Texte et musique de hic sunt leones

Hic Sunt Leones / Là-bas, il y a des lions

de Stéphane OLRY

Narration : Corine Miret

Chant : Isabelle Duthoit

 

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Tu es allongé dans ton lit. La rue est devenue silencieuse. La vigilance soudain en alerte, tu te lèves. Tu vas à la fenêtre. Dans la pénombre de la rue, tu devines des formes mouvantes. Des êtres vêtus de noir se glissent le long des murs. Avec agilité, ils escaladent la façade de ton immeuble. Ils viennent pour toi. Leur ballet silencieux les amènera, inéluctablement, jusqu'à ta chambre. Aucun porche, aucun code, aucun volet ne les arrêtera.

Avant, cette perspective te faisait sombrer dans l'attente et l'effroi.

Aujourd'hui, tu as décidé de les combattre. Tu les guettes de derrière tes rideaux. Tu attends dans l'ombre qu'un d'entre eux s'aventure sur ton balcon. Alors tu lui sauteras à la gorge. Oui, depuis quelque temps le rapport de force s'est inversé. Tu vas prendre l'initiative. La preuve, c'est que tu écris ce texte.


Elle est arrivée par la forêt. Sa voiture s'est extirpée des embouteillages

de la ville. Elle a glissé sur les rails électrifiés de l'autoroute le long des barres d'immeubles colorées. Sa voiture a obliqué sur la nationale au niveau des pylônes haute- tension, et s'est mis en mode autonomie. Sa voiture s'est enfoncée dans la forêt. Elle a roulé entre les alignements de sapins noirs.

Au sommet de la colline, les rangs de conifères s'ouvrent soudain. Elle a arrêté sa voiture. Le bâtiment principal des Hospices encastré dans la falaise blanche, l'amas des maisons du village, les allées géométriques de l'arboretum émergeaient des brumes glacées du fleuve.

Sa voiture est descendue jusqu'au parking.

Elle a marché le long des murs au crépi poussiéreux. Elle a présenté son iris à la caméra de surveillance. La grille a glissé le long des rails. Le silence s'est posé sur ses épaules comme un manteau de feutre.

 

On a reçu la Nouvelle dans la salle de réunion. On lui a offert un café. Le chef de service nous a expliqué sa mission dans l'unité. On a posé le planning de ses interventions. On a organisé la prise en charge des enfants pour ces séances. La suite de la réunion concernait les affaires courantes : on a basculé en mode PASSE.

La Nouvelle n'avait plus accès à nos échanges. Elle observait les mouvements des mains, les regards, les postures de chacun sur son siège.

En fin de matinée, un technicien lui a posé un implant la reliant au PASSE (Protocole Algorythmique de Soin, de Sociabilisation et d'Échange). Elle a alors pu capter les discussions qui avaient lieu autour d'elle. On lui a transféré les dossiers essentiels concernant les Hospices.

À la cafétéria, elle s'est assise en bout de table. En mangeant, elle a ouvert les fichiers contenus dans la puce électronique qu'on lui avait implantée.

On travaille ici depuis la nuit des temps, mademoiselle.

Nos aïeules attendaient sur ce ponton l'arrivée des chalands descendant le fleuve. Des centaines de nourrissons en maillot étaient suspendus à des guindes tendues le long du pont. Les femmes montaient à bord. Elles repéraient leurs noms inscrits sur les langes et faisaient décrocher aux mariniers les deux marmots assignés à chacune. Elles retournaient au village avec un gamin dans chaque bras. Les nourrices du village étaient réputées pour la qualité et l'abondance de leur lait.

Lorsque Les Hospices ont été fondés, ces nourrices en sont devenues les gouvernantes.Les Hospices recueillaient les enfants des mendiants. Le règlement stipulait :

« Les dortoirs ne seront pas chauffés. Les enfants mangeront du pain noir et boiront de l'eau claire. Les garçonnets arroseront les légumes du potager expérimental et tailleront les arbres de l'arboretum. Les fillettes tisseront les étoffes de leurs uniformes. Les blouses

se boutonneront dans le dos. Les pupilles réclameront chaque matin l'aide d'un

camarade pour s'habiller. Les enfants apprendront ainsi que la solidarité et le travail sont préférables à la charité. »

Devenus adultes, ces enfants ont épousé des filles ou des gars d'ici. On est les

descendants de ces enfants demeurés au village.

On connaît bien les enfants. On est issus du même sang. D'un coup d'œil, on sait si un enfant va vivre ou s'il va mourir dans la nuit.

La Centrale nous transfère les cas les plus difficiles. Ceux dont ils ne savent pas quoi faire. Au dix-neuvième siècle, c'était les phtisiques. Quand on a su soigner la tuberculose,

ils nous ont envoyé les psychotiques. Après l'invention des neuroleptiques, ils ont envoyé les psychotiques en hôpital de jour. On a commencé à recevoir les maladies orphelines.

Plus la science avance, plus les enfants que nous confie la Centrale, ils sont loin. Plus ça va, plus les énigmes que les enfants nous posent sont insolubles.

Souvent, vous nous verrez rassemblés, en silence, devant la porte de la morgue. On a du savoir-faire ; on fait de notre mieux. Mais beaucoup d'enfants meurent aux Hospices.Depuis plus de deux cents ans, tout type d'enfant est venu aux Hospices. Des nourrissons abandonnés devant les églises, des pupilles de la Nation, des tubards, des sourds-muets, des enfants sauvages, des débiles, des asociaux, des surdoués, des dépressifs, des psychotiques, des hyperactifs, des polyhandicapés, des comateux, des états de consciences ou de corps extrêmes : des enfants qui n'ont pas accès au langage et une mobilité très réduite.

Vous remarquerez qu'on ne voit jamais les enfants dans les rues du village. On entend leurs cris parfois de derrière les murs de l'institution. Aux Hospices, on protège les enfants des regards. Au dix-neuvième siècle, les dames de la bonne société venaient jusqu'ici en chemin de fer pour assister aux présentations des cas les plus spectaculaires :

hermaphrodites, enfants-squelettes, géants. Ça, c'est fini depuis longtemps. On respecte les enfants à présent.

On suit chaque enfant individuellement. Il y a autant de pathologies et de soins que d'enfants. Chaque enfant a son espace, son traitement, son univers, et des

qui suivent son évolution. On les observe beaucoup. On essaye de comprendre.

Méfiez-vous de votre imagination, mademoiselle. Elle vous amènera à leur prêter des sentiments ou des intentions qui n'appartiendront -consciemment ou non- qu'à vous. Défiez-vous aussi de votre scepticisme. Si vous décidez avoir affaire à des légumes, ils ne vous décevront pas.

On a adapté les bâtiments des Hospices aux progrès de la médecine et aux évolutions de la société. Les plus âgés d'entre nous se souviennent de l'époque des dortoirs. Ils marchaient dans les grandes salles plongées dans l'obscurité pour surveiller les souffles des enfants dans leur sommeil. C'était comme entendre la respiration des Hospices.

Quand un gamin faisait une crise, tout le dortoir se réveillait, ça gueulait dans tous les sens, les cris se propageaient dans les couloirs comme un incendie. D'autres dortoirs entraient dans la danse. Un orage qui nettoyait en une nuit les tensions des semaines

précédentes.

C'est fini tout ça. Les enfants dorment dans des chambres individuelles. Les implants nous renseignent en permanence sur leur état. On anticipe les crises.

Le travail est dur aux Hospices. Pendant l'été, on emploie les filles et les fils des soignants. On voit ces jeunes partir tous les soirs en pleurant. Pourtant, leurs parents les ont prévenus que c'est ingrat de nourrir les enfants. Le repas doit être pris en une heure.

Il faut assurer le rythme quand on leur donne la becquée. Quand un enfant vomit par le nez, on sait pas : c'est parce qu'il trouve la nourriture mauvaise, ou parce qu'il s'emmêle dans ses tuyaux à l'intérieur ?

On fait des insomnies. Le travail aux Hospices vous verrez, c'est pesant, c'est tout le temps, et c'est tout seul. C'est comme un long silence.

La Centrale nous envoie des gens comme vous, mademoiselle. Ils pensent que ces gens-là ont un truc qui peut nous être utile. On les accueille. On sait jamais. Peut-être, avec leur regard neuf, parviendront-ils à trouver une entrée qu'on a pas su découvrir.

On vous souhaite bonne chance mademoiselle.

L'après-midi, on a fait entrer la Nouvelle dans une unité. On avait

habillé une enfant avec son jogging rose. La Nouvelle l'a prise en charge. Elle est restée seule avec elle dans la salle de psychomotricité pendant une heure.

 

 

 

 

Enfouie dans le noir. Le silence. Rien sentir. Sentir le rien. Aucun

mouvement autour. Une masse immobile. Immergée. Effondrée sur moi-même.

Me réduire. Me concentrer. M'absorber. Un point. Un tout petit point

plein de noir.

Porte ouverte. Fracas, lumière, il fait beau aujourd'hui, vous êtes sur

NRJ, purée petit déjeuner, tu as de la visite ce matin. Jet d'eau, chaud, froid, frottement vêtements, angles durs du siège. Tohu-bohu à l'orée. Lèvres du point noir palpitent.

Ingurgitation. Déglutition. Absorption.

Silence. Noir. Porte fermée. Odeur du savon. Goût de la purée

Me replonger dedans moi. Me rétrécir. Me resserrer. Me rétracter.

M'aspirer. M'avaler toute entière.

Des pas. Porte ouverte. Nouveau parfum. Une Nouvelle. Poussée,

roulement, choc ouverture portes, pièce vide. Muscles tendus de la Nouvelle. Portée, posée, allongée sur sol plastique mou.

Chuchotements, chansonnette. Bercement.

La Nouvelle tout contre. M'enlace. Rester compacte. Concentrée. 

Recroquevillée. Respiration, voix de la Nouvelle. Relax. Absorber caresse. Masses pleines de nuit qui frémissent. Chatouille. Gloussement. Main de la Nouvelle. Absorber mouvements de la Nouvelle. Là ça rétracte, là ça dilate, là ça détend, là ça jouit, là ça sort.Ça éclate. Ça explose. Ça ruisselle. Ça cascade. Aspiration. Expiration. Fou-rire.

Sonder la Nouvelle. Nuque raide. Descendre dans l'épine dorsale. Entrer

dans le ventre de la fille.

Pièce vide. Plancher nu. Bocal. Méduse. Vieille crispation. Regarder la

méduse. Yeux dans les yeux.

Méduse, tu aimes ce qui est droit.

La Nouvelle et moi, on aime ce qui est courbe.

Méduse, tu aimes ce qui se dresse.

La Nouvelle et moi, on aime ce qui s'incline.

Méduse, tu aimes ce qui est raide.

La Nouvelle et moi, on aime les spirales.

Tu ne reconnais jamais les visages. Dans les halls des théâtres, des visages se succèdent devant toi. Tu les salues. Tu fais semblant de les connaître. A mi-voix, tu demandes à la personne qui t'accompagne : qui est ce monsieur à qui je viens de parler ? Tu repères un signe distinctif de ton interlocuteur (une doudoune olive, des lunettes carrées rouge, une chevalière). Mais si ton interlocuteur dépose sa doudoune au vestiaire, alors tu le salues deux fois dans la même soirée. Tes interlocuteurs se déclarent parfois blessés de ne pas être reconnus. Ils ont le sentiment qu'ils ne sont pas invités à demeurer dans ta mémoire. Que, s'ils s'y attardent, un majordome sorti d'on ne sait où les raccompagnera discrètement vers la sortie.

Ne demeure dans ton cerveau que ce qui est écrit.

Ce qui n'est pas noté s'éparpille.

Tu notes tes rêves. Tu tiens le journal de tes rencontres. Tu transcris le contenu de tes conversations.

En écrivant, tu parviens à concrétiser tes sensations, à donner un visage aux gens, à comprendre ce que tu as vu ou entendu.

On est assis à une table avec dessus des verres en plastiques, des dosettes de Nescafé, une bouilloire, un livre, des lunettes. On est deux.

On est éclairés par les écrans de contrôle. On surveille les paramètres des enfants.

Ma collègue et moi, toutes les nuits, on a la même discussion.

Ma collègue et moi, on communique sans utiliser le PASSE. On se parle à voix haute. On aime bien cette forme d'échange.

La Nouvelle qui travaille dans la salle vide de psychomotricité échange peu avec nos collègues de jour. La nuit, elle sonne à l'entrée de l'unité. On fait coulisser à distance la porte de verre. Elle monte. Elle vient nous écouter.

Ma collègue me dit :

« Quand le 24 décembre

Tu fais des paquets-cadeaux

Avec les jouets distribués

Par l'administration des Hospices

Et que le soir tu poses

Tes paquets-cadeaux

Devant des enfants

Qui peuvent

Ni les attraper

Ni les ouvrir

Tu fais plaisir à qui ?

Les gamins

Qu'est-ce tu veux qu'il en fassent

De tes consoles play-station ?

Ils savent déjà pas

La différence entre une peluche et un chiffon

Et toi, pas gêné,

Tu poses ton paquet-cadeau devant

Des enfants

Qu'ont rien dans la tête que du vent,

Des enfants

Qu'ont des corps en kit

Qui sont en vrac,

Des enfants

Dont on a perdu le guide de montage

Et le mode d'emploi.

Tu leur dis quoi

Quand tu fais ça ? »

Lui :

« Je leur dis que je les considère comme des enfants »

Elle :

« Non

Comme tout le monde ici

Tu leur mens.

S'ils étaient comme les autres enfants

Tu crois que leurs parents

Les auraient confiés aux Hospices? »

On peut rien répondre à cet argument. Alors, on se tait.

On écoute les oiseaux de nuit dans l'arboretum.

Elle :

« Tu dis qu'on est des dieux pour les enfants. »

Lui :

«Je dis que l'univers

Des enfants

C'est celui

Qu'on leur fabrique.

Tu veux savoir c'est quoi le leur ?

Écoute-les

Ils dorment

Ils rêvent

C'est ça leur monde à eux

Quand ils dorment

Ils sont chez eux

Ils sont heureux »

Elle :

« Tu en sais quoi qu'ils sont heureux ? »

Lui :

« Leur respiration est régulière

Les écrans n'indiquent aucune fièvre

Pas de sudation

Pas de crampe

Ils ne pleurent pas,

Ils ne gémissent pas »

Elle

« Tu sais quoi de leur malheur ? »

Lui :

« Je me mets à leur place.

Des intrus entrent et sortent de chez eux

Comme ils veulent

On transperce leur corps

On y prélève des trucs,

On en rajoute d'autres

Ils sont démunis

Passifs

Ils choisissent rien

Ils comprennent rien

Ils croyaient que l'univers s'arrêtait

À ce mur-là

Et on leur fait traverser la paroi

Le sol se dérobe sous eux

Ils tombent

On décide tout pour eux

Leur monde c'est nous

Qui le fabriquons

On est des dieux pour eux.

On doit les protéger. »

Elle :

« D'où tu sors que les dieux

doivent protéger les hommes ? »

 

 

 

 

 

Moi toujours au centre, autour, les regards, moi toujours en suspension, les regards me portent, il y a des yeux noirs, des yeux marrons, des yeux vairons, des avec des petites veines qui palpitent, des bleus avec des cils presque blancs. Des sourcils se dressent, des paupières cillent, des cils frémissent, des regards se dérobent, des regards compensent. Il y en a des lourds, il y en a des légers, toujours ça balance, jamais les regards me laissent tomber.

Je déroule mon bras, toujours ma main elle court sur les visages, mes doigts caressent les yeux, ils s'effilent, deviennent très fins, invisibles, se glissent derrière les globes, toujours moi je suis excitée de visiter les coulisses des regards, toujours, arrête, ne vas pas plus loin, n'insistes pas, retire ce truc de là, moi j'écoute et j'obéis, je me rétracte, je me

renfrogne.

Moi toute seule, aucun regard, je m'amuse avec le contenu de mon estomac, moi,

toujours je régurgite, je rumine, les sucs picotent mon œsophage, le fiel chatouille ma glotte, je remâche mon repas, comme c'est agréable toutes ces couleurs, toutes ces textures ! jamais on me laisse faire, toujours un regard découvre ce que je fais dedans, on m'engueule, dégueu, dégueulasse, dégoûtante, moi j'écoute et j'obéis, je balance tout en bas.

Une Nouvelle entre dans l'unité, les regards me lâchent moi, il y en a des qui se posent sur son chignon, d'autres qui se collent sur ses seins, explorent sous sa blouse, il y des regards qui examinent ses boucles d'oreilles, impriment le contour du visage, se plantent dans ses yeux, s'enfuient très loin vers le plafond, la caressent, la repoussent, l'enveloppent, se figent, partent se planquer très vite.

Moi toute seule dans une salle blanche, moi toute seule sur le sol bleu avec la Nouvelle.

Elle a des yeux gris. Je déroule mes bras vers son visage, elle ne se dérobe pas, elle laisse faire, je me suspends à son regard, je me balance, je m'envole, les yeux couleur de cendre me soutiennent dans mes vols, moi je suis suspendue à elle, je m'agrippe à elle, elle me laisse la palper, jamais elle me dit de me rétracter, je me glisse derrière les yeux vert-de-gris, je me faufile entre les parois de la boîte crânienne et le cerveau, je m'immisce entre les deux lobes roses et doux, j'escalade un escalier obscur, perçoit un rai de lumière en haut, je me glisse sous la porte.

Une pièce blanche, une méduse dans un bocal, une fille en jogging rose avachie par terre, endormie. Un corps nu regarde par la fenêtre. La méduse s'agite dans son bocal. Le corps se tourne vers moi. La fille en rose ouvre un œil.

Lui :

« Le matin

C'est moi qui ouvre la fenêtre

De  chaque unité.

J'annonce

Il fait doux !

Il fait frais !

Il neige !

La pluie, la neige, le soleil

Ça veut rien dire

Pour les enfants.

Mais je leur dis quand même

Chaque matin

Ce qui se passe dehors.

Je les tranquillise.

Je fais en sorte que chaque matin

Est semblable à la veille

Et au lendemain.

Je m'assure

Que chaque matin

Quand ils étendent la main

Ils trouvent leur jouet préféré

Là où il est toujours.

Les enfants m'aiment pas pour ce que je suis

Ni pour ce que je fais

Mais parce que je suis toujours là.

J'organise pour les enfants

Une vie médiocre

Sans catastrophes

Sans évènements

Une vie sans trop d'amour

Ni trop de haine

Sans souffrance

Sans inconfort

Une vie réglée.

Comme on me l'a enseigné

Je m'efforce de satisfaire

Les Quatorze Besoins des Enfants :

Respirer

Boire et manger

Éliminer

Se maintenir dans une posture adéquate

Dormir

Avoir chaud en hiver, être au frais en été

Être propre

Éviter les danger....»

Elle :

«  ...Communiquer

Agir selon ses croyances

Se réaliser

Se divertir

Apprendre.

Tu fais quoi avec les cinq derniers besoins?»

Lui :

« OK.

Je leur offre une vie simple

Paisible, quotidienne.

Une vie qu'on partage ensemble.

C'est déjà bien, non ?»

Elle :

« Je sais pas.

Des fois je me dis que pour les enfants

On est des démons

Et que Les Hospices, c'est leur enfer.

Plus ça va

Plus on prolonge la vie des enfants.

On les alimente avec des tuyaux qui descendent dans l'estomac

On soude leur colonne vertébrale pour pas qu'ils vrillent

Mais les enfants s'ils avaient le choix

Tu crois qu'ils cocheraient les cases

Gastrotomie, arthrodèse, corset, chaise roulante, lit thermoformé,

Hospices et ta pomme tous les matins? »

Lui :

« Qu'est-ce tu veux qu'on fasse ?

Qu'on les écoute grincer des dents toute la nuit sans rien faire ?

Qu'on les laisse s'étouffer à chaque repas ?

Qu'on les abandonne recroquevillés sur eux-mêmes toute la journée?

Fermer les Hospices ?

Ou alors partir seul dans mon coin

Vider la mémoire de ma carte numérique

Extraire mon implant

De mon épaule,

Prendre ma retraite?

Mais comment je ferai

Pour pas rêver des enfants la nuit ?  »

Tu ne sais pas traiter avec les inconnus, ces êtres sans visages, insaisissables. Tu utilises un alter ego comme un tentacule que tu envoies vers le monde.

Toi, tu te tiens en retrait. L'autre communique avec le monde pour toi.

Tu t'es rendu pour la première fois aux Hospices en mars 2008. Tu as pris ta voiture. Tu as quitté le périphérique. Tu as emprunté l'autoroute A 15. Tu as passé les murs couverts de crépi. Tu as été reçu par les soignants. Chacun portait son nom inscrit sur sa blouse blanche.

Tu accompagnais une danseuse. Elle venait donner un atelier aux enfants.

Tu as entendu les cris des enfants depuis les couloirs. On t'a ouvert la porte d'une unité de soin. Tu es entré. Tu as découvert les enfants. Les fauteuils roulants. Les goutte-à-goutte. Les vêtements de contention. La danseuse -elle te l'a dit ensuite- a ignoré cet appareillage. Elle a regardé les corps. Que voyait-elle ? Des corps nus ? Le jeu des fascias sous la peau?  Les mouvements discrets du squelette ? Ces corps, éloquents pour elle, étaient silencieux pour toi.

Tu as fait des cauchemars toutes les nuits suivantes.

Et puis, tu t'es coincé le dos.

Par la suite, tous les soignants te confieront avoir somatisé après leur première rencontre avec les enfants. La danseuse, elle, se portait comme un charme. 

Elle :

« Depuis dix ans

Entre soignants

On partage nos informations via le réseau interne

Nos échanges sont muets,

Ils sont régis par le PASSE

Rien que du professionnel.

Tous les deux on parle à voix haute

Parce que c'est la nuit

On parle devant la Nouvelle

Parce que c'est qu'une Nouvelle.

Aux enfants aussi tu parles

À voix haute

Comme si c'étaient des bébés.

Tu leur expliques tout ce que tu leur fais

Tu crois les apaiser comme ça ?

Ces mots, c'est pourquoi ?

Pour te tranquilliser toi

Ou pour tranquilliser les enfants ?

Les enfants savent très bien ce que tu vas leur faire

Puisque, comme tu t'en vantes

Tu fais tous les jours la même chose.

On protège pas les enfants

Juste on se protège, nous.

On comble le silence

On veut pas entendre

Leurs solitudes

On veut pas voir

Leurs vies foutues

Et nous, gérant cette misère. »

Lui :

« Pourquoi tu démissionnes pas ? »

Elle :

« Il faut bien gagner sa vie. »

Lui :

« Toujours la même réponse.

Tu te souviens quand tu travaillais pour la Centrale ?

Chaque matin

La même rame de métro

Les mêmes usagers

Les mêmes après-rasage

Dans les couloirs des correspondances

Le même martèlement

Des gens fatigués

Qui vont au boulot »

Elle :

« Un matin, je me suis arrêtée

Dans le couloir

J'avais envie de hurler

Je sais pas pourquoi. »

Lui :

« Tu as demandé ta mutation

On t'a nommée ici. »

 

Elle :

« Pourquoi tu rappelles cette histoire

devant la Nouvelle ? »

Lui :

« Parce qu'on bosse pas ici par hasard. »

Elle :

« C'est ce que tu crois. »

Lui :

« Tu travailles ici depuis dix ans

Tu regardes les enfants dormir depuis dix ans

Comme s'ils te disaient quelque chose dans leur sommeil

Tu reviens me voir toutes les nuits

Toutes les nuits on a la même discussion

On en connaît les mots par cœur

Les questions que tu poses sur les enfants,

Tu te les poses sur toi-même

Tu te demandes si leur vie vaut la peine d'être vécue

Parce que ça fait dix ans que tu te demandes

C'est quoi la valeur

De ta vie à toi. »

C'est tous les soirs pareil. Quand on est fatigué de parler, on se lève et on va remplir la bouilloire électrique.

Tu es resté plusieurs semaines aux Hospices.

Le soir, la Danseuse et toi rendiez visite aux équipes de garde.

Le matin, vous interrogiez les soignants sur leur travail.

L'après-midi, dans une salle vide au sol couvert de tatamis bleus, tu assistais aux séances de la Danseuse avec un enfant.

Une ado en jogging rose.

Une fille longiligne au yeux noirs.

Tu filmais les enfants avec une caméra vidéo. On t'avait dit craindre que ton regard, s'il restait nu, ne fût perçu par les soignants comme voyeur, nuisible, destructeur. On t'avait donc rajouté cette prothèse. Tu te disais qu'avec cette mécanique devant l'œil, on était certain que tu ne verrais vraiment rien.

Parfois, tu te dérobais à ta mission. Tu posais la caméra. Face aux deux corps enchevêtrés, formant une chimère, tu te laissais aller à tes rêveries. À l'ennui, car souvent il ne se produisait rien de perceptible pour toi. Au vide. Comme dans ces minutes de l'endormissement, lorsque le corps s'appesantit sur le matelas et que montent les images qui précèdent le sommeil.

Tu te laissais agiter par ce spectacle comme le feuillage d'un arbre par le vent.

 

 

 

O Terre !

Autour, c'est immobile. C'est glacé. C'est vide. Mes muscles sont lourds. O Terre ! J'ai peur de te lâcher. J'ai peur de tomber. De dégringoler sans fin. Dans le noir. Le rien.  Je tend mes ligaments. M'agrippe. M'aplatis. M'étale. Me colle à ton corps. Le feu couve. Me réchauffe. Là, dedans ça bout, ça pulse, ça fulmine, ça explose. C'est puissant. C'est chouette.J'encaisse les chocs. Trépidations, fusions, éruptions. Me tords. Crie. On dit : possédé. On dit : petites crises d'épilepsie.

O Terre ! Tes tremblements, tes convulsions, je les absorbe .

O Terreur ! Une bourrasque découvre une faille. Glisse son corps entre ton corps et mon

corps. Horreur ! S'y introduit. M'écarte de toi. Me soulève. M'arrache. Me brandit. M'emporte.

O Tempête ! Je me cramponne à ton cou. Tu m'emportes. Ton corps est souple. Ta peau sans épaisseur. Ton noyau tiède. Tu m'éloignes de la Terre. M'en rapproche. M'en échappe. Je flotte. Je vole. C'est chouette.

O Zéphir! T'es qui, toi ?

Je traverse le nuage. Le brouillard s'ouvre devant moi. Je vois deux enfants. L'une a les yeux noir. Elle danse avec un corps nu. L'autre, en rose, les regarde en gloussant. Un loup pelé bave dans un coin. C'est chouette. « La misère c'est d'être séparé de la Terre. Etre séparé de la Terre, c'est la misère» . Je ne sais pas pourquoi ni comment je dis ça.

Les deux filles me regardent.

Face à la métamorphose de l'enfant et de la danseuse tu étais comme un spectateur assis dans l'obscurité d'un théâtre. Tu avais renoncé aux mouvements. À l'action. Aux décisions même. Tes pensées s'écoulaient en suivant un lit creusé par la danseuse et l'enfant. Fini les embarras du choix. Tu te disloquais dans le rêve de ce monstre composite.

Dans la salle de psychomotricité, l'être hybride tentait de te séduire ou de te surprendre, quoi qu'il en soit de satisfaire un désir que tu n'exprimais pas explicitement et dont tu n'avais -comme tout spectateur- aucune idée.

Tu songeais qu'au dix-neuvième siècle, les enfants des Hospices auraient

sans doute été exhibés dans un cirque.

La chimère percevait les mouvements de ton corps immobile. Les infimes

changements d'équilibre dans ta posture. Les tensions ou les relâchements de tes muscles. Tes toux. Tes bâillements. Là, confiné à ta place de spectateur, tu retrouvais des mouvements archaïques, puissants, discrets, qui t'avaient modelé, qui te travaillent encore si profondément que tu ne les perçois plus, les confondant avec ce que tu es. Tu te sentais secrètement, inconsciemment, guetté, écouté, senti, ausculté.

Dans la caboche de la Nouvelle, s'invite, s'intronise, s'introduit Ma Personne. Chambre ouverte à tout vent, dedans trois enfants.

Prem's une teen-ager à tee-shirt fushia. Dedans le sweat mauve, un corps noir. Moi-Même aspirée dedans. Me, Myself and I, suçotée. Mastiquée. Goûtée. Appréciée. Le trou noir glousse, recrache Ma Substance.

Moi-même, en personne, in personna trône par terre à côté du jersey violet.

Sur le plancher nu, dans la chambre vide : Un quidam in naturalibus plus une vestale, occuli fuligineux. Étend en coulisse ses cils de bibiche vers Ma Sérénité. Même pas peur. Laisse faire. Laisse venir. Laisse sa tentacule enlacer ma Majesté. Je, ma personne et moi-même nous abandonnons à la fille en noir.

Un tiers moutard gésie là. Du compact, du dur, duc, Czar, César. Il lève son biscoto vers mon intégrity. Il soulève et installe mon Altesse dans l'hypophyse du Soma de la Nouvelle. De mon divan, Je dis : pas que mon Excellence. Reine débonnaire, princesse sympatoche, primer inter pares je me glomère les trois puérils : nous formons un quadriumvira. Nos quatre volontés dictons à la Ballerina Assoluta.

 

La Danseuse est notre nef.

La première lui murmure :  la Danseuse cligne des yeux.

La deuxième lui souffle : la Danseuse remue un orteil.

Le troisième lui susurre : la Danseuse se lève.

La bande des quatre lui suggère : la Danseuse marche.

Nous voyons par ses yeux.

Nous entendons par ses oreilles.

Nous sentons par sa peau.

Nous humons par ses narines.

Nous goûtons par ses lèvres.

La porte vitrée des Hospices s'ouvre devant elle.

Comme c'est savoureux, cette bière qu'elle boit à la terrasse d'un café, comme c'est âcre et réconfortant la fumée de cette cigarette qu'elle inhale à la fin de sa journée de travail.

Le soir, la danseuse et toi buviez une bière à une terrasse au bord du fleuve. Une barge chargée de voitures assemblées dans une usine en amont passait.

Tu écoutais la Danseuse prophétiser :

« Un jour

Les enfants seront envoyés dans des vaisseaux spatiaux

à des millions d'années-lumière de la Terre.

Leurs corps seront protégés dans des cocons.

Arrivés sur la planète à coloniser

Les enfants se dégageront de leurs gangues

Défroisseront leurs ailes

S'envoleront comme des papillons

Dans un monde qui sera enfin le leur. »

Toi :

« Les enfants n'habitent pas aux confins de l'univers.

Les enfants expérimentent l'avenir.

Un monde d'individus isolés dans leurs cellules

Jouissant à distance

Chacun vivant dans son  rêve

Et comblant la misère des corps

Par la pléthore des images et des spectacles. »

La Danseuse :

« Moi, je dis

Qu'on s'interdit d'atteindre les enfants

Parce qu'on s'interdit de les toucher.

Les corps se comprennent.

Les enfants m'ont dit qu'ils ne laissent couler leur sang

Que dans les pipettes manipulées par leur infirmière favorite. »

Toi :

« Les enfants te parlent à toi ? »

La Danseuse hausse les épaules.

Tu la regardes et tu songes :

« Crois-tu vraiment

Qu'il existe un langage universel des corps ?

Un paradis perdu

Caché sous la peau

Enfoui dans les os

Les muscles, les boyaux ?»

La Danseuse se lève. Elle dépose quelques pièces sur la table. Tu la regardes s'éloigner le long du sentier de halage. Tu te dis : « Quand elle marche sur la terre,  elle a la sensation de fouler un grand organisme vivant. »

Seul à la terrasse du café, tu te souviens de cet enfant d'une maigreur intense, tétanisé sur un lit, le visage couvert par un drap. Les soignants t'avaient expliqué que l'enfant était affolé par l'afflux de lumière, de couleurs, de mouvement. L'univers était un tsunami qui le submergeait. Il devait rester dans l'obscurité pour ne pas disjoncter.

Peut-être, contrairement à la Danseuse, préfères-tu garder une distance avec le monde. Te résoudre à ne connaître qu'une toute petite part de l'univers, ne découvrir le monde que par un minuscule trou dans le mur qui te sépare de lui, et ne pas prendre le risque d'ouvrir grand tous les volets. 

On a convoqué la Nouvelle à la réunion d'évaluation de son travail aux Hospices. Étaient présents les principaux cadres responsables de cette expérience. On a listé les points positifs et négatifs de son travail. On a conclu :  « Vous n'avez pas fait de mal aux enfants. Peut-être que vous leur avez fait du bien. Mais, est-ce que vous leur avez été utile ? »

La Nouvelle s'est exclamée :  « Être amoureux, c'est utile ? »

Nous les quatre enfants sommes réunis dans la Danseuse.

Pas de siège. Des couvertures jetées au sol. Nous nous tenons dans cette pièce vide, au plancher nu. Le loup pelé gémit dans son sommeil. La méduse nous fixe de son regard.

Nous sentons le corps de la Danseuse, avancer comme un palanquin

ondulant à notre guise. Nous percevons le battement tranquille de son cœur. Nous avons constaté alors que la danseuse discutait, que nous pouvions, nous les quatre enfants, en accélérer le rythme et faire affleurer le sang à ses joues. Nous entendons le bruissement du plasma dans les artères, les suintements le long des muqueuses, l'ouverture et la fermeture des sphincters.

Depuis les écrans de contrôles des Hospices, on observe les déplacements de la Nouvelle. Elle fait la même promenade tous les soirs. Elle s'est éloignée du fleuve.

Elle marche le long des douves.

Nous, les quatre enfants suggérons à la Danseuse de s'arrêter. De fermer les yeux. Le croassement d'une grenouille. Les huit coups de la cloche de la chapelle des Hospices. Les sons nous parviennent de partout. Un frôlement dans les douves. Nous, les quatre enfants murmurons à la Danseuse de se pencher au-dessus du parapet. Son mouvement déclenche l'envol de chauves-souris qui étaient tapies à un mètre sous elle.

Nous rions d'avoir, par un simple mouvement de curiosité, entraîné toute cette panique. 

La Danseuse ne réagit pas aux frôlements des oiseaux de nuit. Les a-t-elle perçus ? Est-elle perdue dans ses pensées qui s'agitent autour de nous ?

 Le loup pelé s'est levé. D'un grondement, il nous écarte, nous les enfants.

La pauvreté, plus discrète des contentions, plus sournoise des invalidités. Saleté de loup pelé. Pauvreté pas misère. Juste assez pour survivre, jamais assez pour jouir. Boire un café avec des amis, oui. Le restaurant, non. Calculer sans cesse. Murmure incessant de chiffres, addition de centimes. Connaissance inutile, obsession, secret honteux. Chambre nue, couvertures à même le sol, pas de matelas, bon pour le dos. Mais la voix numérique qui annonce que faute de règlement connexion suspendue. Salope. Pouffiasse. Scheisekopf. Seule tous les soirs avec le loup pelé à ma table. Infirmité. Gêne. Douleur tenace. Boulet à mon pied. Frein à tout. Seul expédient : la méduse. Remède pire que le mal.

Suivant les pensées de la Danseuse, nous, les quatre enfants nous nous penchons sur le bocal, où clabaude l'animal gélatineux aux tentacules porteuses d'yeux.

 

Méduse. Des yeux partout. Pas possible de la contourner. Surveillance

permanente. Horaires. Rendez-vous. Comptes-rendus. Évaluation. Contrôle constant. Tout justifier. Hiérarchie, Institution. : rien à foutre de. Comprends rien. Saleté glauque, sans visage, sans forme, tentaculaire, abstraite et impérieuse. Putain de méduse. Réclame sa nourriture. Dossiers. Planning. Budget. Note d'intention. Remplir les cases. Synthèse en dix lignes. Projets. Tout écrire. Si j'écrivais, danserais pas. Si tout dans le dossier, pas la peine de faire, non ? La méduse répond jamais aux questions. Toujours deviner ce qu'elle veut. Jamais contente. Toujours affamée. Alors, haut-le-cœur, nausées, ventre serré, os comprimés, humeur rétrécie, poche à fiel crevée, épine dorsale tordue. Nuque raide, vertèbres coincées. Pétrifiée. Des mots plein la bouche, mais rien qui sort. Ou alors tout qui sort d'un coup : Lapsus. Substitution. Confusion. Panique. Logorrhée. M'embarque. Me cabre. Me bloque. Me terrasse.

La méduse me méduse, la méduse me méduse, la méduse me méduse.

Voilà la ritournelle que les nous, les quatre enfants chantonnons alors que la Danseuse longe les allées couvertes de mauvaises herbes de l'arboretum. Par ses narines nous parviennent les fragrances des arbres au milieu desquels elle marche. En un pas, le parfum sucré et piquant des pommes pourries au pied de l'arbre a succédé aux essences résineuses des pins noirs. Nous nous régalons de ce festin de parfums. Nous encourageons notre hôtesse à ramasser une pomme qui a roulé à ses pieds. Nous l'excitons à porter le fruit à son visage. L'odeur du fruit encore vert pénètre d'abord ses narines. Nous murmurons à la Danseuse de mordre dedans. Le parfum s'engouffre à l'intérieur de son corps, gonfle et se répand. Alors, nous, les quatre enfants, invitons la Danseuse à récidiver, à croquer à nouveau dans la peau du fruit, à mastiquer la chair lentement, à libérer les sucs, les goûter et à déglutir au rythme qui nous permet de savourer le plus longtemps possible ces sensations. Toutes ces actions machinales suggérées par nous les quatre enfants font affleurer à la conscience de la Danseuse ce jugement : « Elle est bonne cette pomme. »

Sur les écrans de contrôle, on observe La Nouvelle diriger ses pas vers la grille de l'Arboretum. On la voit sortir du champ de la caméra surveillant la périphérie des Hospices. Elle s'est engagée sur le sentier de la falaise.

Nous les quatre enfants sentons la plante des pieds de la Danseuse se poser sur les cailloux, s'éloigner du sol, l'extraire de l'attraction de la terre, puis se reposer à nouveau sur le sentier : la marche régulière de notre porteuse dans la forêt augmente à chaque pas notre volupté. Dans la pièce vide, le corps nu s'approche de nous, nous prend la main, nous entraîne dans une ronde lente.

 

 

 

 

 

 

Souvent rêvé avoir une queue prolongeant ma colonne vertébrale. Une queue équilibrant chaque pas d'une arabesque. Une longue queue touffue dans laquelle m'enrouler pour dormir. Pas plus étrange que mon corps, mon propre corps. Mon corps me tourne souvent le dos. Tout abandonné pour lui. Pour être au plus proche de lui. Pour le suivre où qu'il aille. Dans les plus lunatiques de ses méandres. Des années de passion. Jalousie. Fusions. Divorces. Épouvantables scènes de ménage. Un jour, mon corps s'est cassé. Claqué la porte. Lassé de moi. Fatigué de mes injonctions. Moi, allongée sur le parquet. Regard fixé au plafond. Impossible lever un petit doigt. Juste cligner les yeux. Glisser le regard le long des angles du plafond. Restée des journées sur ce parquet. Mon corps parti vivre sa vie, affranchi. Finalement revenu. Raccommodés. Apprivoisés. Appris à balbutier sa langue. Pourquoi le loup pelé ? Pourquoi les diktats de la méduse ? Pour danser. Pour rencontrer grâce à la danse d'autres corps, comme ceux des enfants que je porte.

La Danseuse et nous les quatre enfants, nous enfonçons dans l'obscurité de la forêt. Notre peau frissonne en traversant le filet d'air qu'exhalent les grottes de la falaise sur le sentier. Pendant quelques pas, nos poils restent hérissés. Nous conservons le goût du fruit au fond de notre palais.

Nous voilà sur le plateau. Nous nous retournons pour observer les lampadaires s'allumer sur le parking des Hospices, suivre le ruban argenté du fleuve, deviner la grosse masse obscure de la forêt.

La Danseuse et nous les quatre enfants marchons sur la route. Nous entendons le bruit régulier de nos pas sur l'asphalte, notre respiration, la fuite d'un animal dans les feuilles, et le bruissement des frondaisons dans la forêt alentour. Nous sentons le parfum piquant de la fumée du pot d'échappement de la voiture qui vient de nous dépasser.

Debout derrière ta fenêtre, tu observes les intrus enjamber ton balcon. Tu ne leur sauteras pas à la gorge. Tu ne leur arracheras pas leur cagoule. Tu les laisses s'approcher de toi. Tu verras bien ce qu'ils te veulent.

Dans le silence de la salle de psychomotricité, tu t'abandonnes au paisible spectacle proposé par la chimère. Tu vois la bave couler. Les humeurs s'échapper. Tu entends les rires. Les gargouillements. Les toux, les respirations rauques ou sifflantes, lourdes ou ténues. Les peaux se frottent, se caressent, les fibres musculaires se contractent ou se dilatent. Tu perçois du trouble et de la joie dans cet échange entre l'enfant et la danseuse. Une partie de ce qu'ils partagent se dérobera toujours à toi. En ressens-tu quelque frustration ? Sans doute.

Tu pourvoiras à ce manque par ton imagination. Tu écriras ce que tu ignores.

Comme les cartographes latins, tu ne laisseras pas un espace blanc là où se trouvent des déserts, ou des contrées inexplorées. Tu combleras le vide de la carte en inscrivant : Hic Sunt Leones. Là-bas, il y a des lions.