'une personne qui se meurt, rétrécit comme peau de chagrin. Le quartier, la maison, la chambre, le lit, une partie du lit.

Un dimanche, mon père devait descendre de sa chambre pour déjeuner avec nous. Il n'eut pas la force de le faire. Nous avions mis quatre couverts.  L'assiette est restée pendant tout le repas sur la table. Personne n'osait l'enlever. Sa place est restée vide, et lui immensément présent.

Il y a encore un moment que je voudrais décrire. Un matin, c'était pendant les vacances de Pâques qui étaient très tôt dans la saison à cette époque. Mon père m'a appelé : «  Hervé, je veux te parler. Voilà, donc je vais mourir. J'aurais pu mourir dans un accident de voiture ou bien d'autres choses. C'est comme ça. Je voudrais te dire trois, quatre choses. Fais des études dans un domaine que tu aimes et pousse-les jusqu'au bout. Il faut que tu ailles au bout de l'apprentissage dans le domaine qui te plaît. Ne te marie pas trop tôt. Quand on se marie trop tôt, sur un coup de tête pour un amour de jeunesse, ça ne dure jamais longtemps. Tu serais obligé de rentrer dans la vie active plus tôt, de sacrifier tes études. Ta sœur va avoir besoin de toi, elle va avoir besoin d'un père de substitution. Elle va obligatoirement se tourner vers toi, occupe-toi d'elle. Ta mère, il faut qu'elle refasse sa vie, ce n'est pas facile. Il ne faut pas rejeter ses choix. » Il y eut peut-être une ou deux autres recommandations, je ne m'en souviens pas. Moi debout ou assis au bord du lit,  lui avec « La recherche » et le Quotidien de Paris étalés sur les couvertures. J'étais anéanti de douleur, de souffrance. Je n'ai rien dit. Je savais qu'il était malade mais j'avais extirpé de moi l'idée de sa mort. Nous sommes restés tous les deux sans rien dire. Puis il est retourné à sa lecture. Oui je me rappelle maintenant, j'étais assis et je me suis levé sans un mot. J'avais projeté d'aller courir ce jour-là. J'étais avec mon maillot de sport bleu et blanc et son gros écusson de l'ASSU Rugby cousu dessus. J'ai eu envie de courir à perdre haleine pour expulser cette peine, mais je suis allé dans la salle de bain et j'ai hoqueté comme une vieille 2cv qui ne veut pas démarrer. Je regrette de ne pas avoir couru sans mesure ce jour-là. Cette course, je la regrette encore.

 Mes parents avaient décidé de ne pas parler de la maladie de mon père. Nous avons vécu dans un non-dit malsain. Ma sœur et moi nous savions que notre père était malade mais en même temps cette maladie n'existait pas. La réalité venait nous frapper comme un boomerang au détour d'une conversation surprise, de la découverte de poches de chimio dans une poubelle, de la constatation d'un état de fatigue anormal ou de vacances écourtées. Les questions des proches avaient changées elles aussi. On  me demandait : «  Comment va ton père ? » et plus « Comment vont tes parents ? » Je savais et je ne savais pas.

Ma maison d'enfance se transforma en hôpital, maison de convalescence épisodique, mouroir, chapelle ardente. En écrivant, je me rends compte combien cette maison fut envahie petit à petit par la présence de la mort. Cette présence ne m'a jamais quitté totalement, depuis je l'ai en moi comme une corneille sur mon épaule, aurait dit Fritz Zorn.

Il me fallait venir si haut pour pouvoir raconter tout ça ? Possible. Un pèlerinage, c'est se rendre à un endroit pour se souvenir d'un fait, d'une vie. C'est pour cela que je suis ici. Pour avoir le temps, le courage, le silence et aussi l'obligation d'écrire sur le thème de la paternité, de la transmission de l'héritage, de la mort, en marchant sur le méridien de Paris. Le projet personnel et le projet des arpenteurs se croisent et s'entrecroisent.

Mon sac paraît moins lourd, mes douleurs aux cervicales ont disparu malgré les neuf heures de marche d'aujourd'hui. Moins de poids, moins de douleur. Je me sens léger. Je suis serein, depuis deux jours je profite pleinement de la marche sans inquiétude, sans crainte.

J'ai envie que cet arpentage soit le premier acte d'une pièce, pas une fin, pas une boucle, mais un commencement. Le désir de liberté est là bien présent. Dans les conditions prévues par La Revue Éclair pour l'arpentage, il y a un début et une fin. Mon projet personnel n'avait pas de finalité. Pas de mort. Marcher, marcher, marcher libre et sans attaches. Si cette expérience n'est qu'un début, la liberté est là.

Qu'est ce qui me retient de ne pas poursuivre le chemin ? La paternité, mes filles qui m'attendent à Paris. L'anniversaire de Garance dans deux jours. Je leur fait donc le sacrifice de ma liberté. « Aimer c'est donner ce que l'on n'a pas.... » Je leur donne donc une preuve d'amour en leurs donnant ce que je n'ai pas : la liberté.

Une autre phrase de Lacan me revient : « Il faut laisser à désirer. » Cet arpentage laissera du désir. Mon écriture laissera à désirer. Errance de l'esprit sur méridien. Circonvolution des pensées sur courbe continue. [ J'aime bien ces phrases de Lacan qui se rapprochent des kôan japonais et qu'on peut se dire et se redire sans cesse, sans vraiment les comprendre. Lacan est-il un grand bonhomme ou un grand charlatan ? Je ne sais pas. Moi, il me fait beaucoup rire. ]

Je n'ai plus besoin de carte, j'ai appris à lire les traces même si elles mènent dans la boue, après il y a de beaux points de vue.

[ Faire face à cette peur de la mort, en parler, c'est commencer à la regarder. Ce n'est pas la provoquer, jouer avec elle. Non, c'est une approche plus douce. ]

Je reviens à ce proverbe stupide entendu le premier jour sur Radio Bleue Perpignan : «  Un père qui ne trouve pas un métier à son fils en fait un voleur. »

Est-ce que mon père a été pour quelque chose dans le métier que j'exerce ?

Après des études secondaires moyennes, mon père s'est avéré un bon, puis un très bon élève en médecine. À cette époque le concours de l'internat des hôpitaux de Paris donnait accès à des postes de chef de clinique puis à la possibilité de devenir "Patron" et "Grand Patron". Pour lui c'était le moyen d'assouvir la passion de la médecine qui l'animait. Les épreuves écrites se déroulèrent fort bien, il arriva dans les cinquante premiers candidats et fut facilement admis à l'oral qui à la vue de ses notes, n'était qu'une formalité. Il se présenta, prépara sa question et au moment de passer la porte de ce grand oral, il renonça. Il était incapable d'affronter la présence, le regard de ses pères (pairs), incapable de leur répondre. Il décida de repasser l'internat l'année d'après, il travailla un an, arriva neuvième aux épreuves écrites sur plusieurs milliers de candidats. Son patron était dans le jury, les autres membres le connaissaient aussi. Il lui suffisait de bafouiller trois mots pour être accepté et accéder à ce qu'il désirait le plus. Il ne se présenta même pas à l'oral.

Vingt-cinq ans plus tard, je suis devenu comédien.

Pourquoi les Pyrénées ? Pour la difficulté. Puisque l'arpentage ne pouvait pas être long, il devait être dense. Pour se donner un défi à accomplir. Les chevaliers de la table ronde ne prennent pas l'autoroute. Les Pyrénées ne sont pas l'Himalaya ni la jungle équatoriale. Je n'étais ni dans un livre de Nicolas Bouvier ni chez Conrad mais quand même. Sept heures de marche par jour par trente-cinq degrés à l'ombre, franchir des cols à plus de 2000 mètres. Cinq heures de montée non-stop, traverser des rivières dont la dernière faillit m'être fatale, marcher tramontane de face puis de côté ce qui est plus difficile, traverser des éboulis de pierres. Vaincre les quatre éléments est un exploit. Petit, tout petit exploit personnel, mais quand même.

[ Tout est relatif de là-haut, dans les cimes la paix gagne. Les images apaisent toutes prégnantes qu'elles sont.

Un père n'est-ce pas une montagne de questionnements, de liens complexes, un modèle inaccessible, un sommet impossible à atteindre, une image aussi figée qu'une montagne. Alors il fallait bien se confronter aux Pyrénées. ]

Je suis au sommet du col de Mantet, j'ai atteint le méridien près de Py. L'arpentage est fini. Après la pose je retournerai à Py puis à Vernet-les-Bains. Demain Perpignan et Paris. Je suis entouré de montagnes qui découpent le ciel d'azur. Mon père apparaît, il est secoué d'un gros rire. Maintenant il rit aux éclats comme je ne l'ai jamais vu rire. Un rire moqueur, désagréable, comme s'il m'avait fait une bonne blague. Je lui lance mal à l'aise : «  Je suis ridicule, c'est ça ? »  Il ne répond pas et disparaît. Sa visite impromptue m'a laissé un goût amer, je décide de commencer la descente, il est là un peu plus bas, il tourne la tête vers moi et semble dire : « Suis-moi. »

FIN

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