Dossier du spectacle

MERCREDI 12 MAI 1976


un spectacle de
Corine Miret & Stéphane Olry




mise en scène, Stéphane Olry

musique, Hubertus Biermann

scénographie, Mathias Poisson


avec
Hubertus Biermann
Corine Miret
Stéphane Olry
Mathias Poisson

Production, la Revue Éclair
Coproduction Comédie de Saint-Étienne / Biennale de la ville - Les Transurbaines
Coréalisation La Revue Éclair et l’Échangeur Cie Public Chéri
avec le soutient de l’Adami et d’Arcadi
La Revue Éclair est conventionnée par la DRAC-IDF, ministère de la Culture et de la Communication



« ALLEZ LES VERTS »
« Ce qu’il préfère donc, c’est attendre. Arriver très tôt. Observer les nuages,
l’état de la pelouse et les visages. Être là. Dans son corps. En quelque sorte faisant le guet. Attendre ! Du vent plein les bras. Les yeux fixés sur le tableau lumineux.
Au milieu des cris. Des hurlements. Analysant les soubresauts. Prêt à pleurer. À rire.
Donnant pour les joueurs sa vie contradictoire. »

Franck Venaille, La Tentation de la sainteté

Le mercredi 12 mai 1976 à Glasgow, l’équipe de Saint-Étienne perdait la finale de la coupe d’Europe de football face au Bayern de Munich.
On se souvient des poteaux carrés d’Hampden Park. Encore aujourd’hui, on vient de la France entière voir jouer cette équipe qui n’a gagné aucun titre depuis vingt-trois ans. Des supporters demandent que leurs cendres soient dispersées sur la pelouse du stade Geoffroy Guichard à Saint-Étienne.
Nous sommes allés à Saint-Étienne. Nous avons découvert une ville ouvrière, mélancolique et attachante. Nous avons recueilli les souvenirs de ceux qui depuis des années se retrouvent dans les tribunes pour partager leur ferveur pour les Verts.
Ces témoignages nous ont emmenés bien au-delà du stade, de la ville, de l’histoire du pays où nous vivons.


SAINT-ÉTIENNE
« Blokhine a levé les yeux. Il savait qu’il allait marquer et tout le monde
savait qu’il le savait. Alors, il a voulu s’offrir un triomphe… »

Jean-Noël Blanc, Un petit peu d’air dans un peu de cuir

Bien des fils s’enlacent dans le lien qui relie aux Verts et à Saint-Étienne : c’est dans une certaine mesure le sujet même du spectacle.

Une équipe. Chacun pouvait s’identifier à l’un ou l’autre des joueurs de l’équipe de 1976 en collant leur portrait sur les albums Panini : Rocheteau « l’ange vert » avec ses cheveux longs de gauchiste ; Curkovic, l’austère gardien venu de l’Est ; Piazza, « le taureau argentin » ; Jean-Michel Larqué « le prof » ; les frères Revelli... Pas des vedettes, mais des joueurs vifs, solidaires, courageux ; une équipe au jeu collectif, une mécanique bien huilée réglée par l’entraîneur Robert Herbin, « Le Sphinx » ; un club organisé autour de la figure paternaliste et autoritaire du président Rocher.

Une ville. En filigrane, la ville de Saint-Étienne : une ville industrielle, dure, sans forme, construite au gré des percements des mines et des constructions des usines. Mais aussi une ville à la population chaleureuse, bon enfant. Une ville de mineurs, d’immigrés, venus d’Auvergne, d’Italie, de Pologne, d’Algérie.

Des coups de théâtre. Des victoires de David contre les Goliath du football Européen : Kiev, Eindhoven. Des retournements de situation incroyables. Enfin, une défaite, presque inéluctable, comme un retour à l’ordre des choses. Les Verts perdirent la finale contre le club le plus riche et le plus puissant d’Europe, le Bayern de Munich.

Une chute. Les soubassements industriels de la ville commençaient à se déliter tandis que l’ASSE était au faîte de sa gloire. Le maillot vert de 1976 était orné du logo de « ManuFrance » qui devait fermer ses portes deux ans plus tard. Le mercredi 12 mai 1976, un monde se séparait de nous, et chacun sentit inconsciemment les ébranlement de cette fracture.

Une rédemption . Depuis 1976, les aléas de l’équipe (affaire de la caisse noire, puis plus récemment des faux passeports), les descentes en ligue 2, les remontées, la valse des dirigeants, sont à l’image d’une ville en mutation comme l’ensemble de la société française. Et l’équipe continue à porter la couleur verte de l’incertitude, du changement, du jeu, mais aussi de l’espérance qui habite ceux qui se pressent dans les tribunes.



GLANAGE
« Mais ma passion perdure. Je lui parle et « tient auberge avec elle ».
Nous cheminons ensemble vers ce lieu du dedans, là-bas, le stade,
là-bas, regardez, déjà les lumières des pylônes s’allument. »
Franck Venaille, Mystique


Mieux nous connaissions la ville et ses habitants, plus il nous apparaissait que l’histoire que nous voulions raconter n’était pas celle de ces joueurs de 1976, mais celle des supporters anonymes qui se rendent depuis des décennies au stade Geoffroy-Guichard.
Dans le studio d’enregistrement que nous avions installé dans le hall de la Comédie de Saint-Étienne, nous recueillîmes quarante-deux témoignages.
Chaque entretien commençait par la question rituelle « Que faisiez-vous le mercredi 12 mai 1976 ? » :
- « … J’ai regardé le match chez moi avec mes parents, et je me souviens de tout le chagrin que j’ai eu. Je me vois pleurer, j’ai cette image, je me vois pleurer dans mon lit, pleurer à torrent, ne pas pouvoir m’arrêter, dire « c’est injuste »… J’avais 11 ans.
Ensuite, nous leur demandions de raconter leur premier match à Geoffroy Guichard :
« Mon père était gardien de but. Le premier match qu’il m’a emmené voir, c’était en 95. J’avais 8 ans. C’était contre Lyon. Je me rappelle d’un retourné acrobatique de Jean-Philippe Sechet, en pleine lucarne. Mon père m’avait soulevé en l’air, j’ai eu la sensation que le toit de la tribune, j’allais l’attraper... »
Nous avons découvert que cette passion pour les Verts dépassait largement les frontières de la Loire. Un supporter nous confia avoir habité Paris toute sa vie en caressant ce rêve : « Un jour j’habiterai Saint-Étienne et j’aurai une plaque 42 ». Licencié par son entreprise un lundi, il descendit en voiture le vendredi pour Saint-Étienne, et le lundi suivant, il faisait poser sa plaque 42 chez Norauto.
Parfois, tout simplement nous les laissions parler sans poser de question.
Notre principale surprise a été l’intensité de ces entretiens. Plus d’une fois, nous nous retrouvions sans savoir pourquoi, la gorge serrée par la charge émotive et la simplicité avec laquelle ces gens dévoilaient leurs sentiments devant nous :
« Quand je passe sur l’autoroute, je regarde le stade. C’est le stade des Verts. Je le connais par cœur. Geoffroy Guichard. J’ai une partie de mon histoire ici. Si j’habitais ailleurs, ça me manquerait. Il y a des moments, moi, je m’arrête à Geoffroy Guichard, devant Geoffroy Guichard.
Et je vais voir cette pelouse, c’est ouvert en semaine. C’est gratuit. Alors, je m’assois cinq minutes puis j’entends… le stade… c’est génial. Il vous appartient. C’est chouette. Ça me fait du bien. Je vous promets, il y a des gens qui viennent de l’extérieur pour visiter le stade. Moi à Paris, je ne vais pas visiter Le Parc des Princes, mais ici, les gens de passage, ils vont visiter le stade Geoffroy Guichard. Il faut aller voir Geoffroy Guichard. On le voit à la télé mais c’est pas la même chose. Il faut le voir vraiment.
J’ai du vécu dedans. C’est ça le problème. C’est sûr que j’ai du vécu à Geoffroy Guichard, je pourrais en parler pendant des heures. »

La confiance qu’ils nous témoignaient nous bouleversait.



ÉCRITURE
« La béatitude ne consiste pas seulement à être près de Dieu, mais aussi à être égaux tous ensemble et bien serrés. Cette formule « parvis du ciel » est un essai de rendre encore plus compacte la consistance de cette masse d’âmes bienheureuses, réellement résorbées dans des « unités supérieures. »

Elias Canetti, Masse et puissance


Trente mille spectateurs en moyenne viennent aujourd’hui assister aux matches des Verts. Sur les parkings du stade Geoffroy Guichard, on relève encore des plaques minéralogiques de plus de quarante départements différents.
A l’écoute des témoignages, il nous apparaissait que la réalité décrite, le lien qui unissait ces supporters n’était pas tant social que religieux au sens étymologique du terme (qui relie les hommes). Tous exprimaient ce désir d’être ensemble, rassemblés dans le même lieu, sans a priori de classe, de travail, de race. Tous parlaient de passion pour l’équipe des Verts, comme on parle de la passion du Christ, avec ses instants d’exultation, mais aussi de désespoir et d’abandon. C’est une vraie ferveur, une mystique contemporaine qui se donnait là, à entendre.
Nous avons été frappés par les sentiments contradictoires de solitude et de fraternité qui s’exprimaient au travers des témoignages des supporters.
Nous avons donc décidé de bâtir notre écriture autour de monologues. Par ailleurs, le lieu juste de l’action nous sembla devoir être le stade vide, rendu au silence, ce lieu étrange où beaucoup de supporters aiment venir s’asseoir en semaine dans les travées désertes pour se souvenir des matches passés.
Enfin, il nous a semblé juste que ceux qui devenaient auteurs et interprètes de cette parole ne demeurassent pas dans une position de passeurs, mais indiquent dans l’écriture la trace que le mercredi 12 mai 1976 avait laissé dans leur mémoire. C’est ainsi que nous apprîmes par exemple qu’Hubertus Biermann avait vu jouer Gérard Müller, l’avant-centre du Bayern durant son enfance dans une ville ouvrière de la Ruhr. Nous intégrâmes ces souvenirs aux nôtres. Cette réanimation permanente de notre mémoire est le fil d’Ariane qui a guidé notre passion pour notre sujet, et entretenu notre sympathie pour les témoins.



MISE EN SCENE
« Celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion»
Saint Augustin, La Cité de Dieu

À l’entrée des spectateurs le plateau est vide. La rumeur du stade monte des gradins dans lesquels ils s’installent. Face à eux, des moniteurs vidéo diffusent des images d’hommes et de femmes, seul devant un fond noir. Chacun tient un objet vert.
Assis dans les travées, un homme prend la parole. Il confie comment enfant, allongé dans l’obscurité de sa chambre, il écoutait la retransmission en direct des matches des Verts. Puis sa première visite à Saint-Étienne vingt ans plus tard, et son désir d’écrire un spectacle à ce sujet.
Une femme vêtue de vert se campe devant les spectateurs. Elle raconte : « Tout était vert dans la ville, même l’eau des fontaines était colorée en vert. Les chiens que les gens promenaient dans les rues arboraient aussi leur petit nœud vert.»
Un homme accompagne le cours de ces récits à l’harmonica. Plus tard, il jouera du violoncelle. Il prend la parole à son tour : après avoir quitté l’usine Opel où il travaillait adolescent, il a habité les squats de Francfort et joué au football avec Joshka Fisher et Daniel Cohn-Bendit. Enfin, un jeune homme déroule les tapis qui reconstituent le plan du stade Geoffroy Guichard. Il danse sur ce stade.
Les récits de matches se succèdent. Le stade s’anime. La parole se partage en polyphonie entre les interprètes. Le jeune homme remplit le stade d’objets verts figurant les spectateurs, avant de le vider.
Le stade est vide. Le musicien et la femme se croisent. Chacun dans sa solitude évoque sa passion mystique pour les Verts.
Le jeune homme se recouvre le corps de frusques vertes et danse. Le plateau est à nouveau vide.
Enfin, l’homme qui se tient dans les travées explique ce que signifia le vert dans sa vie : l’incertitude, l’espoir, la résurrection.

 

REPRESENTATION

MERCREDI 12 MAI 1976 a été co-produit en 2005 par la Comédie de Saint-Étienne en partenariat avec Les Transurbaines.

Repris en 2006 à l'Échangeur (Bagnolet), puis en tournée aux Scènes du Jura, dans les centres CCAS, au Taps à Strasbourg, à Montreuil-Bellay avec le théâtre de Thouars, et à la Scène Nationale de Poitiers.