compte-rendu de l'arpentage de Stéphane Olry

 

Arpentage sur les traces de Pierre Méchain à Barcelone du 27 avril au 8 mai 2011

 Télécharger le Compte-rendu de l'arpentage de Stéphane Olry  

       Me voilà parti à mon tour.

       Le train a quitté la Gare de Lyon à 7h20.

       Le TGV a passé la Marne, il passe maintenant la Seine. Il décrit une longue courbe paresseuse vers l’est jusqu’à Lyon pour tendre à nouveau vers le méridien et le rejoindre à Barcelone. Il suit le cours de la Seine, passera la ligne de partage entre la mer du Nord et la méditerranée au niveau du Morvan. Il longera ensuite le Rhône, puis la plaine côtière jusqu’aux Pyrénées. Cette orbe parcourue à grande vitesse m’amènera à Barcelone à 14h42.

      

      

       Au fur et à mesure des arrêts, la voiture numéro 12 dans laquelle je me tiens se vide de ses voyageurs. Je cherche la bonne place pour comme Michel Strogoff : « Regarder, de tous mes yeux, regarder ».

      

       J’ai calculé que Méchain a fait ses observations en Catalogne depuis quatorze points de vue. Je n’aurai pas le temps de les gravir tous jusqu’aux Pyrénées. Peu importe. Je me fixe comme objectif la demi-douzaine de sommets autour de Barcelone, d’où la nuit du 28 novembre 1792, les assistants de Méchain ont allumé des feux indiens visibles depuis le Mont-Jouic où se tenait l’astronome. J’ai envoyé hier la liste de ces montagnes à Vicenç, en espérant qu’il pourra m’accompagner sur le Montgalls qui est le plus élevé (1500m) et le plus éloigné de la ville.

       Je suis assis dans un carré voyageur dans la partie haute de la voiture. Je vois défiler les marais à ma droite, et la mer à gauche.

       Tiens ! Une aire de camping-car emplie de véhicules blancs. Je salue en pensée le Camping-Car de Kenji qui peut-être s’est trouvé là un conducteur qui l’aime pour ce qu’il est.

       Le contrôleur se plante entre le paysage et moi.

      

       Certains voyageurs baissent leur rideau pour se protéger du soleil.

      

      

       Au pied des Pyrénées, comme me l’avait prédit Vicenç, le paysage, déjà beau, devient intensément beau. Le train roule au dessus d’une paisible eau verte. Des nuées de cerfs-volants sont suspendus au dessus des flots. Je vois des ponts en béton, des ports improvisés en-dessous où sont tirés sur le sable des barques de pêcheurs en bois, des cabanes colorées. Les éoliennes moulinent avec énergie au flanc de la montagne.

      

      

       Des risées de  vent caressent le blé en herbe.

       Un anglais s’est assis dans le carré en face de moi. Il mange des oranges et me cache partiellement la vue vers la mer.

       Carcasse de voiture enfouie dans les hautes herbes.

       Maisons peintes en ocre.

       Structures de béton inachevées.

       Immeubles en briques.

       Maison en grosses pierres taillées rondes.

       Deux canards nagent de concert dans une rivière.

      

       Depuis la gare, je vois les tours de la cathédrale de Girone. Méchain a utilisé ces tours comme signal et comme échafaudage pour poser son cercle répétiteur. Les tours sont crénelées, comme ceintes d’une sorte de couronne de roi de jeu d’échec.

       triangles_barcelone.jpg

       Ma chambre à l’Institut Français est au huitième étage. Elle ouvre sur une terrasse où sont plantés un olivier, des rosiers, des bambous. Un murs de briques de verre opaque me protège des regards des vis-à-vis, mais m’interdit aussi de voir au-delà du bâtiment.

      

       19h40. Je bois une bière à la terrasse du Jockey Club, un café carrer Endrik Granados. Je relis mes notes de la journée. Jouir d’un  paysage, apparemment, c’est se débarrasser des écrans s’interposant ou susceptibles de s’interposer entre lui et moi. Mais cet anglais qui mangeait ses oranges dans son carré voyageur n’était-il pas aussi intéressant que le paysage se déroulant derrière lui ?

      

Ce matin, Barcelone se réveille de bonne humeur. Hier soir, appuyé au zinc d’un bar à côté d’un grand type brun qui m’a d’emblée gentiment prévenu : « Estoy un poco emboracho » (je suis un peu bourré) , j’ai assisté à la victoire du Barça contre le Réal. Tandis que je revenais à l’Institut Français, en croisant des jeunes femmes sonnant dans des trompettes, je songeais que le Graal réclamé par le directeur du Centre Dramatique National de Béthune, c’est la recette de la révolution, ou au moins l’apparition des signes l’annonçant.

       L’œil du directeur de l’Institut Français s’est allumé tandis que je lui parlais de Delambre et Méchain.

       -« Le mètre universel c’était un projet qui annonçait la révolution ! » s’est-il exclamé avec gourmandise.

      

       Si Paris est un escargot enroulé autour de Notre-Dame, Barcelone est un damier.

       Toutes les rues sont parallèles ou perpendiculaires à la mer. C’est un rêve de géomètre, traversé par une artère qui -comme son nom l’indique - divise ce damier en diagonale. Quelle joie pour Méchain s’il avait pu découvrir ce plan rectiligne, peut-être même strictement aligné sur le méridien !

      

       Je me dirige vers le Montjuic. Depuis mon logement passeig de Gracia, je descends droit vers l’avenue Parra-lel. Pour la rejoindre, il me faut avancer non pas en diagonale, comme le fou sur l’échiquier mais par une succession irrégulière, deux pâtés de maison au sud, un à l’ouest, comme un cavalier.

       Arrivé à la station de métro Parra-lel, je demande mon chemin. Un homme me prend par le bras.

       -« À pied ou en téléphérique ? Il me regarde : « Vous ne savez pas bien. À pied…. (Il me tape sur l’épaule) « …c’est par là. »

      

       Un escalier débute au bout de la rue. Je m’y engage. Des cyclamens embaument la colline. Je m’arrête à mi-hauteur des escaliers. Je me retourne pour considérer le panorama. Dans l’encadrement d’une fenêtre, au cinquième étage d’un immeuble à mon aplomb, une jeune femme en robe noire danse seule dans sa chambre. À la fin de la chanson, elle éteint sa radio et saisit un livre qu’elle lit debout.

       Je poursuis mon ascension. Un premier belvédère. L’ensemble de la ville commence à émerger sous mes yeux. Je cherche où m’asseoir. Allongé sur un banc à l’ombre, un homme dort, son visage est caché. Il a enlevé ses chaussures pour dormir, et je peux voir à sa main et à ses pieds que c’est un noir. Sur le dossier de son banc est inscrit au marqueur noir : Chaos urban revolution.

       Vue de là, Barcelone semble plus chaotique que sur le plan. De fait, elle ne ressemble même pas du tout à son plan. Je finis par trouver des points de repère : ici, la Sagrada Familia, là les tours du téléphérique de la Barceloneta.

       Il est midi. C’est l’heure du déjeuner. La grue du chantier à mes pieds s’est arrêtée. Le grutier est descendu en laissant une palette de briques ballotter au bout de son  crochet.

       D’ici, je bénéficie du regard absolu. Je jauge, j’évalue, j’observe l’ordre ou le désordre. Je suis placé idéalement pour critiquer, louanger, punir ou récompenser. Je suis la Présence. Je suis le regard du Roi. Je suis le bon homme  Stéphane (celui qui porte la couronne), à la bonne place, sur un trône élevé, ce banc faisant face à la ville. Je déplie la carte de Barcelone, et je pointe de mon doigt l’ordre de la ville industrielle, le chaos de la ville gothique, et les gestes structurants des promoteurs des Jeux Olympiques.

       Quand un couple se présente sur l’esplanade, systématiquement, l’homme marche devant les mains libres et la femme suit, une carte ou un guide à la main. L’homme s’arrête devant le parapet. Il étend le bras, et indique une direction. La femme hoche la tête.

       De là où je suis, je vois de nombreuse bicoques construites sur les toits des immeubles. Une dame balaye sa terrasse. Je pourrais dresser la liste de tous les objets (serviettes de bain, chemises, caleçons étendus sur le fil à linge, matelas posés sur le côté et recouverts d’une bâche plastiques, vélos) que j’aperçois chez elle. Je pourrais m’emparer sans peine de ces fragments de vie qui s’offrent sans vergogne.

       Les observateurs successifs prennent tous des photos de ces vues typiques et aussi j’imagine du panorama. J’hésite à sortir à mon tour mon téléphone portable pour les imiter, puis décide que je trouverai sûrement à un kiosque des cartes postales présentant ces mêmes images.

      

       

       Avant de repartir, je dois rendre justice au grutier : pendant que j’avisais le reste du paysage, il a descendu la palette de briques.

       Je reprends mon ascension.

      

       Je suis à présent assis à la terrasse de l’hôtel Miramar, et donc je regarde la mer. J’ai trouvé une bonne table, juste à côté de la rambarde de verre fumée. Je bois un jus d’orange. Le grondement de la ville monte jusqu’à moi. Un avion descend vers l’aéroport au sud. Des vraquiers, des porte-containers, des minéraliers sont posé sur la mer. Le port se déploie sous mon regard : au nord le port de plaisance, au centre, le bassin consacré aux paquebots, et au sud, encore à moitié caché par la colline, le port industriel. Juste en contrebas, une caserne de pompiers. Les camions rouges attendent dans la cour, prêts à démarrer. Mon regard sourcilleux a détecté la présence de pompiers rassemblés sur l’escalier d’un mirador de béton. Je les soupçonne d’abord d’être là pour fumer une cigarette, puis, je constate qu’ils sont en train de s’entraîner à un exercice avec un filin tendu entre le sommet du mirador et un camion. Un pompier vient de descendre le long du filin encouragé par ses camarades.

      

      

       Je reprends mon ascension en traversant un terrain vague. Le sol ici est jonché d’emballages de préservatifs et de papier hygiénique.

       Je m’arrête au pied des murailles de la forteresse. J’étais déjà venu là, il y a vingt ans. L’accès au bâtiment était interdit, et je m’étais éloigné rapidement de ce bâtiment signalé comme une zone militaire.

       Aujourd’hui, les portes de la forteresse sont ouvertes.

       J’entre.

      

       J’observe, adossé à une casemate, l’accostage d’un porte-container tiré par deux remorqueurs. À peine le bâtiment est-il à quai dans un grand panache de fumée noire exhalé de ses cheminés, que les deux remorqueurs repartent vers le large.  Une dragueuse travaille dans une darse.  Au nord, les voiles d’un groupe de dériveurs voguent toutes dans la même direction.

       Les containers sont alignés sur un parking grand comme une ville, disposés en damier sur trois niveaux. Des grues portiques posées sur des rails s’emparent des containers empilés sur le navire et les déposent sur le quai. Là, des chariots cavalier, sorte de fenwick géant, les saisissent entre leur jambes, les soulèvent, les emportent et les rangent à leur place. Une file de camions de plusieurs kilomètres s’étire le long de la carretera de Circumval Lacio attendant de pouvoir passer le poste de contrôle et accéder à la Zone Franche. À peine sont-ils stationnés sur le parking, qu’un chariot cavalier dépose sur leur remorque le container qui leur est destiné.

       J’ai le sentiment d’assister à une sorte de jeu vidéo, un Pacman de dimension invraisemblable, au spectacle d’une intelligence en action disposant d’un pouvoir extrêmement puissant que j’assimilerai à celui d’extraterrestres. Je pourrai rester là des heures, assis sur le parapet sud du fort, à me repaître du spectacle de cette activité ordonnée, de ce ballet d’objets énormes chorégraphié par un ingénieur invisible qui doit observer pour sa part le même spectacle schématisé sur l’écran de son ordinateur, visualisant les contenus, les provenances, les destinations, les propriétaires, l’état de dédouanement, de ces containers EVP (Équivalent Vingt Pieds).

       Je suis saisi de vertige. Voilà ce que cherchent l’astronome, le topographe, l’alpiniste, et après quoi je suis en quête depuis le début de cette entreprise : le vertige. La sensation très physique, précisément centré sur les deux ou trois premières vertèbres lombaires, de maîtrise, de pressentiment de la chute, de l’abîmement toujours possible, craint, désiré.

       Je suis seul avec cette sensation. Elle ne se partage pas. Le vertige me saisit à l’improviste. Peu importe la hauteur, le danger (réel ou imaginaire). Le vertige me saisit, et je n’ai aucune part à cette intrusion.

      

       J’observe le trafic le long de la ronda del Litoral. Je saisis une voiture qui allait entrer dans le tunnel entre le pouce et l’index. Avec une pince à épiler j’extrais le conducteur du véhicule. Il est rouge de colère.

      

       L’automobiliste :

       «  Je roulais tranquillement. Pas d’excès de vitesse. Je rejoignais mon bureau après le déjeuner. Je m’engage sur la bretelle qui va m’amener plaça de la Carbonera. Et voilà que vous étendez la main et vous saisissez mon véhicule entre vos doigts. Certainement les ailes seront froissées maintenant. Il faudra que j‘appelle l’assurance. Apporter le véhicule chez le garagiste. Solliciter un véhicule de courtoisie. Ça va me bouffer un temps fou. Tout mon planning des quinze prochains jours foutu en l’air !

       Ensuite, vous ne vous contentez pas de ces dégâts. Voilà que vous ouvrez la portière (vous avez cassé le pare-brise au passage), et vous m’extrayez de la carcasse avec une pince à épiler ! Très pénible. Douloureux. Très douloureux. Maladroitement fait. Vous vous y êtes repris plusieurs fois, et sans aucune délicatesse dans la préhension de votre outil. J’ai au moins un bras cassé et des côtes fêlées. Vous pensez que j’ai le temps d’aller à l’hôpital ? Les médecins voudront me garder plusieurs jours. Tous mes rendez-vous de la semaine, foutus ! J’ai un entretien important, avec un client chinois de passage à Barcelone : celui-là, je ne le reverrai jamais. Mes concurrents vont se le récupérer direct. Même si je réussis à travailler sur mon ordinateur avec mon bras valide (heureusement, c’est le gauche que vous m’avez brisé), ça va être toute une affaire pour me procurer une connexion sécurisée dans ma chambre d’hôpital… »

      

       Moi :

       « Êtes-vous conscient que je peux vous écraser entre le pouce et l’index comme un puceron ? »

      

       L’Automobiliste :

       « Si c’est votre intention, faites-le. N’en parlons plus. Ne perdons pas plus de temps. »

      

       Moi :

       « C’est la seule chose qui vous embête : perdre votre temps ? »

      

       l’Automobiliste :

       « Je suis en état de choc. Il m’arrive un truc extraordinaire. Alors, je me recentre sur mes fondamentaux. Mon temps est précieux. Amusez-vous avec ma voiture, vous m’avez l’air d’être un grand enfant. Si vous n’avez rien de plus à me dire, déposez-moi dans la cour de la caserne de pompiers, là en-bas, ne m’importunez pas plus. Ne vous occupez plus de moi. Je me débrouillerai très bien. »

      

       Moi :

       « Vous perdez votre sang. Ça semble moins vous inquiéter que de perdre votre temps. »

      

       L’Automobiliste :

       « Le sang ça se remplace. Les infirmière me feront une transfusion. Le temps, une fois qu’il est perdu, c’est foutu, il ne reviendra plus. C’est mon temps. Il est à moi, rien ne peut remplacer mon temps à moi. Je veux en disposer et en jouir entièrement. »

      

       Moi :

       « Si vous acceptiez la situation qui est la vôtre, vous et moi pourrions avoir un échange constructif. »

      

       L’Automobiliste :

       « Je ne veux pas perdre de temps à discuter avec vous. Je veux aller à mon bureau. Reprendre mon boulot où je l’ai laissé, travailler jusqu’à 19h, et revenir à la maison en évitant les encombrements. »

      

       Moi :

       « Qu’est-ce que vous ferez une fois dans votre maison ? »

      

       L’Automobiliste :

       « Je vais profiter de mes enfants avant qu’ils aillent se coucher. Si je rentre tard, je les vois pas, et leur enfance se passe sans que je les vois grandir. »

      

       Moi :

       « Moi, je n’ai pas d’enfant. »

      

       L’Automobiliste :

       « Oui, ben, j’en n’ai rien à foutre.

       Vous me déposez dans la cour de la caserne des pompiers, vous me tuez, ou vous continuez à me faire chier à me raconter votre vie ? »

      

       Moi :

       « Avec des gens comme vous, on n’est pas prêt d’avoir une révolution. »

      

       L’Automobiliste :

       « La révolution, c’est du temps perdu. On perd son temps à contourner des barricades, les policiers sont énervés et contrôlent votre identité pour un oui ou pour un non, il faut discuter avec des filles excitées qui prétendent vous empêcher de traverser leur cortège avec votre véhicule, les stations-services n’ont plus d’essence, et ma secrétaire n’est pas assise à son bureau quand j’ai un truc à lui dicter. »

      

       Moi :

       « Vous pensez vraiment ce que vous dites? »

      

       L’Automobiliste :

       « Dans ma situation, je n’ai pas le temps d’être hypocrite. »

      

       Moi :

       « Et si je vous déposais très loin sur une montagne ? »

       

       L’Automobiliste :

       « Ça serait une blague idiote. »

      

       Il est 13h30 au cadran solaire de la tour du fort de Montjuic. Dans la tour, des ouvriers coulent une dalle de béton. J’entends une perceuse retentir depuis son sommet. Elle est manipulée par un ouvrier posté sur une nacelle posée à l’extrémité d’une grue télescopique rouge.

      

       « Des aquesta torre l’astronom Pierre Méchain durant el anys 1792-1793 establi les coordenadas de Barcelona I la triangulacio per el mesurament de l’arc de meridià qye servi de base del sistema métric decimal. »

pierre_mechainpoursite.jpg

Cette tour de communication de Vallvidrera, je l’ai d’abord observée depuis la cuisine de la résidence de l’Institut Français. Elle est récente. Sa silhouette effilée maintenue par d’élégants câbles métalliques pourrait figurer dans le décor d’une bande dessinée d’Edgar Jacobs. Elle est hérissée d’antennes et de paraboles.

        À la sortie du funiculaire, j’ai suivi les rues, puis le sentier qui m’a mené jusqu’à cette pinède solitaire qu’elle surplombe. Les rues de Vallvidrera sont bordées de bâtisses aristocratiques dont les salons dominent la ville. Le sentier s’est offert à moi sans chichi. Je n’ai pas eu à ouvrir ma carte. Venir jusqu’à ce paradis où un vent suave me rafraîchit ne m’a coûté aucun effort.

       Cette tour abrite-elle un restaurant panoramique ? Des baies vitrées à mi-hauteur semblent le promettre. Mais peut-être est-ce là la salle de contrôle des responsables de la tour, ou le bureau de son directeur ?

       Je suis assis devant un socle qui a du accueillir une statue, mais qui est vide à présent. Il n’en sort qu’une tige de métal rouillée. Une cigarette a été écrasée récemment sur ce petit support. Sur le granit est gravé cette date : MCMLI  et ce texte : AVE CRUX SPES UNICA VALLVIDRERA (1850 Salut ô Croix, unique espérance). A quelques mètres, une pastille en métal enfoncée dans la terre me remplit de joie : SENYAL GEODESIC 288/124 N°22 Institu cartografic de la generalitat de Catalunya. Immédiatement, je me dis, oui, c’est ici qu’est venu Méchain, les repères géodésiques, je l’ai remarqué sur les cartes, sont utilisés pendant des siècles. D’ici, je vois parfaitement le Montjuic, et sans doute le Mont Matas, la Tour de Castelldefels, le promontoire de Montserrat que mon œil n’est pas encore exercé à discerner parmi les moutonnements de montagnes et de collines à l’ouest.

      

      

La route qui monte vers la seconde colline qui apparaît derrière Vallvidrera, autre observatoire possible de Méchain  est déserte. Je traverse une dalle en béton soutenue par des pylônes. Les rares voitures de ce parking semblent suspendues, comme en méditation devant le paysage qui se déroule devant elles : des vallées moussues, qui servent de coulisses à la ville de Barcelone et commencent derrière cette montagne. Je passe devant un hôtel-restaurant. La patronne est seule assise dans la salle où les tables sont dressées. Assis sur les marches d’un hôtel de luxe, un dizaine d’employés en uniformes rouges fument une cigarette et discutent. Il est 14h30. Une musique, sorte de flon-flon ou plutôt ritournelle de dessin animé retentit soudain. Les employés jettent leurs cigarettes et m’emboîtent le pas vers le sommet. J’arrive devant un parc d’attraction. Les employés en rouge embauchent et commencent à accueillir les premiers visiteurs déversés par un funiculaire. Un manège tourne. Un grand hydravion rouge tourne majestueusement au dessus du parc.

       Je mange un panini sur la terrasse. Un jeune homme bien mis explique en anglais le panorama de Barcelone à une vieille dame : sa mère ? Une cliente ?

      

      

       Jouxtant ce parc apparemment assez ancien (j’achète une carte postale de l’hydravion rouge datant des années 30), une église consacrée au Sacré-Cœur.

       J’hésite devant le guichet où sont vendus les tickets pour prendre un ascenseur qui mène jusqu’à la tête du Christ qui surplombe l’église. Devant le guichetier avec sa casquette grise, son guichet en bois sombre, son mauvais néon éclairant la scène, je cale. Tout ça sent la réaction, la culpabilité, la mauvaise conscience, l’amour mauvais, la haine poisseuse, le franquisme en un mot. Je ne rentrerai pas dans la tête du Christ, je ne connaîtrai pas les pensées du Très-Haut. Tant pis pour moi, et pour mes auditeurs.

       Ce parc de Tibidado prend son nom des paroles du Christ lorsqu’il est tenté par le diable, sur la montagne : et ait ei tibi dabo potestatem hanc universam et gloriam illorum quia mihi tradita sunt et cui volo do illa — « et lui dit le diable : Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes; car elle m'a été donnée, et je la donne à qui je veux. » (Luc 4:6).

 

meridienelmasnou1.jpg

      

Magali m’a rejoint pour la journée. Nous marchons le long de la mer. Des joggers régulièrement nous dépassent. Nous voilà assis sur un banc, face à la mer. Ça y est. Depuis la mer du Nord le méridien a été parcouru par les Arpenteurs jusqu’à la Méditerranée. Magali s’allume une cigarette. Un homme en cycliste noir et torse nu fait ses étirements en prenant appui sur un panneau d’information. Il prend des poses de culturiste. Immobile, il fixe le sol, l’air absorbé, le muscle gonflé. Un train blanc de Renfe passe sur la voie, juste derrière nous. Les voitures roulent sur la N11.

       

      

       Inespéré, un monument signale le passage exact de la méridienne. Il est formé d’une ligne de pierre traversant le chemin littoral jusqu’à un bloc de marbre où une inscription commémore le projet de méridienne verte imaginé par l’architecte Chemetov pour célébrer le passage à l’an 2000.

       Sur le banc où j’écris ces lignes, je vois dessiné un graffiti présentant un homme baisant une femme en position de levrette. Le corps de l’homme comme celui de la femme sont coupés au dessus du torse. Ni l’un ni l’autre n’ont de tête.

       Le culturiste s’éloigne en trottinant.

       Nous allons marcher jusqu’à Prima Del Mar, et là reprendre le train pour Barcelone.

meridienelmasnou2.jpg

       (…)

       J’ai voulu profiter du beau temps pour repérer les environs de ce que Méchain et ses successeurs appellent sur les cartes de triangulation, le Mont Matas. En utilisant ces cartes n’indiquant aucun relief, mais uniquement le méridien et les chaînes de triangles tressés autour, je suis parvenu à le situer dans l’actuel Parc de la Conreria. Les cartes indiquent là, derrière les villes côtières de Montgat, Tiana, El Masnou, Prima del Mar, une série de collines culminant à 500 mètres d’altitude, comportant plusieurs sommets successifs dont aucun ne porte le nom de Mont Matas.

       Nous reprenons donc le train vers Barcelone et descendons à la station Montgat. Là, nous trouvons un bus approprié à nos recherches. Partant de la côte, il monte dans la montagne jusqu’à un « Centro esportivo ». Ce bus M 29 enjambe d’abord l‘Autopista del Maresme, traverse plusieurs quartiers constitués de barres d’immeubles, poursuit sa montée dans les rues pittoresques de Tiana, roule le long de champs de vignes et de blé s’étageant dans la montagne et s’arrête enfin au Centre sportif niché au fond d’un vallon. Des footballeurs arborant des maillots rutilants orange ou rouge jouent sur une pelouse d’un beau vert printanier. Plus loin, une piscine en plein air, flanquée d’un café protégé par une tonnelle, est encore fermée. Son bassin est recouvert d’une bâche noire. Un sentier débute là. Il monte en serpentant jusqu’à un petit observatoire astronomique. Hélas, l’édifice est fermé. Nous poursuivons à tout hasard et par plaisir notre montée au travers des chênes lièges et des champs de genets. Je fais beaucoup rire Magali avec ma carte, et mon organisation des opérations sur le terrain. Du coup, elle m’appelle Mon Général. C’est curieux, il y a vingt ans Denise déjà, lors de notre voyage à Barcelone m’appelait « Mon Capitaine ». J’ai pris du grade avec les années aux yeux de mes amies.

       La nuit, dans ma chambre, nous avons rapproché nos deux petits lits. Magali appelle la faille qui subsiste entre les matelas, notre méridienne. Elle repart demain à 13h, par le train que j’emprunterai dans une semaine pour revenir à Paris.

      

      

Aujourd’hui, premier mai, c’est l’anniversaire de l’accident de Méchain.

      

       Jusqu’à ce 1° mai 1793 tout allait bien pour lui. En seulement six mois, il avait triangulé la portion de méridien située entre Barcelone et le sommet des Pyrénées. Le 28 novembre 1792, il avait fait allumer des brasiers sur tous les points d’observations visibles depuis le Montjuic. Il avait ainsi pu vérifier ses angles.

       Les premiers mois de 1793 avaient été consacrés à la mesure exacte de la latitude du Montjuic. Il opéra 1050 observations sur six étoiles différentes afin d’obtenir le résultat le plus exact possible.

       Ce travail enfin achevé, il s’était accordé ce 1° mai un jour de vacance, anticipant d’un siècle la création de ce jour férié. Il n’était pas allé s’enivrer dans un cabaret, mais avait voulu consacrer son repos à un délassement utile. Il avait donc accepté l’invitation d’un médecin, le docteur Salva, astronome amateur, inventeur d’un bathyscaphe et d’un prototype de chemin de fer, à visiter le fonctionnement d’une pompe à eau expérimentale. C’était dimanche. Aucun ouvrier n’était là. Les savants entreprirent de faire marcher eux-mêmes la machine. Il y eut une fausse manœuvre. Le bras de la pompe s’emballa, se mit à tourner follement autour de son axe, et heurta la poitrine de Méchain qui se portait au secours de ses camarades. Il fut projeté à dix mètres et finit son vol contre un mur.

       Il demeura dans le coma trois jours, perdant des litres de sang par ses oreilles. À son réveil, Salva lui découvrit le côté enfoncé, des côtes cassées, une clavicule brisée en plusieurs morceaux. Méchain à la suite de cet accident demeura des années sans plus pouvoir faire usage de son bras droit, qui pendait, inutile à son côté.

       Entre temps, les Bourbons d’Espagne qui avaient peu apprécié de voir leur cousin décapité par les Français, avait déclaré la guerre à la République. On pria Méchain de faire démonter l’observatoire qu’il avait installé dans la forteresse du Montjuic. Il fut consigné dans une auberge de la carrer d’Escudeles, l’auberge Font de Oro.

       C’est cette rue que je vais visiter aujourd’hui.

       Je la trouve facilement. C’est une rue qui donne sur les Ramblas, pas loin de la plaza de Espagna. Je me souviens avoir emprunté cette rue, il y a vingt de cela, d’y avoir cherché un café où manger, et de m’être senti intimidé par ces bars un peu louches, sombres, où je ne me sentais pas vraiment à ma place, ou du moins à une place problématique.

       Entre-temps, soit j’ai fait des progrès dans l’art de voyager, soit le quartier s’est accoutumé au défilé permanent de touristes. Je scrute les immeubles noirs. Les rideaux de fers sont tagués. Aucune plaque n’indique la présence de Méchain. Aucun bâtiment ne semble d’évidence dater du 18° siècle. Je finis par m’asseoir sur une terrasse, face à la porte cochère d’une école d’art maculée de jets de peintures. Je commande un café. Un junkie passe en courant dans la rue. Il est en chaussettes. Il se prend les pieds dans ses chaussettes, tombe, crie, se relève à quatre pattes, reprend sa course. La serveuse hausse les épaules : « No siente nada. ». Ne vous inquiétez pas, il ne sent rien.

       Dans ce chaos humain où se mélangent vieux habitants du quartier, anciens immigrés andalous, junkies, immigrés pakistanais, prostituées africaines, touristes Lonely Planet ou Guide du Routard à la main, flics en tenue, indicateurs et pickpokets, rabatteurs et restaurateurs libanais et tutti quanti, il me semble reconnaître la foule qui déjà peuplait les rues tortueuses, grouillantes, véhémentes que traversait Méchain pour retourner à son auberge. Là-haut, sur la terrasse, il avait installé son cercle répétiteur. Il mesurait les étoiles, vivait dans son rêve d’ordre, d’harmonie, d’exactitude, de symétrie.

      

       Peut-être Méchain a-t-il trouvé trop facile sa part de l’expédition ? En six mois, le plus dur était presque fait. Quelle gloire tirer d’une affaire si rondement menée ?

       Installé sur le toit de son auberge, il lui prend la très mauvaise idée de calculer à nouveau la latitude de Barcelone. Avait-il peur de ses loisirs ? De s’ennuyer ? D’être inutile ? En avait-il assez de son colloque avec lui-même ?

       Il découvre une différence de presque cinq pour cent par rapport à ses observations du Montjuic. Avec la découverte de cette erreur, il se trouve une occupation de l’esprit pour le reste de sa vie. Avec son erreur de calcul, il est certain d’avoir toujours à ses côtés, une énigme, une obsession, une compagne présente, exigeante, impérieuse, chérie, cachée, rien qu’à lui, avec laquelle il était certain de finir sa vie.

      

      

       Alors que je suis penché sur mes cartes, j’entends depuis une demi-heure un hélicoptère tourner au dessus de l’Institut Français. Je descends au 7° étage, tape le code pour désactiver l’alarme, descends jusque dans le hall obscur, ouvre la porte vitrée, me rend dans les cuisines du bâtiment, réarme l’alarme, sort et referme la porte derrière moi en moins de quarante secondes comme la dame de l’accueil m’a enseigné.

       Un cortège alternatif au 1° mai des syndicats officiels remonte l’avenue Diagonal. Je me mêle à mes nouveaux camarades. D’après ce que je peux comprendre de leurs pancartes, ils défendent des lieux de vie et de lutte, c’est à dire des squatts, appellent à des actions débordant le cadre borné des syndicats, refusent les « retallades » qui doivent être, j’imagine, des coupes dans les budgets sociaux.

      

       Je retrouve dans ce cortège le même type de personnages que je côtoie dans les milieux militants parisiens : filles en tee-shirt et pantalon taille basse, types mal rasés voire carrément hirsutes, vieux militants à moustaches, activistes en basquets et cagoulés.

       Arrivés presque au pied de l’Institut Français, ces derniers incendient l’effigie d’un homme politique qu’on m’explique être Pujol, le président de la région de Catalogne. Les journalistes se précipitent et photographient le brasier qui se conclue en feux d’artifices. Les policiers s’approchent. La tension monte. Le cortège passe son chemin.

       Un peu ému, je remonte dans ma résidence d’artiste. L’hélicoptère tournera encore longtemps dans le ciel.

      

       Le grand événement de ces journées que je vis à Barcelone, c’est que pour la première fois de ma vie, à 48 ans, je voyage seul.

       Je découvre que ça me plaît. Je trace ma route à mon gré, à mon rythme. Je me fie à mon sens de l’orientation pour me déplacer dans la ville. Je demande moi-même le chemin. Je ne délègue, ni ne partage aucune de ces responsabilités. Je ne compte sur personne pour régler l’intendance du voyage, faire l’interface avec le monde, ou partager mes doutes et mes inquiétudes. Comme c’est reposant de ne pas demander ou attendre qu’une autre s’occupe pour moi de ces questions !

       Je marche longuement, laissant mes réflexions ou mes émotions tournoyer et s’entrechoquer dans mon esprit. Quand j’ai envie de fixer ce mouvement, ou plutôt lorsque je sens que ce nuage a envie de se cristalliser, je m’arrête sur un banc, un tronc d’arbre, à une terrasse de café et je sors mon cahier.

      

        Je marche avec Pierre Méchain à mes côtés. Nous marchons en silence. Parfois, je lui pose une question ou lui fais remarquer un bâtiment, un arbre, une curiosité. Lui ne répond jamais rien. Il marche, pensif, mélancolique, à mes côtés. Je sens qu’il ressasse toujours la même question : comment a-t-il pu faire une erreur de trois minutes d’angle dans ses observations ?

      

       Moi :

       « Tu as disposé de plus de deux mois pour faire tes premières observations au Montjuic. Quand tu y es retourné pour opérer tes vérifications, l’administration militaire ne t’as laissé qu’une journée. C’est forcément ces secondes observations qui sont fausses. »

      

       Il ne répond pas. C’est vrai, trois minutes d’angle, c’est énorme comme différence.

       

       Moi :

       « Pourquoi n’as-tu rien dit à personne ? Pourquoi as-tu gardé le secret sur cette différence entre les deux observations ? »

       Méchain hoche la tête et regarde le Montjuic sans répondre.

       Moi :

       « De quoi avais-tu peur ? »

       cartebarcelona.jpg

      

       Il pleut.

       Dans la salle de consultation de l’Instituto Cartografico de Catalunya, la bibliothécaire considère pensivement le plan des triangulations que je lui soumets.

         (improviser le passage suivant.

         Montrer la carte du 19° siècle

         Montrer Google Earth)

        Elle ne connaît pas le Mont Matas.

        Elle me propose que nous consultions ensemble les bases de données des cartes anciennes.

        Sur les cartes du 18° siècle, les montagnes apparaissent comme une série de taupinières. Elles sont muettes quand au Mont Matas. Elles indiquent toutes la chartreuse, les Monte Allegre, voire la Conraria, mais pas le Mont Matas.

        La bibliothécaire suggère alors de porter nos recherches sur un atlas de la fin du 19° siècle du Royaume d’Espagne et de ses possessions. L’ouvrage dit-elle est fort bien fait, et des équipes de cartographes ont arpenté des années durant le pays pour relever tous les toponymes utilisés sur le terrain par les habitants. Sous le numéro RM.30551 nous trouvons une carte extrêmement précise des alentours de Barcelone, et au sud-ouest d’El Masnou apparaît enfin le Mont Matas.

        Nous nous congratulons sur le succès de nos recherches. Je repars avec la cote :

        http://cartotecadigital.icc.cat/cdm4/item_viewer.php?CISOROOT=/catalunya&CISOPTR=1830&DMSCALE=100&DMWIDTH=600&DMHEIGHT=600&DMX=4556&DMY=4264&DMMODE=viewer&DMTEXT=%20RM.30551&REC=1&DMTHUMB=1&DMROTATE=0#

        de la carte disponible sur la cartografica digital.

        cartemontmatas.jpg

        Au rez-de-chaussée de l’institut, à la boutique, une jeune employée imprime immédiatement les deux cartes aux 10.000° que je lui commande :

        Une que je lui fait centrer sur les monte Allegre.

        Une autre que je lui centrer sur ce que Méchain appelle Las Agujas, et qui semble être le Puig de les Agulles à proximité de Castelldefels.

      

       La pluie a cessé. Je me rends immédiatement à Castelldefels par un bus que j’attrape plaza de Espagna.

      

       « 12

       Meses

       De mi vido

       Junto a la persona

       Que quiero

       Y me hace

       Feliz

       Endulciendo mi vida

       A tu lado »

      

       Plus loin :

       « 365 dias

       En lo ke

       Me ha dado

       Kuenta

       Igual si

       Todo es

       Une mierda

       MientrasTe tengo

      

       A ti (là il est dessiné un cœur) »

         (montrer le cahier)

      

       Cette inscription est bombée sur le ciment de l’escalier menant en pente douce jusqu’au pied des murailles du château.

      

       Une ambulance passe dans le vallon au-dessous. Sa sirène est renvoyée par un long écho.

       Je cherche à discerner les signaux de Vallvidrera, du Montjuic que je suis supposé voir de là. Même s’il ne pleut plus, le ciel est loin d’être dégagé, et je ne parviens pas à les discerner.

       Je m’assois pour noter ces lignes dans un terrain vague, face à une maison abandonnée aux murs surmontés de barbelés.

Quatre petits garçons vêtus en orange semblaient caresser le projet de s’introduire dans cette maison. Ma présence contrarie leur dessein. Ils colloquent à voix basse. Ils s’accroupissent derrière un bosquet de roseaux. Ils rampent ensuite l’un après l’autre dans une sorte de fossé, dont je vois émerger leurs tenues orange. Je les entends pouffer.

      

centroesportivo.jpg

       Magali m’appelle alors que je finis d’étendre ma lessive sur la terrasse de l’Institut Français. Les corps de ses cousines mortes dans l’attentat de Marrakech sont rapatriés ce matin. Sa cousine qui a survécu à l’attentat a la mâchoire arrachée et une rotule brisée.

      

       Ben Laden, le responsable indirect de cet attentat, a été tué hier par les forces spéciales américaines et son corps jeté dans le golfe d’Oman.

      

       Aujourd’hui, je vais sur le Mont Matas. Me voilà dans le train de la Renfe qui roule vers Montgat. Sur le quai de la station Plaza de Catalunya, c’est un noir qui m’a confirmé que le train dans lequel je m’apprêtais à monter était bien le bon.

       En remontant le passeig de Gracia hier, j’ai observé un grand nombre de noirs vendant des faux sacs Vuitton. Ils tenaient à la main une corde nouée au quatre coins de la couverture leur servant d’étal afin - en cas de descente de la police,-  de rassembler leurs effets en un grand baluchon.

      

       Au fur et à mesure que je monte ce sentier, le paysage s’ordonne sous mes yeux. Je m’extrais de la combe où est tapi le Centro Esportivo, dont le terrain de foot est vide ce matin. J’ai rangé ma carte arrivé à une sorte de col où passe une route asphaltée. Là, je rejoins le sentier de Grande Randonnée, qui va infailliblement me mener au Mont Matas. Je passe devant un restaurant panoramique. Je passe devant de riches maisons. Toutes ont leurs volets fermés, mais comme à Vallvidrera, j’entends de derrière les haies le travail des jardiniers, taillant les rosiers ou sarclant les allées.

       Les parfums des fleurs deviennent à chaque détour du sentier plus véhéments.

       Je croise des coureurs de fond, un compte-pas accroché à leur bras -comme l’avait Nicolas durant son arpentage-.

       Un VTTiste me dépasse.

       Je suivrai jusqu’au bout la trace de ses roues dans la poussière.

       C’est Montjuic qui apparaît en premier, puis Vallvidrera, et enfin Castelldefels.

      

       Moi :

       « C’est le chemin que tu prenais le matin ? Tu dormais à la Chartreuse ?

       C’est lourd un cercle répétiteur ? Tu le chargeais sur un âne ?»

      

       Chaque pas montant vers le sommet du Mont Allegre m’allége. Je jouis sans vergogne du spectacle des racines noires et dénudées d’un pin parasol accroché comme un amoureux à son rocher.

       De la Font de l’Alba qui est bien une fontaine au fond d’un vallon.

       Des vignes plantées si haut dans la montagne, aux jeunes pousses vertes tendre.

       Du rocher blanc reproduisant modestement une apparence de petite montagne : curiosité géologique.

       Du cimetière des morts de la fièvre rouge de 1880, ombragé par trois cyprès.

      

       Il m’apparaît comme une évidence alors que je marche vers le Mont Matas que ce que j’arpente depuis deux ans avec ce projet, ce n’est pas le méridien entre Dunkerque et Barcelone, mais le rapport qui me lie moi, personnellement aux autres. C’est ce que n’a cessé de me seriner dans ses termes à elle Corine, mais que je m’obstinais à ne pas entendre, préférant arguer de l’intérêt du prétexte historique du mètre universel, sociologique d’une traversée aléatoire du territoire, politique de la description des relations de travail au sein d’un projet culturel.

       Là, je me rends à l’évidence. Le territoire que j’arpente, c’est bien moi.

       

       La fin du sentier serpente entre des vignes. Arrivé au sommet, je découvre un mirador de métal. L’escalier en colimaçon est fermé par un cadenas. Un panneau m’apprend qu’il s’agit un observatoire pour les bomberos (les pompiers) et me demande de ne pas le vandaliser.

      

       Moi :

       « Le cercle répétiteur, tu l’as bien posé là ? C’est Tranchot qui s’occupait de le monter selon tes instructions ? Pourquoi ne l’as-tu jamais laissé faire des observations ? Il était compétent. Il avait cartographié la Corse. Il t’en a beaucoup voulu, tu sais ? »

      

       Méchain ne répond pas. Un peuplier bruisse.

      

       Une Feuille du Peuplier :

       « L’orage s’approche.

       Tu devrais redescendre. 

      

       Moi :

       « Les peupliers, ça bruisse tout le temps.

       Pourquoi je devrais t’écouter, toi, la feuille qui bouge le plus ? »

      

       Une Feuille du Peuplier :

       «J’ai senti le vent froid et j’ai voulu t’avertir.

       Mais tu as raison, Arpenteur :

       Les feuilles bougent plus ou moins.

       Certaines semblent insensibles au vent.

       D’autres aiment quoi qu’il arrive faire chorus avec les autres feuilles.

       Elles bruissent très fort, toutes ensemble.

       Ses feuilles-là aiment se fondre dans le brouhaha des autres feuilles.

       D’autres semblent indifférentes au vent, et ne bougent que quand ça leur chante.

       Enfin, j’en vois certaines parfois, qui, fatiguées ou aventureuses

       Se détachent de la branche et s’envolent. 

       Tu peux écouter la feuille que tu veux

       Cela n’a aucune importance.»

      

       Moi :

       «Tu voulais m’avertir de l’orage qui arrive

       Ou me parler du vent ?»

      

       La Feuille du Peuplier :

       « Je pourrais parler longtemps du vent.

       Ou plutôt des vents de tous les azimuts :

       Les suaves du printemps

       Les petits secs de l’hiver

       Les bourrasques de l’automne

       Et patin et coufin.

      

       Ce n’est pas l’encre qui manque dans ton stylo

       Ni mes cousines les feuilles dans ton cahier.

       Mais c’est inutile.

       Le chant des feuilles

       Nul besoin de le noter

       Il suffit de t’asseoir pour l’écouter. »

      

      

       Moi :

       « Montserrat c’est lequel des sommets ? Celui-là ? Montagalls, c’est par là ? »

      

       Méchain préfère ne pas répondre à des questions aussi niaises. Son silence signifie : Si tu voulais le savoir, il te fallait penser à prendre le plan des triangulations, des cartes de la région, des jumelles.

      

       Je n’ai emporté ni jumelles, ni appareil photo. C’est un choix, pas un oubli. Je ne voulais pas m’encombrer. Je ne voulais pas embarrasser mon esprit du souci d’une prise de vue. Je ne voulais pas de prothèse entre le paysage et moi. Devoir chausser mes lunettes pour consulter la carte me contrarie déjà assez.

      

      

       Je descends d’un pas léger. L’orage est sur mes talons.

      

       Mon père aurait été fier de moi. Tout lui aurait plu, me semble-t-il, dans cette aventure. D’abord le projet de mètre universel. Ensuite, le récit de l’arpentage de Delambre et Méchain entre Dunkerque et Barcelone, l’erreur de Méchain, la longanimité de Delambre, la vertu de ces deux savants alliant l’exploit physique à la rigueur scientifique. Et puis, l’étude des repères géodésiques de Méchain, la recherche du Mont Matas dans les archives cartographiques, l’ascension du Mont en question, et enfin la descente rapide, mais non précipitée sous la menace de l’orage.

      

       Le monastère de Santa Maria de Beneficia m’apparaît au coude de la route. Je marche rapidement derrière le rail de sécurité. Les premières grosses gouttes d’orage commencent à s’inscrire en larges auréoles sur mon pantalon et ma chemise. Les voitures qui passent de l’autre côté de la glissière de sécurité ont mis leurs essuie-glaces en marche et allumé leurs phares. Et soudain, le monastère. En contrebas. Bâtiments ocres, géométriques. Les jardins et les cloîtres sont déserts. Il se dégage de l’édifice un silence et une immobilité obstinée. Le regard indiscret que je plonge à l’intérieur du bâtiment depuis mon point de vue ne saurait en rien perturber l’activité muette de ce monastère.

       L’autre soir, en cherchant sur Google Earth, j’ai découvert la présence de ce bâtiment. Là-haut, les caméras nous surveillent en permanence. Comme le regard de Dieu, elles sont tournées vers nos activités, quelque bénignes, quelque insignifiantes qu’elles soient. Les moniales ont de bonnes raisons de ne jamais se laisser observer dans leurs déplacements à l’intérieur du monastère. Elles savent y faire avec le regard de Dieu.

       

      

      

        

       Venu de mon huitième étage du passeig de Gracia,je suis descendu au plus bas de Barcelone. Je me suis fondu dans le flot des touristes pour descendre les Ramblas.

      

       Elle est plantée au milieu du port, cette Torre Jaume 1. Sa structure de métal est couverte de peinture grise. Ses étages sont entourés de filets, comme des bandages entourant un membre douloureux. On n’accède pas au sommet de la tour. Les cabines rouges du funiculaire reliant La Barceloneta et le Montjuic ne font que la traverser. Le Fanal, que la carte du 19° siècle appelle la Lanterna Antigua était sans doute là, ou alors à la Torre de San Sebastia. Difficile à dire, tant les digues ont été déplacées, avancées vers la mer pour agrandir le port, puis aménagées à l’occasion des Jeux Olympiques.

      

      

       Je reviens sur mes pas. Mes camarades les touristes se sont égayés dans le port. Mais beaucoup, à l’issue de leur procession, se sont allongés sur les pelouses déroulées à leurs pieds. L’un pose sa tête sur le ventre de l’autre. Ils reposent leurs yeux gorgés de monuments en observant le ciel. Quand ils en ont assez du ciel, ils s’embrassent parfois.

       Un vieil arabe est accroupi sur le gazon. Il est seul. Il mange un poulet rôti. Comme il n’a personne à qui parler, il discute avec son poulet.

      

      

       Au Raval, une façade de squatt. J’entr’aperçois les chambres peintes en jaune, en bleu, des jouets en tas, des rideaux chiffonnés. À une fenêtre de l’immeuble voisin, cette inscription est accrochée : »Volem un barri digne. »(nous voulons un quartier respectable)  Une banderole suspendue à la fenêtre du squatt répond : « Sem un barri libre. » (Nous sommes un quartier libre).

      

      

       Il a une tête sympathique, ce chat du Raval. Mais contrairement à ce que Jeanne a soufflé à Jean-Christophe, je doute qu’il puisse m’accorder quelques minutes d’entretien, tant il est absorbé par sa quête. Aux aguets, il s’apprête à sauter sur un oiseau, une souris, quelque minette, voire une boulette en papier que lui aura lancé une prostituée pour s’amuser. C’est un chat domestique : il porte un collier. C’est un matou, et quoique plutôt gras, on le sent musculeux.

       En tout cas, il est curieux de ce qui se passe devant lui, ce chat-là ! Il est entièrement absorbé par ce qu’il observe et s’apprête à saisir.

       Les femmes l’aiment bien. C’est la troisième que je vois se frotter à son énorme corps dodu, et se faire prendre en photo dans cette posture lascive.

      

      

      

       Le mirador du Mont Matas se découpe au travers d’une forêt de pylônes électriques. Il émerge d’une brume de montagnes chinoises. Je l’observe depuis le train qui m’amène à la station Sant Celoni où j’ai rendez-vous avec Vicenç.

       Aujourd’hui nous montons ensemble jusqu’au sommet du Montegalls à 1696 mètres d’altitude.

       montagals2poursite.jpg

       Vicenç :

       « Mes oncles, tous anarchistes, tous fusillés. Parlait jamais d’eux à la maison. À la maison, pas de livre. Mon père, pas fait d’étude. Mécanicien. Conduisait le camion de livraison d’une blanchisserie. L’été retournait dans les montagnes. S’occupait des terres de la famille. Les récoltes. Retaper les maisons. Entretenir les outils de la ferme. Connaissait les sentiers. Contrebande. Trafic dans les arrière-salles des cafés. Moi, mon père et des hommes, dans ces arrière-salles au milieu des caisses d’alcool, de cigarettes. Mon père et ses copains parlaient librement devant moi. Un gamin de sept ans. Je voyais tout. Mon, père dénoncé par un commerçant d’Andorre. Son stock confisqué. Me dit : je vais faire un dernier passage. Pour rembourser le stock aux commanditaires. »  Il l’a fait. Puis, plus jamais la contrebande. Important de connaître les sentiers. Important pour s’échapper. À quatorze ans, j’ai une discussion avec mon père. Je lui dis : je veux faire des études. Il dit OK. M’envoie dans une école privée de Terrasa. À dix-sept ans, seconde discussion avec mon père. Je lui dit : je veux devenir journaliste. Il me répond : tu te payes tes études. J’ai dit OK. Neuf ans pour passer mes diplômes. Travaillé comme localier à Terrassa. Connais tout de la ville. Les faits divers, les associations sportives, la politique locale. Quand il y avait un meurtre, ou une bagarre, j’allais dans les cafés. Je suis timide. Mais là, j’avais une mission. Je demandais : vous connaissiez le monsieur qui a été assassiné ? Il avait des problèmes ? Et sa famille, elle habite où ? Je me suis fait un carnet d’adresses. J’avais mes informateurs. Même chez les flics à la fin, j’avais mes relais. Tout appris sur le terrain. Les études, c’était juste pour avoir un diplôme. Et puis aussi, organisé des concerts de techno. Connais bien la musique. Trouvé des capitaux à Terrassa pour monter un journal. Le maire, un socialiste, s’est plaint de moi. On m’a débarqué. J’ai été remplacé par des journalistes de Vic. À Vic, ils sont très catalans, très purs, très cons.

       Le col Formic, je l’ai déjà grimpé en vélo avec mon club. À l’époque on faisait des vrais compétitions. À dix-sept ans, ma dernière course. Dans la traversée de la ville, un motard se trompe de route. Le peloton se scinde. Carambolage. Me réveille à l’hôpital avec une clavicule cassée. Il s’est cassé la clavicule aussi, Méchain ? Avec une pompe à eau ? Avec ma clavicule, j’ai passé l’été sans pouvoir bouger le bras.

       Ah, oui, c’est un faux sommet. Le vrai sommet, il est là, plus loin. Attends, je photographie les chèvres.

        

    montagalls1poursite.jpg  

       Quand j’ai été vidé de mon journal à Terrassa, envie de quitter le pays. Monté à Paris. Pourquoi Paris ? Toujours aimé le français. Je peux écrire en français. Tu n’as jamais de doute sur ton écriture ? Moi, à trente-sept ans, je ne savais plus comment écrire. Doutais de tout. Maintenant, ça va mieux. Je bouge beaucoup. Deux semaines à Paris. Une semaine à Lyon : là je travaille sur une plateforme européenne de news. On travaille en openspace. On fait du rédactionnel sur les images qui nous parviennent du monde entier. Et puis ensuite, quinze jours en Catalogne, chez mes parents. Plus que deux semaines, je ne peux pas. Il faut que je revienne ici : pour la montagne, le vélo, la nature. Pourrais pas rester tout le temps à Paris ou à Barcelone. Besoin de la montagne. J’ai un ami : tous les ans, il fait une course en Himalaya. Il a perdu ses orteils au K2. Il est tombé dans une crevasse sur l’Annapurna. Il va repartir encore ce printemps. Il m’a dit : « Je m’en fous de mourir, si c’est là-haut. »

       Tiens. Voilà le sommet. Ça, c’est la croix de Catalogne. Il y a beaucoup de vent ici. On redescend plus bas pour pique-niquer ?

      

       Tu sympathises avec Méchain ? Non ? Pourquoi ? Il a confié ses doutes à quelqu’un ? À personne ? Sauf à l’astronome de Pise ? Pourquoi tu dis qu’elles sont larmoyantes les lettres de Méchain à Giuseppe Slop? Il avait peur de quoi ? De perdre sa réputation ? Il avait peur d’être guillotiné ? On aurait pu l’accuser d’avoir saboté le mètre universel ?  Il était paranoïaque ? Méfiant ? Mélancolique ? Qu’est-ce qu’il a fait pendant deux ans dans sa chambre d’auberge à Rodez ? Il a refait ses calculs ? Il a pleuré dans son lit ?  Pourquoi est-il retourné à Barcelone après la publication du mètre universel ? Pour refaire les observations qu’il avait foiré ? Pourquoi c’était important de prolonger le méridien jusqu’aux Baléares ? À quel âge est-il mort ? Est-il mort aux Baléares ? Il a fait ses observations dans des marais insalubres pour se suicider ? Comment peut-on mourir de fatigue ? C’est pas Méchain qui a été enlevé par des barbaresques ? C’est Arago ? Et Delambre ? C’était un ami de Méchain ? Un collègue ? Un partenaire ? C’était un ami de la femme de Méchain ? Elle s’appelait comment la femme de Méchain ? C’était une harpie ? Elle l’a attendu combien de temps ? Tu crois qu’elle l’a trompé durant ces sept ans ? Pourquoi Méchain ne remontait pas à Paris pendant l’hiver ? Il ne voulait pas voir sa famille ? Il était pédé ? C’est Thérèse qui a donné les papiers de Méchain à Delambre ? Elle est restée à l’Observatoire après la mort de son mari ? Delambre a mis du temps pour constater la falsification de Méchain ? 0,2 millimètres, c’est important comme erreur ? L’épaisseur d’une ou deux feuilles de papier ? C’est important que les gens croient que le mètre mesure exactement un dix millionième d’un quart de méridien ? C’est important que les gens croient avoir tous quelque-chose en commun ? 

       Tu as quoi en commun avec Méchain ? Tu sympathises avec Méchain ? »

      

 

       J’ai lu dans le Guide du Routard que Himmler a envoyé ici, à Montserrat, des agents pour voler aux Chartreux le Graal que des textes ésotériques prétendaient caché dans ce monastère.

       La cabine du téléphérique monte vers le sommet de la colline. Nous frôlons les parois de la falaise. Plus nous nous approchons du monastère, plus ces bâtiments sévères, immenses, suspendus à la paroi comme un nid d’oiseau de proie me paraissent improbables.

       Le train a traversé la banlieue industrielle de Barcelone. Je me suis régalé du spectacle d’usines aux gigantesques tuyaux rouillés ou rutilants. Je me suis ensuite délecté de la vision fugitive d’un val où courait un torrent bordé d’oliviers. Ce cours d’eau était traversé par un pont romain surplombé d’un pont routier, lui même encore coiffé par un majestueux échangeur autoroutier, indiquant de son tracé élégant une courbe de niveau parfaite.

      

       Une plaque annonce que le téléphérique a été construit par des ingénieurs d’une entreprise de Leipzig en 1937, probablement des agents de Himmler.

      

      

       Je sors de la cabine. Un premier contact a été établi. Un vieux monsieur pakistanais m’a demandé avec un sourire bonhomme si j’étais bien Sébastian, l’animateur de l’émission « D comme Débrouille » sur Lonely Planet. J’ai répondu oui, il s’est tourné vers sa femme et lui a dit : « Tu vois ? J’en était sûr ». Il m’a fait un clin d’œil.

      

       Je m’attarde au pied du monastère où des néo-ruraux me font goûter les fromages de leurs chèvres. Très bons fromages. En acheter à ma descente. En rapporter à Paris. Je ne m’attarde pas. Je dois poursuivre ma mission. Monter plus haut. Trouver le point de vue utilisé par Méchain. Mais, avant, saluer la vierge noire.

      

       Je pénètre dans la cour de la basilique. Elle est encadrée sur trois côtés par trois immeubles où résident les moines. Un cercle formé d’une inscription latine est tracé au centre de la cour.

       « Electae civitatis cives qui ad paradisum redire cupitis discipuli manete pastoris casti piscis quem prehendit virgo casta deditque christus caput corporis ecclesiae toto obe diffusae. »

        « Citoyens de la cité élue qui désirez revenir au paradis, restez les disciples de votre berger, du saint poisson que prit et (donna la sainte vierge,  Christ  est la tête du corps de l'église répandue sur toute la terre. »

       Un « A » majuscule, suivi d’un omega ponctue cette inscription que je copie scrupuleusement en tournant le long, mon cahier à la main.

      

       

       Les pèlerins prennent naturellement la pose au centre du cercle, dans un plus petit cercle. J’y prend la place à mon tour, et tournant sur moi-même, je note sur mon cahier ce qui est inscrit au sol :

       « Filis perpetuo edendum »

       (Il faut sans cesse manger ? prêcher ? mourir ? pour les fils)

       Un nouveau couple de pakistanais, (plus jeunes que les précédents) s’approche de moi. Ils me demandent de les photographier devant l’entrée de la basilique. Ils s’installent dans le petit cercle. Dans le viseur de l’appareil, je constate que la cour est parfaitement coupée en son milieu par l’ombre rectiligne du bâtiment sud. L’homme à droite est dans la lumière. Sa femme est dans l’ombre. Quand j’appuie sur le déclencheur, une horloge sonne deux coups. Je lève les yeux. Au-dessus du tympan circulaire de la basilique, le cadran indique 14h : midi pile à l’heure solaire !

       Je rends son appareil aux prétendus pakistanais. Je les remercie de m’avoir fait découvrir que cette cour, à l’instar de la salle du méridien de l’observatoire de Paris, salle dite « du grand regard »  constitue un gnomon, c’est à dire un cadran solaire primitif. Gnomon, signifiant « je connais » en grec, je m’avance d’un pas assuré vers l’entrée de la basilique, le cœur prêt à entendre la révélation de la Vierge Noire.

      

       Assis sur un banc, dans la fraîcheur obscure de la nef, je vois La Noiraude ! Elle est loin de moi, dans une sorte de grande corbeille de théâtre ménagée au dessus de l’autel. Une procession de pèlerins défile là-haut en suivant un protocole toujours semblable : On entre dans la loge, et on découvre, vue d’en-haut, la nef dans laquelle on faisait la queue. On photographie ce point de vue unique, le point de vue qu’observe, impassible, la vierge. Puis on se tourne vers elle. On la photographie à son tour. Ensuite, on avance la main gauche et on la touche, en prononçant une prière ou un vœu. Et on sort de la corbeille pour laisser la place au pèlerin suivant. Pauvre vierge noire aveuglée par les flashes et tripotée par des milliers d’homme et de femmes !

       J’hésite longuement avant de me mêler à la foule des photographes et des peloteurs. Je me dis que ma mission n’est pas de faire systématiquement l’esprit fort, mais de chercher les lieux panoptiques. Cette loge en est indiscutablement un. Je décide des trois vœux que je souhaite soumettre à la Vierge Noire. Je les note sur mon cahier. Je rejoins mes nouveaux camarades dans leur cortège.

       La vierge est entourée d’une protection de plexiglas. Son fils est assis sur ses genoux. Dans sa main droite, j’ai découvert qu’elle tenait un globe. Cette main sort du sarcophage de verre : c’est le globe que tous viennent toucher. Tout était dit. La vierge et moi avons échangé un sourire, j’ai tracé le méridien de mon index sur le globe, et j’ai cédé le cœur léger ma place à mes successeurs.

      

       J’ai entrepris l’ascension de la montagne surplombant l’abbaye jusqu’à la chapelle de Sant-Jeroni.

      

       Depuis le point de vue où je me tiens, au lieu dit Monte de la Tarentula, j’aurais le sentiment d’être dans un avion survolant le paysage, si ce n’était la sensation sous mes pieds des galets que je foule, qui me rappellent que je suis bien sur terre. Dans ce lieu désert, les galets sont tous recouverts de graffitis au marqueur. Je recopie les plus proches sur mon cahier à côté de l’inscription notée dans la cour de la basilique.

      

        

        « Red –Medj 9/2/2011 37/27 FR Algérie »

       (Red est j’imagine français. Il a 37 ans. Il est venu ici en compagnie de Medj, un algérien âgé de 27 ans. C’était en hiver, le 9 février 2011)

        « O bout d’une montagne pour écrire KAD Nacira 11/2/11 »

       (Nacira était là deux jours plus tard, seul, pour confier à la montagne son amour pour Kad)

        « Thomas je t’ (un cœur) Quentin 3°3 Portugal 

        Nina Emeric je t’(un cœur) Emeric »

       (Les rapports entre Thomas, Quentin, Emeric et Nina sont plus confus. Difficile de savoir qui aime qui. Ils sont en 3°3. La portugaise devrait être Nina)

        « Saporano fabrizio 21/4/03 »

       (Lui est venu seul il y neuf ans de ça)

        « Alonzo Maria Alonzo Faria »

       (un frère et une sœur ? Deux époux ? Eternité de l’amour, pas de date)

      

       Je me dis : il y a une leçon des galets, comme il y a une leçon des mirabelles, une leçon de l’eau, et une leçon de la feuille de peuplier.

       Encore faut-il entendre ce qu’ont à dire toutes ces voix véhémentes, mais discrètes, qui font entendre ici leur chœur ténu et obstiné.

      

       Avant de rejoindre le sentier, je pisse face au panorama. C’est un grand privilège masculin que de pouvoir ainsi pisser librement, le nez dans le paysage.

      

       Depuis mon belvédère,

       Je vois l’enfance de Vicenç à Terrassa.

       Je vois le lieu où est né le doute dans l’esprit de Méchain, je vois la forteresse de Montjuic.

       Je vois les remblais déplacés pour agrandir l’autoroute de Barcelone à Valence.

       Je vois les camions chargés de containers rouler vers le port.

       Je vois les avions opérer leurs manœuvres d’approches en direction de l’aéroport.

       Je vois les pèlerins monter vers la Vierge Noire.

       Je vois les nuages s’accumuler vers le Puig Rodos.

       Je vois les alpinistes agrippés aux parois monter comme des araignées rouges.

       Je vois le buisson qui s’accroche à la montagne. Il est bien enraciné avec ses fleurs mauves. Il accueille la nuit, la rosée, le soleil, le vent, la neige, toutes les météores qui s’abattront saison après saison sur le Montserrat. Tu en as de la chance de pouvoir saisir toutes ces variations, lui dis-je.

       - « Tu n’es pas malheureux de prendre le téléphérique » me répond-il.

       Je demande à Pierre Méchain :

       « Tu veux rester auprès du buisson ? »

       Il m’emboîte le pas sans répondre, alors que je commence à descendre vers la vallée.

      

       À Montserrat, de crainte de rater le téléphérique, je néglige d’acheter le fromage. Je m’en voudrai le reste du séjour.

       Je note juste cette phrase : Montserrat n’est pas un lieu où tout prend la parole. Montserrat, c’est un lieu de pouvoir, de maîtrise. Demander à Jean-Christophe pourquoi on appelle un chœur une maîtrise.

      

       Alors que le téléphérique connaît une accélération dans sa descente, que le vide s’ouvre dans toute sa majesté sous nos pieds, ma voisine pousse un petit cri, comme un râle de jouissance. C’est le septième ciel.

      

       Dans le train du retour, un jeune homme pakistanais s’assoit face à moi. Il porte des lunettes cerclées en métal doré, ferme les yeux et rapidement s’endort.

       Son sommeil n’est que d’apparence. Ce jeune homme est un télépathe et sa voix résonne bientôt dans mes pensées.

        

       Le Jeune Pakistanais :

       « La nuit tu auras eu une insomnie. Tu ne te seras endormi qu’à quatre heures du matin. Ton réveil aura sonné à 7h30. Tu l’auras éteint deux fois avant de désactiver la fonction « snooze ». Il sera donc 7h48 quand tu te seras levé. Tu auras pris une douche rapide. Puis, un petit-déjeuner solide. Du thé, du jambon, du chorizo, du fromage et du pain. Le reste de ta charcuterie et de ton pain, tu l’auras serré dans un sac en plastique que tu auras fourré dans ta musette.

       Tu auras quitté l’Institut Français à 9h15. Tu auras pris le métro à la station Diagonal, direction Zona Universitaria. Face à l’immeuble des Mossos -les flics comme t’aura dit la dame de l’accueil de l’Institut Français - tu auras trouvé le terminus du bus N°902. Tu auras considéré d’un œil inquiet le vent qui soulèvera la poussière, et les nuages gris encore accumulés sur les montagnes.

      

       Le bus aura traversé la plaine en roulant sur des voies d’autoroute, s’arrêtant devant des parkings d’hypermarchés, ou accomplissant des détours pour s’arrêter sur des rocades improbables aménagées devant des buissons de roseaux, au milieu de nulle part ; des hommes et des femmes portant des sacs en plastique y seront pourtant descendus. Tu auras traversé un décor de jardins maraîchers, d’usines, de dépôts de bus, de plate-formes de stockage, de champs de blé, de terrains vagues, de chantiers, de nids de grues, un paysage assez semblable à celui des franges urbaines de la banlieue de Paris, ou de n’importe quelle grande ville d’Europe.

       À 10h45, le bus se sera arrêté à Gava. Tu te seras levé, et tu auras remonté le couloir du bus, pour demander au conducteur dans un mélange d’espagnol, de français et d’anglais, s’il pourrait faire un arrêt exceptionnel à Brugers. Le conducteur t’auras répondu par une phrase incompréhensible qui t’auras ramené dubitatif à ton siège près de la fenêtre. Le chauffeur aura mis ses essuies-glace en marche à la sortie de Gavas. Le bus se sera enfin extirpé de la ville pour s’engager dans une petite route de montagne. « Autant de dénivelé que je n’aurais pas à monter » te seras-tu dit.

       Aux premières maisons d’un village, le chauffeur se sera tourné vers toi. Il aura annoncé : « Brugers.

      

      

       La pluie aura cessé, mais le vent soufflera fort quand tu te seras engagé dans le sentier. Tu auras senti les odeurs de terre humide, de genêts mouillés, et de pinèdes. Tu auras sorti deux ou trois fois la carte de ta musette. Des gouttes se seront écrasées sur le papier.

       À l’aplomb du village de Begues, tu te seras demandé s’il ne vaudrait pas mieux redescendre, les nuages obscurcissant toute chance de point de vue jusqu’au signal du Montjuic.

       Tu te seras demandé à toi-même :

       « Pourquoi me suis-je imposé de gravir ce dernier point de vue ? C’est le moins intéressant de tous. Il n’est relié qu’au Montjuic. Quel plaisir vais-je trouver dans cette marche sous la pluie, si ce n’est celui, idiot, pure jouissance de collectionneur, de compléter exactement ma visite de l’ensemble des points où les aides de Méchain ont allumé des feux indiens l nuit du 28 novembre 1792 ? »

       Tu auras pourtant continué. L’orage aura éclaté à trois cent mètres du sommet. Tu auras dévalé la montagne, pour trouver refuge dans ce petit oratoire, au lieu-dit la Defesta. Tu nous auras trouvé, tous les trois, un pakistanais déjà croisé dans le train, et deux très jeunes femmes, assis sur ce banc, regardant la pluie tomber.

       Notre conversation aura commencé à voix haute. Nous nous serons salué. Nous t’aurons fait une place sur ce banc. Tu auras sorti ta charcuterie, ton pain et tu auras proposé à tes compagnons d’infortune de partager ton pique-nique.

       Mes deux compagnes seront entrées dans la chapelle et en seront ressorties avec des galettes fourrées au fromage présentées dans un grand plat creux en fer blanc. 

       -« Vous avez pu monter jusqu’au sommet ? »

       - « Nous en venons. »

       - « On y voit quelque chose ? »

       - « Oh, non. C’est bouché dans toutes les directions. »

       Et alors, tu auras compris que nos échanges de pensée s’accéléraient, que les mots d’espagnol, d’anglais te venaient facilement, que nous parlions la même langue, et que nos lèvres ne remuaient plus. Nos pensées s’échangeaient à la vitesse de la lumière.

       Nous en sommes là.

      

       Moi :

       « Qu’as-tu à me révéler ? »

      

       - « Je te révèle que la pluie va encore augmenter. Dans quelques minutes, un déluge va s’abattre sur la montagne. D’abord ce sera l’obscurité qui descendra. Puis le vent qui viendra en tournoyant. Déjà, les arbres agitent leurs ramures. Les sentiers que tu as empruntés se transformeront en torrents. L’eau s’écoulera de la montagne sans retenue. Mais avant ce déluge, j’ai le temps de te révéler le sens de ta mission, la tienne et celle des six autres Arpenteurs le long du méridien. J’ai aussi le temps de te dévoiler la forme que prendra votre spectacle. Et enfin, de te montrer le Graal réclamé par le directeur de la Comédie de Béthune. Il est là, devant toi, il contenait des nans, et maintenant il ne reste dedans que les reliefs de notre pique-nique.»

       - « Je sors mon carnet et prend note de tes révélations. »

       - « Non. Ton écriture est trop lente. Tu es assis à la terrasse du café à l’angle de la carrer d’Enric Granados, il est 11h59, nous sommes dimanche 8 mai. Tu dois payer ton café, aller chercher tes bagages à l’Institut Français, trouver un taxi pour la gare de Sants.

       Ton train part à 13h20. Tu as juste le temps. 

       Nous reviendrons à cet ermitage lorsque ton train passera au niveau de La Chartreuse de Villeneuve les Avignon.»

      

Dans le train, je m’assois à une fenêtre côté montagne. Les sommets les plus élevés sont ceints de nuages. C’est probablement depuis l’une de ces nuées-là, que Méchain pointait des montagnes qui au fur et à mesure qu’il avançait vers le nord s’élevaient, découvraient des panoramas de plus en plus vastes, ouvraient des angles de plus en plus larges vers des sommets de plus en plus minéraux, de plus en plus enneigés.

Les cours d’eau sont encore gros des orages de la veille.

Les coquelicots comme des tâches de rousseur dans le blé.

       Les flamands roses ont les pieds dans l’eau.

C’est dimanche, les familles se promènent sur les sentiers.

Des hommes seuls en combinaisons fluos traversent en VTT les marais salins.

La voie de chemin de fer sépare deux eaux.

Les canaux sont verts, la mer est bleue.

Les taureaux noirs broutent.

Les camping-cars se planquent derrière les mimosas.

Les péniches sont amarrées.

Le château a fermé ses volets.

Les chaises sont alignées dans la cour de l’école.

L’amie de Maurizio avec qui nous dînions hier soir :

       “Les Dieux ne sont pas des oiseaux. Ils ont les pieds sur terre. Les Dieux ne se tiennent pas derrière les hublots d’un satellite. Ils ne sont pas là pour constater l’état des choses. Ils sont assis sur le flanc de la colline. Ils sont intéressés aux affaires humaines. Ils ont envie de connaître la fin des histoires.”

Alignement de mobil-homes entre la mer et l’étang.

Parking désert.

Poste de secours jaune.

Mer calme.

Cimetière marin.

Cinq panneaux d’interdiction de stationner alignés.

Promenade en poney.

Cargo bleu rouillé.

Vitres brisées du poste de contrôle.

“La féodalité est détruite, le grand œuvre de notre génération est commencé et s’avance de jour en jour.

Les provinces vont s’oublier et se confondre dans les divisions plus régulières des départements et des districts. La variété des coutumes, source immense d’abus, sera désormais remplacée dans toute la France par l’uniformité la plus exacte dans les lois d’administration de la justice.

Avec un ordre si beau, laissera-t-on subsister l’ancien ordre des choses dû à la diversité de nos mesures?”

(Prieur de la Côte-d’Or à l’assemblée Nationale le 9 février 1790)

Je vois le Mont-Ventoux

Derrière la colline, c’est la Chartreuse.