Presse conversations avec les ancêtres

Revue de presse du triptyque de Corine Miret, Marisa Gnondaho dit Simon, Stéphane Olry présenté en novembre 2021 à la Salle des fêtes de Sevran avec La Poudrerie - Théâtre des Habitant

stéphane marina corine loge cimetièrepoursite

 


Conversations avec les ancêtres, un triptyque de Corine Miret, Marisa Gnondaho dit Simon et Stéphane Olry – La Revue Eclair. Spectacle en déambulation : du cimetière à la salle des fêtes.

Conversations avec les ancêtres, un triptyque de Corine Miret, Marisa Gnondaho dit Simon et Stéphane Olry – La Revue Eclair. Spectacle en déambulation : du cimetière à la salle des fêtes.

La Revue Eclair produit depuis plus de vingt ans des spectacles de théâtre dit « documentaire » et recherche pour toute création une forme singulière ajustée aux rencontres, propos et cadre donné.

Depuis 2019, le Théâtre de la Poudrerie, dirigé par Valérie Suner, s’engage dans une démarche de transversalité et de création participative populaire –  influence sur le lien social et participation citoyenne. Il est labellisé nouvellement Scène conventionnée d’intérêt national : « Art en territoire » pour son travail sur la création participative développé à Sevran depuis 2011, invitant la compagnie de la Revue Eclair dans un spectacle grand format issu du territoire et des histoires des habitants.

Le Théâtre de la Poudrerie invite des artistes à venir rencontrer et échanger avec les habitants de Sevran. De ces résidences, naissent des créations qui sont jouées à domicile. Dans cette ville qui ne possède pas de théâtre, le week-end, les appartements et maisons se transforment en scènes.

En 2019, la Revue Eclair investit pour la deuxième fois les salons sevranais avec le spectacle Les petites épouses des blancs – Histoires de mariages noirs, spectacle qui interroge le passé colonial de la France à travers le prisme d’histoires familiales.

En 2021, le Théâtre de la Poudrerie invite les artistes de la Revue Eclair à poursuivre leur exploration du lien à nos ancêtres.

Corine Miret, Marisa Gnondaho dit Simon et Stéphane Olry imaginent le triptyque Conversations avec les ancêtres, fruit d’échanges et rencontres à Sevran avec les spectateurs des précédents spectacles, les employés du cimetière communal, les musiciens de l’harmonie municipale, les danseurs du conservatoire, une famille béninoise, mais aussi des histoires familiales qui leur ont été contées à domicile et lors de leurs propres enquêtes.

Conversations avec les ancêtres – format grand spectacle – se présente en trois parties distinctes mais liées par une même thématique : faire dialoguer le passé et le présent, interroger l’importance de l’histoire dans les familles aujourd’hui, aller à la rencontre de nos ancêtres.

En grandes pompes est une promenade publique imaginée par Corine Miret depuis le cimetière de Sevran jusqu’à la salle des fêtes, dans laquelle elle convie tantôt les danseuses du conservatoire de Sevran, tantôt les musiciens de l’harmonie municipale.

Mon aïeule de Ouidah est une performance dansée de Marisa Gnondaho dit Simon racontant son voyage au Bénin durant les fêtes du Vaudou à la recherche des cendres de son arrière-grand-mère durant les fêtes du Vaudou.

J’ai supprimé les oranges de mes menus, un dialogue écrit par Stéphane Olry, entre une vieille chanteuse pied-noir algérienne et son petit-enfant – histoire racontée lors des représentations à domicile.

Ces Conversations vont et viennent à travers la réflexion depuis la question des enfants métis nés dans les anciennes colonies, jusqu’à la question centrale de tout exilé : où serai-je enterré ? Ici où j’ai fait ma vie ? Ou au pays, là d’où je viens ?

En grandes pompes, de et par Corine Miret, regard extérieur de Stéphane Olry. Transmission : Danse des éventails Do Brunet du CCINP, inspirée du chorégraphe Andy de Groat, avec la participation alternative de l’orchestre d’harmonie de Sevran et des enseignantes et élèves des classes de danses contemporaine, classique, jazz et hip-hop du Conservatoire de Sevran.

« Personnellement, je n’ai rien contre les cimetières, je m’y promène assez volontiers, plus volontiers qu’ailleurs, je crois, quand je suis obligé de sortir…. Ou j’erre, les mains derrière le dos, parmi les pierres, les droites, les plates, les penchées, et je butine les inscriptions… (Samuel Beckett, Premier amour.)

Corine Miret, paisible sous son parapluie de petites lumières, telle une guide japonaise à la tête d’un groupe de touristes, ou Mary Poppins réinventée sous son dais d’apparat, attend le public à l’entrée du cimetière de Sevran – forme longitudinale Nord-Sud et Est-Ouest d’où surgissent dans le lointain du ciel des avions depuis Charles de Gaulle. Alentour, des immeubles années 1960/80.

A l’intérieur du cimetière – là où réflexes et traditions sont ancestralement conservés -, on apprend que le bâtiment des gardiens va être déplacé et refait pour laisser place au Jardin des Souvenirs tandis que les bureaux administratifs, installés dans les locaux de la mairie pour l’instant, seront rapatriés au cimetière. 

Sous les directives de la conférencière Corine Miret, les déambulateurs que sont les spectateurs reconnaissent les carrés de la Guerre 1939-1945, de la Guerre 1914-1918, de la Guerre de 1870, des monuments funéraires et des ossuaires qui abritent les restes des défunts dont les concessions sont révolues. Depuis quelques années, ceux-ci sont conservés dans une boîte individuelle à ossements portant une plaque au nom du défunt – respect réhabilité des personnes. 

Chrysanthèmes de couleurs vives sur les tombes de la Toussaint où les visiteurs se sont recueillis, et feuilles d’automne, même si un balayage avait été fait avant les cérémonies du 11 novembre.

Sortis du cimetière, on se dirige vers la salle des fêtes en traversant un parc de beaux vieux arbres – azalées sauvages sous nos pieds à ne pas écraser, et petite rivière à relancer si écologie et administration s’entendent… 

On s’arrête sur une plaque commémorative en hommage aux victimes du génocide tamoul du 18 mai 2009, la communauté tamoule Sri-lankaise étant importante à Sevran et au Blanc-Mesnil,  à côté de toutes les communautés issues de l’immigration maghrébine, subsaharienne et orientale.

On passe, chemin faisant, devant l’immeuble du célèbre chimiste Alfred Nobel, inventeur de la dynamite et autres explosifs…

La balade se poursuit dans les rues environnantes centrales où sont entamés de gros travaux de réfection et de construction d’immeubles et d’un grand parc de verdure. Longeant une rue avoisinante, on s’arrête sur le seuil de jardin d’une maison abandonnée, une bâche recouvrant une R12 à la sortie du garage, depuis des années livrée à l’oubli, l’effacement et le déni de toute trace. 

Est évoqué plus loin, près du canal de l’Ourcq, l’ancien terrain des usines Kodak, racheté par la mairie, qui a été nettoyé de ses déchets nocifs et nuisibles, interdit à la construction jusqu’en 2050.

Les promeneurs achèvent leur promenade urbaine, sensibilisés à la réalité quotidienne de Sevran, arrêtés devant une porte de la salle des fêtes par la narratrice qui pose là son parapluie à la guirlande lumineuse. Elle récupère ses outils de conférencière – pupitre, documents, triangle musical, enceinte portable, téléphone et barres de petites lumières – qu’elle a distribués aux spectateurs amusés, avant sa prestation. Elle se dévêt de ses gros vêtements pour aller danser.

Dans la salle des fêtes, la chorégraphie des Eventails de Andy de Groat est interprétée par les élèves du conservatoire de Sevran, deux enseignantes-danseuses et la danseuse et chorégraphe Corine Miret elle-même. Un bel ensemble qui évolue sur le parquet de scène – élégance et niaque.

Mon aïeule de Ouidah de Marisa Gnondaho dit Simon, texte de Marisa Gnondaho dit Simon, chorégraphie Washington Timbo, regard extérieur Stéphane Olry, scénographie Luc Jenny.

L’auteure Marisa Gnondaho dit Simon relate l’histoire de son arrière-grand-mère béninoise dont on ne sait plus où elle est enterrée. Elle décide de partir à la recherche de la tombe dans son pays d’origine, le Bénin, rencontrant une partie de sa famille et des cousins éloignés ici et là. Fort difficile s’annonce la quête familiale mais la narratrice parvient à ses fins, malgré les obstacles. L’esprit de son arrière-grand mère est enfermé dans la demeure d’une Américaine décédée. La maison à Ouidah est close mais l’arrière-petite-fille y sent l’esprit de son ascendante bienveillante.

Au début du XXIe siècle, la mémoire de l’esclavage repose sur un circuit mémoriel : la « Route de l’esclave » de Ouidah. L’itinéraire, classé Unesco en 1995, s’étire du centre de la ville jusqu’à la côte, passant par le Fort portugais, la Maison des esclaves, la place aux Enchères, l’Arbre de l’oubli, l’Arbre du Retour et la Porte du Non-Retour.

Le vaudou, auquel les Béninois attribuent de puissants pouvoirs, imprègne le vécu quotidien des habitants. Il est recherché, mais aussi craint, comme il est redouté d’une majorité des populations subsahariennes. Le temple des Pythons est le plus sacré des sanctuaires vaudou de Ouidah, sur le littoral béninois, où la fréquentation touristique s’appuie sur la patrimonialisation du passé esclavagiste et de la traite transatlantique. Religion et culture vaudou, en Afrique de l’Ouest et dans les communautés afro-descendantes d’outre-Atlantique – Brésil, Haïti, Cuba.

Dans la salle des fêtes de Sevran, veille le danseur ardent Washington Timbo, dont la performance est liée à la religion du vaudou – cultes des morts et des ancêtres mêlés -, préparée encore par le récit déclamé de l’aventure épique de l’auteure et comédienne Marina Gnondaho dit Simon. 

Né à Sao Paulo, Washington Timbo, élevé au sein d’une famille religieuse, enseigne la samba afro. L’acteur, danseur et chorégraphe, semble porteur d’un pouvoir de conduction symbolique qui transporte le public dans des territoires imaginaires. Grimé de peintures et vêtu d’un pagne coloré aux mêmes imprimés que celui de sa partenaire, il entame une belle transe maîtrisée et contrôlée, – à travers un passé remémoré, un chant et une danse revécus donnant accès à une réalité autre.

Un bel arbre sacré lumineux pour décor – longue douche descendant des cintres, filet de rideau de perles -, tel un refuge transparent, quand l’interprète tente de se cacher ou de se replier en soi, un abri de transcendance : Maryse Gnondaho dit Simon accomplit son parcours de quête mémorielle.

J’ai supprimé les oranges de mes menus, textes de Liza Terrazzoni et Stéphane Olry, mise en scène de Stéphane Olry. Avec Sarah Chaumette, Catherine Jabot et Corine Miret.

Le public retrouve Corine Miret sur le plateau de scène surélevé de la salle des fêtes de Sevran, tenue d’ado non genré, perruque de cheveux courts, vêtue d’un sweat-shirt à capuche informe. 

Entre l’écran de son ordinateur projeté sur l’écran du lointain à partir duquel les spectateurs suivent pas à pas la démarche d’un projet artistique à soumettre aux instances du Théâtre public, divers dossiers et étapes de réflexion jalonnent la quête réfléchie du/de la jeune adolescent/e.

Aussi Camille rend-elle visite à sa grand-mère qui demeure à Sevran dans un Mobile Home garé dans un parc. Tous les samedis, pendant six ou sept semaines, elle prend le RER B, et nous la voyons marcher, grâce à la vidéo, sous les frondaisons verdoyantes des arbres du parc paysager.

La grand-mère est dotée d’un passé équivoque – art de la chanson populaire et culture du bon plaisir. Plus jeune, elle se produisait en chantant dans les bals populaires de l’époque, bars à filles et autres lieux troubles et glauques de prostitution dont il ne faut jamais dire le nom.

Blessures intérieures, trous noirs qu’on n’éclaircira jamais et qu’on ne veut surtout pas évoquer, toutes les familles sont aux prises avec leurs secrets cachés – non-dits criants et implicites coincés, entre longs silences des temps lointains et douleur des aveux inouïs dévoilés. Les membres d’une même famille doivent souvent sauter une génération ou deux pour accéder à la « connaissance » de ce qui ne veut pas se laisser savoir, et un petit-enfant parle mieux avec ses grands-parents qu’avec ses parents avec lequel les liens sont plus tendus et sensibles. Rejet de l’un, acceptation de l’autre, l’incompréhension des relations affectives s’installe pour longtemps.

L’apprenti/e metteur/e en scène de théâtre s’emploie à « creuser » dans son «histoire vraie », luttant contre le sentiment doux-amer d’arriver ou d’intervenir trop tard, les personnes concernées étant disparues ou bien se taisant, les témoins ne se souvenant plus, les documents étant perdus.

Comment obtenir le partage des souvenirs du petit-enfant à la grand-mère, par-delà le tabou familial ? Un héritage entre peur, sentiment de culpabilité et belle admiration inattendue, qui fait que celui qui part en quête d’un passé dont il est issu, décide aussi de ce qu’il fait de sa vie. Une façon de lutter contre l’effacement des secrets et les silences des vies ordinaires ou minuscules.

Sarah Chaumette en rude grand-mère décalée mais bien vivante et libre, s’en donne à coeur joie dans la moquerie et la dérision, tandis que sa voisine de mobile-home, jouée par Catherine Jabot, prend sa juste part de démence sénile savoureuse.

Douleur des séparations et des disparitions, la vie, entre souffrance et joie, poursuit son élan irréversible. Ainsi questionner son histoire et ses origines consiste non seulement en une manière de regarder le passé différemment, non pas pour chercher une version plus acceptable de soi et des siens, mais plutôt pour interroger la vie toujours et soi – présence existentielle au monde.

Véronique Hotte


 

Conversation avec les Ancêtres, un triptyque présenté à Sevran

16 novembre 2021 | PAR Margot Wallemme

Le Théâtre de la Poudrerie de Sevran propose des saisons théâtrales qui ont lieu à domicile, chez l’habitant. Pour conclure cette saison sur le thème de la famille, le théâtre s’est associé à la Revue Eclair pour une œuvre de « grand format » : Conversation avec les Ancêtres, un triptyque sur les traces d’un héritage familial, un partage d’intimités à la rencontre d’une histoire commune.

 


 

En Grandes Pompes, une déambulation dans les témoignages 

On commence par une déambulation dans la ville de Sevran, étonnante expérience esthétique dans un lieu rempli d’histoires. Guidés par Corine Miret, on découvre une ville qui pourrait être la nôtre, une ville comme on les connait avec ses routes, ses parcs, ses travaux, son cimetière. Du cimetière à la salle des fêtes, on oscille entre introspection et observation de notre espace. Les soliloques résonnent, et trouvent écho en chacun. 

Les traces laissées par le temps sont partout, nous les oublions, nous ne les remarquons plus. Elle sont tant d’indices qui glissent sous nos pas, devant nos yeux. La déambulation, au même titre que les autres tableaux, porte un enjeu de témoignages, de mémoire et de transmission. Là où les maisons ont été abandonnées, détruites, renaissent toujours les fleurs et s’essaime la vie. 

Le tableau est vernis par la Danse des Éventails d’Andy de Groat, interprétée par Corine quand elle était danseuse et qui l’a transmise aux jeunes danseuses du conservatoire de Sevran. La transmission par l’art, comme la survivance de l’idée d’Andy de Groat par des corps qui se l’apprennent, c’est cette beauté qui fait briller tout le triptyque. Par une danse de mouvements simples mais précis, entre libertés individuelles et groupe à l’unisson, le tableau finit en grande pompes, la beauté nous reste dans les yeux. 

Mon aïeule de Ouidah, la rencontre avec une intimité

Découvrir ses aïeux, c’est se découvrir un peu. Marisa Gnondaho dit Simon et Washington Timbò proposent une performance entre théâtre et danse, un moment qui transporte dans l’intimité d’une famille, avec leurs voix, leurs photos. Marisa Gnondaho dit Simon nous raconte son voyage au Bénin, en quête de la tombe de son arrière-grand-mère, Bodjo Heidjeissi. Son ancêtre parle pas sa bouche et nous initie au culte de l’invisible et des esprits. Timbò, un danseur Brésilien, la rejoint et réalise une danse vaudou. Un voyage poétique et intime, qui s’adresse à nos sens. 

J’ai supprimé les oranges de mes menus, le récit en héritage

Sur la scène de la salle des fêtes, le dernier tableau prend la forme d’une pièce de théâtre. On rencontre Éliane Moriss, ancienne chanteuse de cabaret juive Algérienne, que nous découvrons peu à peu. L’histoire, d’après de vrais témoignages manuscrits, nous touche, nous fait rire par son récit si personnel mais soigneusement transmis par Stéphane Olry. C’est la recherche d’un passé égaré, la rencontre avec une personne qui n’est plus avec nous et qui pourtant peut encore nous suivre et nous aider.

Vivez cette expérience unique le vendredi 19, le samedi 20 ou le dimanche 21 novembre à Sevran, plus d’info ici

Visuels : ©Nathaniel Halberstam