Texte du spectacle





Mercredi 12 mai 1976
De Corine Miret et Stéphane Olry


Distribution :
L’auteur : Stéphane Olry
L’actrice : Corine Miret
Le musicien : Hubertus Biermann
Le scénographe : Mathias Poisson (rôle muet)

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur :
« En 1976, j’avais treize ans.
Dans l’obscurité de ma chambre, j’écoutais la radio. J’étais suspendu à une voix venue du stade de Simféropol en Union Soviétique. Je sentais la nuit, la neige, la pelouse gelée ; je voyais le ballon flottant devant les buts de Curkovic. Le rythme des phrases du speaker s’accélérait. Ses exclamations scandaient chacune des parades du gardien.
Je passais tout l’hiver allongé dans mon lit. La journée, j’observais les traînées blanches des avions dans le ciel. La nuit, j’écoutais les récits haletants venus de Glasgow, de Simféropol, de Eindhoven, ou de Saint-Étienne.
Avant l’hiver 1976, le football pour moi c’était surtout le dimanche au Polygone de Vincennes. Une série de terrains de foot aux sols caillouteux. Avec les copains, nous enfilions nos shorts, nous chaussions nos chaussures à crampons. Je sortais notre ballon en cuir orange et noir de son filet et nous jouions contre des bandes de Portugais, d’Africains, de jeunes de Paris ou de banlieue. La partie durait plusieurs heures, et s’achevait sur des scores de 30 à 28, sans aucun des joueurs qui l’avait initiée. Nous repartions les jambes couvertes d’écorchures et de poussière, le visage brûlé par le soleil : de bons dimanches, comme on écrit dans les rédactions.
Le mercredi 12 mai 1976, j’étais assis seul dans le fauteuil jaune de ma grand-mère, face à la télévision. À l’issue du match, lorsque Beckenbauer saisit la coupe d’Europe pour la brandir, je me levai et éteignis le poste.
En septembre de cette même année, je retournai au lycée. Plus tard, les concerts de rock, les filles, le théâtre m’éloignèrent du football. En terminale, les footballeurs traitaient les théâtreux de tapettes, et nous, nous qualifiions les footballeurs de footballeurs.
Je suis venu pour la première fois à Saint-Étienne en juin 2003. Je marchais jusqu’au Stade Geoffroy-Guichard. Je regardais les rues, les façades. Je les comparais à celles de cette ville imaginaire à la topographie fluctuante que je m’étais construite dans l’obscurité de ma chambre il y avait vingt-sept ans de cela.
J’ai alors eu envie de confronter mes souvenirs à ceux des Stéphanois. J’ai voulu demander à ceux qui habitent cette ville bien réelle ce qu’ils avaient vécu en 1976. »


L’actrice :
« Tout était vert dans la ville, même l’eau des fontaines était colorée en vert. Beaucoup d’automobilistes commandaient des voitures de couleur verte. Nous qui habitions la ville reconnaissions les joueurs dans la rue : chaque joueur possédait une Renault 5 verte avec son numéro de maillot inscrit sur la voiture. Sur la Renault 5 verte d’Oswaldo Piazza, donc, figurait le numéro 4. Le pâtissier de La Potinière, place Jean Jaurès, confectionnait des entremets verts en forme de terrain de football, des ballons en chocolat entourés de rubans verts. Les vendeuses les disposaient avec grâce dans la vitrine sur du satin vert.
Notre voisine de la rue Bergson s’habillait en vert des pieds à la tête. Elle avait teint ses baskets en vert. Elle s’était tricoté des chaussettes vertes qui montaient au dessus du genou, confectionné une minijupe verte, acheté un sous-pull vert. Un bob vert l’été, un bonnet vert l’hiver. Et elle habillait toute la famille en vert de pied en cap ; ses enfants, son mari, toute la famille était vêtue de vert.
Les chiens que les gens promenaient dans les rues arboraient aussi leur petit nœud vert. Et quand mes parents m’offrirent un caniche noir, je l’appelai Doudou parce qu’il était tout noir et tout frisé comme Janvion. Gérard Janvion, tout le monde le surnommait Doudou. Un jour où nous déjeunions avec ma copine à la cafétéria Casino, nous le croisâmes Gérard Janvion. Il avait un petit rire aigu, comme une fille. Nous le regardâmes discrètement. Il était athlétique. Nous vîmes les muscles de ses cuisses sous son jean. Mais ma copine et moi, c’est de Dominique Rocheteau que nous étions amoureuses. Je le trouvais beau, il était différent, lui ne conduisait pas une Renault 5 verte, mais une coccinelle noire décapotable. Or, il était très ami avec une sœur d’un ami à moi, ça nous faisait rêver…. Il avait dix-huit ans, il jouait de la guitare, il portait les cheveux longs et il habitait un chalet à Saint-Héand. Mes parents avaient une maison de campagne dans le Forez. Sur la route, je suppliais : « Papa chéri, s’il te plaît, emprunte donc la route de Saint-Héand »…. Nous passions devant le chalet et je rêvais : « Si la voiture tombait en panne, nous serions obligés d’aller toquer à sa porte, il nous ouvrirait… ».
Ma copine et moi, nous portions le même béret vert. Je le portais très bien à l’époque, le béret vert. Ma copine le portait très bien aussi. La mère de ma copine travaillait dans un atelier de passementerie, au Crêt de Roc. Elle nous avait tissé des écharpes en soie dans des dégradés de vert, avec des franges vertes et blanches. Ma copine et moi, nous portions donc ces écharpes et puis des dessous verts. Nous étions très attentives à nos dessous. Nous cherchions des culottes vertes, des chaussettes vertes, et nous étions désespérées car jamais nous ne parvînmes à dénicher des soutiens-gorge verts.
Oui, Saint-Étienne était tout vert. Des hommes se teignirent les cheveux et la moustache en vert. Oui, après Eindhoven, nous croisâmes des hommes comme ça. Place Jean Jaurès, un soir de victoire, nous vîmes dans la fontaine des filles nues qui s’étaient peint le corps en vert.
L’été, sur la route des vacances, les estivants klaxonnaient en voyant notre plaque « 42 ». Ils nous criaient : « Vous avez pas un truc ? quelque chose ! À nous donner ?! ». L’atelier où travaillait la mère de ma copine fabriquait des rubans brodés « Allez les Verts ». J’en emportais toujours un rouleau avec moi. J’en découpais un morceau que je leur tendais par la vitre de la portière.
Le mercredi 12 mai 1976, j’avais le ventre noué. J’étais restée tout l’après-midi dans ma chambre à lire des revues sur les Verts. Une femme avait écrit au président Rocher que si l’équipe se qualifiait pour la finale, elle lui sacrifierait sa chevelure. À la lettre était jointe la photo d’une très belle femme aux cheveux roux tombant jusqu’à la taille. L’équipe se qualifia et le président Rocher reçut un colis contenant la chevelure.
Le soir, à 21 heures, ma mère alluma la télévision. Je téléphonai à ma copine : « Regarde ! Danièle Gilbert aussi elle porte le maillot vert ! ».
Et nous suivîmes le match à la télévision, mes parents qui portaient l’écharpe verte et blanche ornée de la panthère, mon petit frère coiffé de son bonnet à trois pompons vert et blanc, et moi avec mon écharpe, mon béret, et dessous, ma culotte verte.
Quand les joueurs entrèrent sur le terrain, je dis à mon père : « Regarde Papa, ils portent un short noir. »


Le musicien :
« En Allemagne, on a une blague. On demande :
-« C’est quoi le foot ? ».
On répond :
-« C’est un sport qui se joue avec deux équipes de onze joueurs et un ballon : le match dure 90 minutes et à la fin du match le Bayern a gagné. ».
Bon. Dans une compétition, les plus faibles sont éliminés, et les meilleurs gagnent. C’est comme ça une compétition. Dans les années 70, le Bayern a gagné la coupe d’Europe trois fois de suite parce qu’il alignait l’équipe la mieux organisée, avec les meilleurs joueurs.
Gerd Müller par exemple. Gerd Müller a marqué plus de 600 buts durant toute sa carrière. Moi, je l’ai vu jouer quand j’étais petit. Mon grand cousin Karl-Heinz habitait Nördlingen, dans la même rue que les parents de Müller. Les Müller, c’était une famille pauvre. Ils s’entassaient à sept dans une sorte de sous-sol. Müller traînait tout le temps dans la rue. C’était après la guerre. Les villes étaient en ruines. Les enfants jouaient au foot avec des vessies de porcs ou des balles de chiffon. Mon cousin m’avait écrit : « Müller peut taper dans n’importe quoi, ça finit toujours au fond du but. Quand Gerd Müller tire, c’est pour marquer. »
En 1961, je suis allé passer quelques jours de vacances chez mon cousin à Nördlingen. Il m’avait écrit : « Quand tu viendras, on ira voir jouer Müller ».
Quand on est arrivés sur le terrain du TSV Nördlingen, Müller était à la buvette, habillé en civil, en train de boire des bières. Mon grand cousin s’est approché de lui et lui a serré la main. Müller lui a dit : « Je ne joue pas aujourd’hui. Je me suis engueulé avec l’entraîneur et ils m’ont suspendu pour trois matches. »
À la mi-temps, le TSV Nördlingen était mené 3 à 0. Müller était resté à boire de la bière à la buvette. On a vu un joueur du TSV sortir des vestiaires, et chercher Müller au bar.
Ils lui ont trouvé un short et un maillot, mais il était en chaussures de ville quand il est entré sur le terrain. Il était pas bien impressionnant. Il ne bougeait pas beaucoup. Il se contentait de traîner dans les alentours de la surface. À un moment, il est allé vomir sa bière derrière la ligne de touche. Il est revenu en trottinant. Et soudain, il a jaillit balle au pied, il a crocheté un joueur, il a trouvé un espace minuscule, il a tiré, et c’est rentré. Il a marqué quatre buts cette après-midi-là.
C’est pour ça que le Bayern l’a engagé. Pour gagner.
Moi aussi je jouais au foot. Dans la ville de la Ruhr où j’habitais, après le travail, il n’y avait que ça à faire, jouer au foot. Comme j’ai perdu très jeune mes parents, il a fallu que je travaille tôt pour gagner ma vie. J’ai commencé comme apprenti-métallo dans une usine Opel. Ensuite, j’ai eu un poste sur une machine outil. Vous savez, les tourneurs-fraiseurs, c’est l’aristocratie de la classe ouvrière. Le samedi soir, dans les bars, je jouais du rock avec un groupe. Dans la ville d’où je viens, si on ne fait pas d’études et si on veut s’en sortir, on devient chanteur de rock ou footballeur.
Un jour en tournant une pièce sur une machine, j’ai réalisé que quelques millimètres de trop, clac, un tendon sectionné, et c’était fini la musique. Je me souviens du numéro sur mon bleu de travail. C’était le A 528. Ce jour-là, j’ai laissé mon bleu au vestiaire. Je ne suis jamais revenu à l’usine Opel.
J’ai vécu dans les squats de Francfort. Tous les samedis, dans les squats, on jouait au foot. J’ai joué avec Joshka Fisher, Danny Cohn-Bendit. Joshka Fisher disait : toi, tu joues avec moi, toi aussi, toi tu joues pas tu es trop mauvais. C’était une grande gueule. Il était assez lent et lourd sur le terrain, pas très habile avec le ballon. Un samedi, Joshka Fischer je l’ai passé une fois, deux fois, trois fois. Toujours la même feinte et Joshka Fisher scotché sur place. Ça me faisait sourire. Et au quatrième dribble, il m’a fauché par derrière. J’ai entendu l’os craquer. J’ai regardé ma jambe qui faisait un angle bizarre puis Joshka Fischer qui rigolait. J’ai pensé : « Celui-là, il ira loin ». Et vous voyez, il est devenu ministre des Affaires Étrangères. »

L’auteur :
« Quarante deux Stéphanois s’assirent face à moi dans le studio d’enregistrement installé dans le hall de la Comédie de Saint-Étienne. Ils me racontèrent leurs anecdotes de 1976.
En les écoutant, des souvenirs de ces années-là me revenaient à la mémoire.
Je me souvins que, comme pour beaucoup d’entre eux, mon joueur préféré était Oswaldo Piazza.
Je me souvins qu’on prédisait la révolution le jour où y aurait un million de chômeurs en France.
Cette enquête ranima le supporter des Verts qui someillait en moi.
À Paris, les samedis soirs je m’asseyais à la brasserie du Rond-Point pour suivre les matches des Verts sur écran géant. Le dimanche matin, j’écoutais Larqué-Foot sur RMC. À Saint-Étienne, j’allais au Centre de l’Étrat assister aux entraînements de l’équipe pro. Et surtout, je ne manquais aucun match à Geoffroy-Guichard.
Là, le spectacle des tribunes me captive au moins autant que celui du terrain.
Depuis toujours, la foule me fascine. À Paris, lorsque j’entends des chants dans un porte-voix, j’arrête toute activité pour descendre dans la rue. Je regarde le flot des manifestants envahir le boulevard. J’écoute les slogans lancés au micro par des militants assis dans des voitures roulant au pas.
Quand j’étais petit : « Giscard salaud, le Peuple aura ta peau », me plongeait dans des abîmes de perplexité. Le « Ratapo » ; je ne connaissais pas le « Ratapo ». « Giscard salaud, le peuple au Ratapo ». Le « Ratapo », malgré son nom un peu répugnant, devait être une sorte de paradis. Oui, Giscard est un salaud ; mais le peuple lui, veut aller au Ratapo : voilà ce que j’ai longtemps cru.
En septembre 2004, j’assistai au match Saint-Étienne-Auxerre à Geoffroy-Guichard, match gagné 3-1 par les Verts. À l’issue du match, j’entendis les Ultras scander : « Paris, Paris, entends-tu ? ». J’admirai cette invective à un rival absent. J’appréciai l’homophonie avec le « Ami entends-tu » du Chant des Partisans.
Donc, quand le PSG est venu jouer à Geoffroy-Guichard, j’ai trahi sans vergogne ma ville et avec tous les anti-jacobins de Saint-Étienne j’ai crié : « Paris, Paris, entends-tu ? »
À la sortie du stade ma collaboratrice me regardait bizarrement. Elle finit par m’avouer qu’elle ne pourrait jamais crier durant quatre-vingt-dix minutes comme moi : « Paris, Paris, on t’encule ».
J’ai eu beaucoup de mal à la convaincre de ma bonne foi.
Aujourd’hui encore je doute y être parvenu. »

L’actrice :
« Il habitait dans une cité Casino. Avec ses copains, il descendait de la cité, se postait sur le talus de l’autoroute, et regardait arriver les cars de supporters. Des files et des files de cars. Il agitait son drapeau. Il descendait sur la bande d’arrêt d’urgence. Il échangeait des trucs avec les supporters penchés aux fenêtres des bus. Lui, il leur donnait ce qu’il avait : une vignette Panini, un écusson, eux lui donnaient un fanion. Les cars venaient de l’autre bout de la France. Ensuite, avec la bande de la Cité Casino, il descendait vers le stade en suivant la voie de chemin de fer désaffectée.
Sa grand-mère polonaise habitait dans la rue Scheurer Kestner. Elle se souvient de cette vieille maison au fond d’une cour. Avec son père et ses deux cousins, ils se garaient dans la cour, ils mangeaient un bout chez la grand-mère et puis après ils partaient à pieds. Ils suivaient la voie de chemin de fer. Ils arrivaient vers les buvettes. Ils longeaient les cars. Ils se présentaient devant le guichet de vente des billets.
Oui, il se souvient, il a des souvenirs des trams. Les portes ne fermaient pas. Avant le match, des grappes de gens se tenaient aux portières. Un jour, un type est passé sous le tram. Sa jambe a été coupée. Lui, il y allait avec son père, ils y allaient à pieds. Ils longeaient la voie de chemin de fer. Beaucoup de gens suivaient ce chemin. Oui, ça lui revient. Il avait oublié ça, complètement, la voie de chemin de fer. C’était le trajet.
Derrière la foule en marche, il voyait les fumées rouges sortir des cheminées, les flammes, les lueurs des usines. Les jours où l’usine de métallurgie se faisait livrer, les trains chargés de barres de métal traversaient le parking. Il marchait vers ce stade d’où s’échappait déjà la rumeur de la foule. »

Le musicien :
« Partir tôt. Partir deux heures avant le match. Etre au stade dès l’ouverture des grilles. Mains moites sur le volant de ma voiture. Penser au match à venir. Rouler lentement vers le stade. Regarder la foule sur les trottoirs.
Me garer sur le parking de la cité artisanale. Toujours au même endroit. Entrée sud. Tourniquet des abonnés. Lever les bras. Me faire fouiller par le stadier. Première station près de la buvette. Manger un hot-dog. Regarder arriver les supporters. Bandes de jeunes. Hommes seuls. Pères avec leur fils. Familles nombreuses. Groupes d’enfants avec moniteurs. Drapeaux. Maillots de l’équipe. Produits dérivés. Écharpes. L’écharpe avec une panthère de 76. Celle des Green Angels ou des Magic Fans. Je ressens l’ambiance. Électricité. Confiance. Inquiétude. Liesse. Insouciance.
Bon. Monter lentement l’escalier de béton. En haut des marches, nouvelle station. Redécouvrir le stade. Rectangle vert. Lignes blanches. Lumière froide des projecteurs. Clameur du public. Écouter. Regarder. Sentir.
Le stadier me dit de ne pas rester là, d’aller m’asseoir. C’est son boulot. C’est un problème de sécurité. Je m’assois. »

L’actrice :
« Elle retrouvait les odeurs de Geoffroy-Guichard : fumée des cigares, des cigarettes, bouffées d’eaux de toilette, les eaux de toilette des hommes, des bon marché, des qui sentent très bon, des qui sentent pas bon du tout, odeurs de transpiration. Elle était assise entre son père et sa mère, ils n’étaient pas très loin des femmes des joueurs. Elle se souvient de la femme d’Hervé Revelli. Une femme très belle, blonde, qui portait un manteau de fourrure. Quand elle passait derrière elle dans les travées, ça sentait « Opium » d’Yves Saint-Laurent.
Il allait seul dans les gradins debout ; mais oui, bien sûr qu’il y allait. Une foule de culottes à boutons. Oui, une foule compacte d’hommes habillés en gris serrés sous la pluie. L’hiver, ça sentait le vin chaud, le tissu mouillé et la cigarette brune. Certains soirs, il avait été porté pendant toute une mi-temps sans poser un pied au sol.
La première fois qu’il était allé au stade avec son père, ils étaient dans cette tribune-là. Il avait mangé du cervelas pistache coupé en deux dans un morceau de pain. Il s’en souvient comme si c’était hier. C’était un dimanche après-midi d’hiver très clair, lumineux. Sa mère lui avait préparé un sandwich, il adorait le cervelas, ils n’en avaient jamais à la maison. Sa mère lui avait acheté le cervelas exprès, gentiment, pour qu’il soit bien. »

Le musicien :
« Assis à ma place. Tribune Henri Point, bloc 33, rang 24, place 193. Seul. Au stade. J’ai assez d’émotions pour être bien, même seul. Attendre. Deux heures d’attente avant le match. Attendre ces quatre-vingt-dix minutes. Ce soir je serai euphorique, je serai déçu, je serai transi, je serai écœuré, je serai ravi. Je ne sais pas. Des fois, c’est dur. C’est comme ça. C’est le jeu. Je prends le risque.»

L’actrice :
« Il retrouvait les mêmes figures de match en match, un type avec un chapeau tyrolien »

Le musicien :
« Le temps passe. Le stade se remplit. »

L’actrice :
« Un autre chemise ouverte, qui racontait des blagues douteuses. »

Le musicien :
« Ce soir le stade sera plein. »

L’actrice :
« Il y avait un type surnommé « Le Rouge » »

Le musicien :
« J’espère toujours que le stade sera plein. »

L’actrice :
« Ce type apportait à chaque match une corne de brume en cuivre à laquelle il avait rajouté quatre tuyaux en caoutchouc. »

Le musicien :
« Regarder les tribunes supérieures se garnir. »

L’actrice :

« Quatre types soufflaient et tout le stade applaudissait. »

Le musicien :

« Je me dis, bon, déjà 25.000. »

L’actrice :

« Gamin, il montait avec ses copains sur les échelles des Gazedec de l’usine d’en face. »

Le musicien :
« Plus tard, regarder sur le tableau lumineux le nombre de spectateurs. »

L’actrice :
« Oui, agrippés aux barreaux, ils regardaient les matches de là-haut. »

Le musicien :
« Je sais estimer le nombre de spectateurs à une centaine près. »

L’actrice :

« Il y avait juste une barrière blanche autour du terrain. Son père, elle le revoit accoudé à la barrière, et elle, se suspendait à la barrière : elle était petite, elle accrochait ses jambes, elle jouait à cochon pendu. »

Le musicien :
« Écouter ce qui se passe autour de moi. Les gens s’interpellent. Parlent entre eux. Commentent les matches précédents. Tendre l’oreille. »

L’actrice :
« Elle écoutait les pubs : « Le ballon du match vous est offert par l’eau minérale Parrot, naturellement ».
« Elle se dévissait le cou pour suivre les « Bienvenus » : « Bienvenue à nos amis Associés Supporters de Saturnin-les-Avignons, bloc 24, tribune Jean Snella ! ». Ils se levaient et le public les applaudissait.

Le musicien :
« L’échauffement. Voir les joueurs entrer sur la pelouse. Revoir nos champions. Ça y est. Ils sont là.
Descendre jusqu’au terrain. De derrière les grilles, regarder les joueurs s’échauffer. Échanges de balles. Savoir. Sont-ils dans le coup ? Marcher le long de la grille. Suivre les joueurs. Saisir leurs expressions. Capter les sourires. Scruter les visages fermés. Retenir les moindres détails. La couleur de leurs chaussures, leur coiffure, leur allure. Pour, dans quelques minutes, quand ils joueront, les reconnaître sans hésiter.
Les joueurs retournent au vestiaire. Remonter à ma place.
Regarder les Kops. Les jeunes se lancent des boules de papiers. Dansent le pogo. Les Kops bouillonnent. Explosent quand les joueurs reviennent sur le terrain.
Fumigènes. Marée de drapeaux verts. Leaders montés sur leurs mâts un mégaphone à la main. Les tifos. Apparition d’images : paysages de mines, tête d’indien, portrait d’un supporter décédé. Ils chantent. Ils se tiennent par les épaules. Ils sautent tous ensemble. Ils ont travaillé deux semaines pour cette minute. Pour accueillir les joueurs. Je trouve ça beau.

L’actrice :
« Ils chantaient et ils soulevaient leurs écharpes, les ultras. Il avait eu peur. Il pensait aller voir un match de foot comme à la télé. Dans le stade, il trouvait ça beaucoup plus impressionnant. La peur passée, il avait eu envie de faire comme les ultras qui y étaient depuis longtemps, de chanter, de faire les chorégraphies. »

Le musicien :
« Coup d’envoi. Soudain gelé, bloqué, tétanisé. Deux semaines que j’attends. Dans une heure et demie j’aurai perdu tout ça. Alors, parler à mon voisin. Ne pas arrêter de parler. « Il joue comme ci, il va faire ça ». Il faut que ça sorte. Exprimer tout ce que je ressens. À côté ça répond. Échanger. Me libérer. Personne ne me jugera. Parler fort.
Mais bon ! concentration maximum sur le jeu. Coup d’œil au voisin, et vite, revenir sur le terrain. Retourner aux joueurs. C’est pour eux que je suis là. Rester concentré sur le mouvement d’ensemble. Comprendre la construction du jeu. Analyser les stratégies des équipes.
Trois coups de sifflet. Mi-temps. Un break. Tout s’arrête. Recharger les batteries. Apprécier si on mène au score. Respirer si on est menés.
Me dégourdir les jambes. Je ne me promène pas. Je ne vais pas aux toilettes. »

L’actrice :

« Il n’avait jamais pu aller aux toilettes dans le stade, c’était un endroit tellement bizarre. Il s’approchait et puis se disait non, je ne rentre pas. Tous ces hommes alignés, 200 mecs qui pissaient le long d’un mur : il était très impressionné par ça. Odeurs d’urine, de vomi. Des mecs bourrés. Qui ensuite allaient s’endormir dans un coin des tribunes. Les gens rigolaient. Tiens, encore un qui a trop picolé !
Son père levait toujours les yeux au ciel, parce que avec sa mère, elles passaient leur mi-temps à faire la queue pour aller aux toilettes. Il n’y avait qu’un seul toilette pour femme et c’était un problème. »

Le musicien :

« Deuxième mi-temps. Repartir. Je suis un peu diesel, j’ai du mal à repartir. Me re-concentrer sur les joueurs. Réintégrer la partie.
Si on mène largement, j’ai envie que ça ne s’arrête jamais.
Mais ne mener que par un seul but d’écart. Voir des adversaires dangereux. Alors sentir monter l’adrénaline. Peur de perdre. Stop. Arrêter le jeu. En finir. Vite.
Quand on est menés, je souffre. Je crie : « C’est quoi cette passe ? ». Quand on mène, il faut positiver : « Tenez bon les gars ! ». Ici, on veut voir nos joueurs mouiller le maillot. Se jeter sur la balle. Construire ensemble.
On a marqué ! Me lever. Sauter en l’air. Battre l’air de mes bras. Me laisser submerger par la joie qui emplit le stade. Embrasser mon voisin. Ça été dur de marquer un but. On y est arrivés tous ensemble.
On encaisse un but ; je prends un coup sur la cafetière. Je crie : « C’est pas possible ! Je le sentais. Pourquoi ils ont fait ça ? ». Puis, relever la tête, évaluer le temps qui reste, calculer les probabilités de revenir au score.
Revenir au score, gagner après avoir été menés : c’est formidable. Mais mener 2 à 0 pour perdre 2 à 3, terrible. C’est la vie. C’est toute la vie. Tout ce que je vivrais en vingt ans, en trente ans, en quarante ans, concentré en une heure et demie. J’aime ces rebondissements. Voilà, j’ai besoin de ces hauts et ces bas. J’en ai besoin et j’aime ça.
On a gagné : au coup de sifflet final, la pression tombe. M’asseoir. Souffler. Respirer. Bon, on a gagné.
On a perdu : je suis médusé. Ma respiration est bloquée. Ne pas partir tout de suite. Accepter l’état des choses. Reprendre mes esprits. Rester pour partager aussi la défaite. Quand on a perdu c’est encore plus dur de quitter le stade. »

L’actrice :

« Dans les années 70, c’était rare de perdre. Quand ça se produisait, les gens étaient dépités. Le stade était calme, sombre, silencieux. Les spectateurs sortaient sans parler. Revenir seul après une défaite, c’est triste.
Ils partaient les derniers. Après le match, ils montaient dans la DS, son père allumait l’auto-radio. Europe 1, elle s’en souvient, Eugène Sacomano. Elle a ce souvenir-là : elle est pelotonnée sur la banquette arrière, ils roulent dans la nuit en écoutant les commentaires du match à la radio. Sa maman soupire.
Quand il ne peut pas aller au match, il écoute Radio Scoop, la radio locale où ils commentent les matches des Verts en direct. Il enregistre. Il fait des montages. Il colle toutes les phases de but bout à bout. Dans sa voiture, il réécoute. Et à chaque but, il a à nouveau la chair de poule et des frissons.
Les lendemains de match, elle rassemblait toutes les coupures de journaux. Elle ne voulait pas louper un article sur les Verts, surtout pas en louper un. Elle découpait, collait dans un classeur. Aujourd’hui encore, son parrain descend acheter l’Équipe le matin, puis la monte à son père. Ils prennent un crayon de papier et entourent tout ce qui concerne les Verts, ils soulignent des phrases, ils font des croix qui renvoient à leurs commentaires notés en marge. Le soir même, elle récupère l’Équipe, elle lit où il y a des croix et des commentaires. Puis elle découpe l’article, et le colle dans son classeur. Et son fils fait pareil.
Bien sûr, il peut pas aller à tous les matches. Les déplacements, il peut pas tous les faire. Alors, il regarde la télé. C’est dur devant la télé. C’est dur. Hier il a quitté son travail un petit peu plus tôt pour être chez lui à 21 heures pour voir le match. Quand il est arrivé, son fils avait disposé son écharpe sur la table basse, devant la télé. Son fils lui a dit : « Tu n’as plus qu’à prendre ton écharpe ». En mangeant il a regardé la première mi-temps. Après, quand il y a eu le penalty, il ne pouvait pas rester assis, il parlait, il parlait aux joueurs : « Pascal, Frédéric a marqué, fais plaisir à ton copain, marque à ton tour, marque-le ce penalty ». Et Pascal Feindouno l’a entendu, il a marqué. Il était debout sur le canapé. Au but de Marin c’était encore pire. Comme sa femme aime bien Nicolas Marin, son fils lui a crié : « Maman, viens voir, il y a ton chouchou qui a marqué ! ». Avec son fils, ils s’étaient attrapés par les épaules, ils gueulaient, ils sautaient, comme au stade ! Sa femme les a regardés et il lui a dit : « Tu sais, plus j’avance dans l’âge, plus c’est pire ». Alors elle : « Et bien qu’est-ce que ça va être !
Vous voyez, elle, ce qui lui déplaît dans ces matches de foot, même les Verts, c’est ces embrassades. Alors ça elle ne peut pas le supporter. Ah non, elle ne peut pas supporter ça, de son temps il n’y avait pas ça. On marquait un but, on applaudissait, point. Ils n’allaient pas s’embrasser, se rouler dans l’herbe. Enfin, à quoi ça rime ? Et maintenant, paf, un petit niaque dans la cheville « Aïe, aïe, aïe » et « Maman au secours ! ». Avant, ça saignait, on les recousait sur le banc de touche et ils revenaient sur le terrain. Qu’est-ce que vous voulez, elle est comme ça. Elle aime les mecs, les vrais. Non, il y a trop de chichis maintenant au foot. Trop de chichis, trop de pognon, trop. Quand il y a un match, elle le regarde quand même à la télé. Le stade, c’est trop cher pour elle. Dans son immeuble, elle a neuf chaînes câblées, sans payer de supplément. Elle zappe, pour regarder où ils en sont. Quand ils étaient en deuxième division, elle s’en fichait complètement. C’est vilain d’abandonner les gens quand ils perdent ? On devrait les encourager ? Mais, elle, elle est vilaine. Elle n’aime pas les perdants. Depuis qu’ils sont remontés en première division elle regarde à nouveau. Ce soir contre Strasbourg, elle va zapper sur la chaîne sportive, en espérant qu’il y aura pas trop de bisous. Les joueurs actuels, elle ne les connaît pas du tout. L’autre jour elle a fait la découverte du goal avec son tatouage tribal dans la nuque. Parce que là aussi quand même elle regarde les beaux mecs. Ben oui, même les mamies elles ont le droit ! »

Le musicien :
« Je suis assis dans le stade vide. Silencieux. Des pigeons picorent la pelouse. Le terrain me semble très proche. J’aime m’asseoir là. Je songe à tous les matches qui ont eu lieu là. Les matches auxquels j’ai assisté. Et les autres. Les matches d’avant. Ceux auxquels je n’ai pas assisté. Les matches des années 70 lorsque je m’intéressais plus à la musique qu’au foot.
Vingt-quatre ans que je viens dans ce stade, vingt quatre ans que l’équipe n’a pas gagné de titre. C’est long. Et pourtant, les soirs de match le stade est rempli comme pour une équipe du haut du tableau. Les soirs de match, je me promène sur le parking du stade et je regarde les plaques minéralogiques des voitures. Elles viennent de toute la France. Moi aussi, pendant des années je suis descendu de Paris sans connaître personne à Saint-Étienne. Les supporters, ils se croisaient sur les aires d’autoroute. Ils se reconnaissaient. Ils se rassemblaient sur les parkings autour des cars. Ils chantaient. Je me joignais à eux. C’était fraternel. Comme une grande famille. Vous me dites que dans les familles, on ne se retrouve pas sur les aires d’autoroute ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais eu de famille. J’ai été élevé dans un orphelinat catholique de la Ruhr. Quand j’entre dans une église, je sens le froid, je vois les travées vides, je n’entends que le silence qui résonne. La première fois que je suis retourné dans un stade, c’était en France, à Geoffroy-Guichard. Je me suis assis dans les populaires. C’était bondé, bruyant, chaleureux. On m’a dit : « Tu viens d’où toi ? ». Et puis après : « Tiens Beckenbauer, on t’offre un coup pour fêter ton premier match ! ». J’ai regardé le match. J’ai partagé les mêmes émotions que mes voisins.
Et sur l’autoroute, en roulant vers Paris, j’ai décidé que je suivrai cette équipe-là. D’abord quand ils venaient au Parc des Princes ou pas trop loin de Paris, à Auxerre par exemple, ce n’est qu’à deux heures de voiture. Quand l’équipe est descendue en seconde division, je me suis dit que ce n’était pas le moment de lâcher. Toutes les semaines, je montais dans le car des Associés Supporters parisiens pour suivre les Verts.
J’ai été licencié par la boîte de nuit où je travaillais. Après m’avoir annoncé la nouvelle, le patron farfouillait dans ses papiers l’air embêté. Je lui ai serré la main. Le lundi suivant, je suis descendu à Saint-Étienne, le mercredi, j’ai trouvé un appartement, le jeudi, je suis allé à la Préfecture, et le vendredi, à Norauto, j’ai fait poser ma plaque minéralogique 42. Durant toutes ces années où je travaillais à Paris dans cette boîte de nuit je me répétais : « Un jour, j’habiterai Saint-Étienne et j’aurai ma plaque 42. ». Depuis, je suis là. J’ai mon abonnement au stade. Je vais voir les entraînements. J’aime suivre les jeunes du Centre de Formation quand ils jouent en CFA. Pour les regarder, il n’y a que des papys à casquette qui peuvent réciter les palmarès de tous les joueurs de l’ASSE depuis sa fondation. Les jeunes, à force de nous voir, ils nous reconnaissent. L’autre jour, j’ai croisé Julien Sablé, le capitaine de l’équipe. Il m’a dit : « Encore là ! Vous êtes un fanatique, vous hein ? ». Je n’ai pas répondu. Sablé, il m’a posé la main sur l’épaule : « On va faire une photo ». Il a dit à un supporter de prendre une photo de nous deux. L’autre s’est approché. Il a pris la photo. Sablé m’a serré la main et il est reparti. Je n’ai jamais revu le supporter qui avait pris la photo. C’était quelqu’un de passage. Bon, à force de les voir jouer, on s’attache à ces jeunes. Ils ne réussissent pas tous. Certains ont du mal. Ils sont seuls, loin de chez eux. Il faut les soutenir. Julien Sablé, il a perdu sa mère quand il était en formation. Il avait 17 ans. Après, pour son anniversaire, je lui ai envoyé un cadeau, avec un petit mot. Et depuis, tous les ans, je lui envoie un cadeau pour son anniversaire. Je ne sais pas ce qu’il fait de mes cadeaux, Julien Sablé. Mais moi, ça me fait plaisir.
Quand je vais à la boutique des Verts, j’achète toujours tout par deux. Comme ça, j’ai toujours quelque chose à offrir. J’ai acheté les draps ASSE en double aussi. Je n’ai trouvé personne à qui les offrir. C’est délicat d’offrir des draps. Et puis, il faut être un peu fou pour dormir à mon âge dans des draps verts marqué ASSE. Souvent, quand je suis seul, assis dans le stade vide, je me dis : « Ce n’est pas normal d’aimer autant une équipe ».
On a souvent eu peur ces dernières années. Un soir, les Verts étaient 19° de la ligue 2. Gueugnon gagnait 3 à 0 à Geoffroy Guichard, et nos attaquants rataient deux penalties. Le béton des tribunes était glacé. Les jeunes, torses nus, accrochés aux grillages, chantaient « Merci les Verts, Merci les Verts, merci ! ». Le lendemain, dans les bars , les Stéphanois répétaient : « C’est pas possible. Les grands clubs ne peuvent pas mourir ». Bon. Voilà ce qu’on veut tous : ne pas avoir peur de mourir. C’est pour ça que les gens font des enfants. C’est pour ça qu’on se retrouve derrière les buts. Pour qu’il y ait toujours la même foule derrière les but. Si ce n’est pas moi, un autre viendra tenir ma place.
Dans le stade vide, je pense à ce que deviendra mon corps après ma mort. Alors, je dis : « Je veux qu’il soit brûlé. Et que ses cendres soient dispersées sur la pelouse du stade. Afin que vide ou plein, les soirs de victoire comme les soirs de défaites, une part de moi demeure dans ce stade, parmi tous les présents, parmi tous ceux qui sont venus, et tous ceux qui viendront. »

L’actrice :
« Je vous ai vu ce matin. À l’entraînement. Sous la neige. Vous regardiez les joueurs. On n’était pas nombreux. Je me tenais à l’écart. Je préfère écouter. Ça me suffit. Les supporters, ils peuvent parler des heures. Qui fait quoi. Qui aurait dû faire comment. Qui sera là demain, qui ne sera plus là. Oui, j’étais sous la neige. J’avais mis mon écharpe devant mon visage, et les mains dans les poches. Je regardais le gardien se jeter dans la boue noire, se relever, se jeter à nouveau. J’aime bien regarder les gardiens. On les fait s’accroupir face au but. L’entraîneur tire, et d’un seul geste le gardien doit se relever, se retourner et arrêter le ballon. Ils entendent le coup de pied dans le cuir, et ils se retournent. Souvent ils voient la balle passer hors de leur portée. Ils ne disent rien. Ils s’accroupissent à nouveau, dos au tireur, face au but et attendent le tir suivant. Ils sont patients. J’aime les gardiens. Au club, le titulaire, c’est Jérémie Janot. Il a un tatouage ethnique sur la nuque : force – puissance – détermination. Les gardiens remplaçants s’entraînent tous les jours. Ils ne savent jamais si ils vont jouer. Pendant le match, ils attendent sur le banc de touche, je les observe. C’est important de les observer eux aussi. Il faut que quelqu’un pense à eux, les soutienne pour qu’ils soient prêts si Jérémie Janot se blesse.
Donc c’est important que je sois là. Je suis là pour les aider. Je sens que je leur donne beaucoup. Beaucoup de temps. C’est une astreinte de venir à l’entraînement. Mais c’est indispensable. À l’entraînement, les joueurs ne regardent pas les supporters. Ils sont là pour travailler. Mais ils vérifient du coin de l’œil qui est là. Souvent les gardiens sont superstitieux. Et c’est mieux pour eux que je sois là. Je n’y suis pour rien. C’est comme ça. Des fois j’aimerais que ce soit autrement. Des fois je me dis, si j’avais pas remarqué. Si j’étais restée indifférente au foot, à cette équipe, à leurs matches, à leurs scores et aux statistiques, ma vie serait plus simple.
Si mon nom n’avait pas été Nikkie. Le même que celui du pilote de Formule 1, Niki Lauda qui a eu le visage brûlé dans l’incendie de sa Ferrari.
Peut-être que ça vient de là, mais peut-être pas. C’est un don. Je l’ai reçu, je fais avec, c’est comme ça. Le premier qui l’a remarqué ce don, c’était un garçon qui faisait Sport-Études dans ma classe. Pas un helléniste. Un grand type qui s’était assis un jour avec trois autres au fond de la classe. Quatre garçons qui faisaient Sport-Études. Des futurs pros. Et du jour où ces quatre-là sont arrivés dans la classe, toutes mes notes se sont cassées la gueule. La prof principale a convoqué ma mère. Elle a dit « Toujours au fond de la classe à glousser avec les Sport-Études ». Je me suis remise au travail. Un jour j’étais allée les voir au match, les Sport-Études. Un d’eux était gardien. Ce jour-là, il a arrêté un penalty. On s’était donné rendez-vous à la sortie des vestiaires. Quand il est sorti, les cheveux mouillés, il m’a dit : « T’étais derrière le but. C’est pour ça que j’ai arrêté le péno ». Moi, j’ai regardé le grand Sport-Études dans les yeux et je lui ai dit : « Je savais qu’il allait tirer à gauche. Ce genre de choses, je les sais ». Il a détourné le regard. Il a dit « Ah ouais.».
Depuis que je suis toute petite j’aime le football. Avec mon père, c’était notre seul sujet de conversation. Papa, c’était une sorte de monolithe. Un homme grave qui ne parlait pas beaucoup. Il ne savait pas très bien quoi dire à une petite fille. Mais moi, j’ai compris que c’était important pour lui le foot. Il avait joué dans sa jeunesse. Il s’était blessé. Il s’est marié. Dans la famille de ma mère, quand on voit une foule, on s’éloigne. Quand il y avait un match, les mercredis soir, je rejoignais mon père dans la bibliothèque. On regardait la télé dans la pénombre, et le son était coupé. Chacun dans un fauteuil en cuir. Dans le silence. Moi, je me levais, des fois je criais. Mon père, il ne disait jamais rien. Il était impassible. Quand je criais trop fort et sautais sur le fauteuil, il me tirait la manche et disait « chut… » en me montrant la direction de la cuisine où se tenait ma mère. Ma mère elle disait : « Ces vingt-deux types qui courent derrière un ballon, moi je leur en donnerais un à chacun et ils seraient contents. ». C’est pour ça que mon père éteignait le son des commentaires, pour pas énerver ma mère. Quand on marquait un but mon père souriait. Il s’accordait une cigarette. Quand Saint-Étienne a gagné contre Split, après le match ma mère est entrée dans la bibliothèque. Elle a regardé le cendrier avec les cinq cigarettes et elle a dit : « C’est la tabagie ici ». Elle a ouvert la fenêtre et elle est sortie. Mon père a éteint la télé. On s’est mis à la fenêtre. On a écouté les gens qui descendaient dans la rue, et les voitures qui klaxonnaient.
Mais c’est contre Kiev que j’ai compris que j’avais reçu ce don. Vous avez vu les statistiques de Curkovic au match aller à Simféropol ? Impressionnant le nombre de tirs qu’il a arrêtés. On a quand même perdu 2 à 0. Il fallait leur marquer au moins trois buts à Geoffroy-Guichard pour être qualifiés. Et Kiev, à l’époque, c’était la meilleure équipe du monde. Et Blokhine, leur attaquant, le meilleur buteur. Donc, à la 63° minute de jeu on n’avait toujours rien marqué, et voilà que Blokhine se présente seul face à Curkovic. J’étais derrière le but. Il y a eu un grand silence dans le stade. Tout le monde serrait son écharpe comme pour protéger le but de Curkovic. Blokhine allait marquer. On serait éliminés. Et c’est alors que ça c’est produit pour la première fois. C’est alors que j’ai senti pourquoi il fallait que je sois là. J’avais les yeux grands ouverts. Je ne cillais pas. Mon regard suivait le ballon sans discontinuer depuis plus de trois minutes. Le temps s’est suspendu d’un coup. Blokhine s’est arrêté. Il n’a pas tiré. Lopez a eu le temps de revenir, de lui chiper la balle, de la passer à Piazza, l’autre a remonté le terrain comme un taureau furieux, a balancé la balle à Patrick Revelli, Patrick a remis au centre sur son frère et but. J’ai fermé les yeux. On a gagné 3 à 0. Grâce à moi. Parce que j’avais protégé le but de Curkovic. Et depuis, c’est toujours comme ça. C’est moi qui les fait gagner les Verts. Parce que c’est moi qui protège leur but. Or, comme l’a dit Aimé Jacquet, pour gagner il faut déjà ne pas prendre de but.
Nikkie, ça veut dire Victoire en grec. C’est pour ça le nom des chaussures de sport, les Nike. C’est la chaussure de la victoire.
Je vais vous expliquer. Oui, je vais vous dire comment je fais pour protéger les gardiens de but. Il faut être là. D’abord, il faut être là. Regarder. Regarder sans perdre une fraction de seconde. Ne pas ciller. Ne jamais fermer les yeux. Faire face au jeu sans en rien laisser échapper. Être serrée contre les autres supporters. Chanter avec eux. Se laisser emporter par la foule comme par une houle sans jamais résister. Alors, si je parviens à être là, complètement là, uniquement dans le présent, dans cette phase de jeu, uniquement dans ce gradin-là avec cette foule-là, alors arrive un instant où tout s’arrête. Le passé, mon enfance, le travail, les vacances, les courses au supermarché, les recharges d’encre de l’imprimante, le menu du repas du soir, les points retraites et le rendez-vous chez l’esthéticienne, tout s’efface. Ne demeurent plus que le stade, le ciel, les joueurs, la foule, le ballon qui descend au second poteau, la reprise de volée de l’attaquant et la détente de notre gardien. Il est en l’air. La balle file vers la lucarne. Elle semble très loin de lui. Les mains du gardien sont ouvertes. Tout est devenu silencieux. Je ne sens plus le vent glacé qui traverse le stade, j’oublie la dureté du siège baquet sous mes pieds gelés, les bras de mes voisins sur mes épaules ne me pèsent plus. Je ne vois plus que la main du gardien et la balle dans la lumière blanche des pylônes. Et je sais où va aller cette balle. Le gardien étend encore son bras, la balle heurte ses phalanges, sa trajectoire dévie. Le buteur qui levait déjà les bras les rabaisse. La balle passe au-dessus du cadre. Alors, je reviens à moi, dans les hurlements de la foule qui scande le nom du gardien qui vient de rouler au sol. À nouveau j’ai froid, à nouveau je ressens la fatigue, j’ai la gorge sèche, et les larmes coulent des yeux que je me suis enfin autorisée à refermer. Je suis heureuse. Et vite, je me concentre à nouveau, pour être prête, pour être là à la prochaine action de jeu.
Quand on a gagné, je dors bien durant trois quatre nuits. Jusqu’au milieu de la semaine suivante. Puis, l’angoisse revient qui me noue les entrailles. J’ai peur pour le prochain match. Est-ce qu’on va y arriver ? Est-ce qu’on est assez préparés ? Je vais voir les joueurs à l’entraînement. Et là je les regarde travailler. Attentivement. Sérieusement. Très concentrée. C’est pour ça que je ne parle pas aux autres supporters. Moi aussi je m’entraîne. Je m’entraîne à les regarder. Et donc je m’entraîne à les faire gagner.
Ça ne marche pas à tous les coups. D’abord, je ne peux pas faire que ça. J’ai une vie normale, comme tout le monde : une famille, un boulot. Il faut que j’assure. Je ne peux pas tout sacrifier pour l’équipe. Ce serait ridicule. Tout comme je trouve ça ridicule ces gens qui s’habillent tout en vert, ou qui portent des perruques vertes comme des laitues sur leur tête, ou mes copines qui portent des culottes et des soutiens-gorge verts les jours de match. C’est de la superstition. Si ça marchait de manière aussi simple ça se saurait. Évidemment, c’est pratique d’avoir un vêtement dont on peut se débarrasser quand on a perdu. On le remet dans le placard : « Tiens tu nous as fait perdre, je ne te porterai plus jamais ». Il faut bien trouver un coupable quand on perd. Car autrement, on se retrouve face à ses propres responsabilités. Moi, oui, bien sûr, je me sens coupable quand on a perdu. Je songe que je n’étais pas à mon affaire. Que j’aurais du mieux me concentrer, que je n’étais pas totalement à l’instant présent, à nos joueurs quand ils ont joué. J’ai été désinvolte. J’ai laissé envahir ma pensée par des objets futiles. Et la balle est rentrée. Alors dans ces instants où la défaite semble s’approcher, quand on est menés au score, que les minutes s’écoulent et que nos attaquants ne parviennent pas à marquer, lorsque les adversaires lancent des contres dangereux, je me dis à moi-même : « Mais regarde ton équipe ! Bien sûr, elle n’est pas la meilleure équipe du championnat. Il y a beaucoup de clubs plus riches, avec de meilleurs joueurs, des entraîneurs plus malins, des préparateurs physiques plus avisés. Regarde bien ton équipe. Ce n’est pas une équipe de stars. Elle ne gagne pas tous les matches. Elle a parfois peur de perdre. Et les supporters, regarde-les : la ville est pauvre, tout y est déglingué, de guingois, mal foutu, disgracié. Il y a beaucoup de chômage. Rien n’est donné pour rien, les gens ont des boulots durs. Alors? Concentre-toi ! Fais que les autres ne marquent pas, que notre gardien n’ait pas à aller chercher la balle au fond des filets. Ce n’est pas grand chose. Un petit rebond. Quelques centimètres à côté du poteau. Je peux le faire. Je le dois, pour les joueurs, pour le public, pour que les gens ne fassent pas la tête demain dans la rue. ». Bon, donc, je me concentre, je me concentre, et parfois ça marche. Ma prière est exaucée. Mais pas toujours. Des fois, ça rate. Si ça marchait à tous les coups, ce serait trop facile. C’est ce qui me tracasse. Je ne comprends pas ce qui fait que parfois ça marche et parfois ça ne marche pas. Qui est-ce qui décide ? Est-ce le gardien, le buteur, l’arbitre, les autres supporters, ou moi ?
Et tous les soirs de match, je vais dans le stade pour essayer d’avoir une réponse à cette question. Qui est-ce qui décide ? Comme je ne suis finalement certaine que de mes propres sensations, il me semble que c’est moi. C’est pour ça que je dis que c’est moi qui apporte la victoire. Nous sommes nombreux à penser la même chose. Autrement le stade serait vide. »


L’auteur :

« À la fin de l’entretien, je demandai à ceux qui étaient venus témoigner ce que signifiait la couleur verte pour eux. Le vert, c’est l’espérance, répondirent-ils tous. Pourquoi ? Personne ne le savait. Je cherchai dans les bibliothèques. Je trouvai dans le journal l’Équipe des statistiques montrant qu’aucun club portant un maillot vert n’a jamais gagné de Coupe d’Europe. Au théâtre, le vert porte malheur. Des livres d’histoire m’apprirent que depuis toujours, les teinturiers se méfient du vert car ses pigments sont instables. Les mémoires de Casanova me révélèrent que les tables de jeu sont recouvertes d’un tapis vert, car cette couleur symbolise dans la Kabbale l’incertitude, le hasard, donc le jeu. En 1898, Geoffroy Guichard installa sa première épicerie à Saint-Étienne, dans les locaux d’un ancien Casino. Il garda le nom du lieu et la couleur verte de sa devanture. Lorsque quelques années plus tard fut fondée l’Association Sportive du Casino, les joueurs revêtirent la couleur verte de la maison mère. Et depuis, les joueurs de l’Association Sportive de Saint-Étienne portent la couleur de l’incertitude, d’un possible renversement de situation, donc de l’espérance.
Je me souvenais de l’hiver 1976. Allongé dans mon lit, il me semblait impossible que je puisse jamais comme Lazare, à nouveau me lever et marcher. J’écoutais le commentaire du match retour contre Kiev, en direct de Geoffroy-Guichard. Au match aller, à Simféropol, les Verts encaissèrent deux buts. Les soviétiques étaient plus forts. Tout le monde s’accordait à dire que jamais les Stéphanois ne pourraient remonter ce handicap. Et pourtant, à la 112° minute, Dominique Rocheteau marquait le troisième but et qualifiait son équipe.
Tout était donc possible. Cette nuit-là, je m’endormis en souriant.
Quelques jours plus tard, c’était le printemps. »