Documentation et Compte-rendu de l'arpentage de Loïc Julienne

21 juin 2010 : une journée sur la place de l'ile de Sein, Paris

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Compte-rendu de l'arpentage de Loïc Julienne

48 m de longueur du méridien de Paris sur la Place de l’île de Sein 21 mai 2010 – solstice d’été – 5h47 à 21h57

 

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Lundi 21 mai 2010 ; réveil à 4h30 ; douche ; préparation du petit déjeuner pour la famille ; le rituel pour moi : ½ pamplemousse, un yaourt sucré à la confiture (je viens de faire ma confiture de fraise pour l’année !), deux tartines et un grand bol de thé.

Dans la rue à 5h30 ; premier métro à 5h35 ; des gens courent dans tous les sens, pour ne pas rater un métro, un train, un boulot ; mauvaise correspondance aux halles où j’attends trop longtemps un RER pour Denfert Rochereau ; arrivée à Denfert à 6h et sur la Place de l’île de Sein à 6h10… Le soleil est officiellement levé depuis plus de vingt minutes selon le bureau des longitudes, arbitre officiel de la journée.

Nicolas est déjà là pour me passer le flambeau ! Il a fait le premier arpentage, de Dunkerque à Paris, et vient m’encourager avant ma prise de fonction. Il est mon premier « client » pour le questionnaire du méridien : c’est un peu l’arpenteur arpenté !

Le questionnaire est une tentative de cartographie historio-géographique des personnes que je vais rencontrer au cours de cette journée particulière, les situant à l’est, à l’ouest ou sur le méridien dans les moments importants de leur existence.

Nicolas me quitte et me laisse seul sur cette place improbable, résidu d’un tracé de voirie plutôt qu’espace public volontairement aménagé, morceau d’asphalte piqué de quelques arbres, agrémentée de six bancs publics et dédiée à la fois à l’île de Sein, au méridien de Paris qui la traverse du nord au sud et à François Arago dont un socle gravé à son effigie rappelle la statue élevée à sa gloire et fondue par les allemands pendant l’occupation. Arago, l’un des arpenteurs du méridien, notamment en Espagne et aux Baléares, que cette aventure scientifique entraina dans un long périple de trois ans dont il revint auréolé de gloire.

Je ne suis pas si seul que cela sur cette place puisque les éboueurs de la ville, qui disposent d’un local technique sous la place, sont déjà à l’ouvrage. Ce sera mon échec de la journée : je n’ai pas encore suffisamment pris possession de la place pour me sentir à l’aise avec ses occupants habituels et je n’ose soumettre mon questionnaire à ces grands hommes verts qui font montre, entre eux, d’une grande camaraderie comme en usent souvent ceux qu’un dur travail commun rapproche.

Eux qui foulent tous les jours le méridien, le croisent et le recroisent à bord de leurs camions bennes, de leurs autolaveuses ou armés de leurs balais verts, resteront pour moi un mystère : le seul peut-être que gardera pour moi cette place-île que je connais maintenant si bien.

Paris s’éveille : au-delà de la ritournelle, j’assiste bien, à force d’attention et par manque de distraction, au lever de la ville.

Un premier constat : à cette heure matinale, personne à part les éboueurs ne traverse ni n’occupe la place. Quelques pigeons viennent glaner paresseusement les miettes tombées par inadvertance des caddies des hommes en vert, puis s’envolent pour savourer leur menu larcin au sommet du socle de pierre de l’ancienne statue dressée en l’honneur de François Arago.

Les rares piétons viennent d’abord des stations de métro Saint-Jacques et Denfert-Rochereau. Ils longent le boulevard Arago par le nord (ils l’ont traversé plus haut) ou la rue du faubourg Saint-Jacques par l’est. Ils ne posent donc pas un pied sur mon domaine.

Ce sont des femmes surtout, infirmières ou aides soignantes allant prendre leur poste à l’hôpital Cochin tout proche. Peu après d’ailleurs, le flux s’inverse partiellement et elles sont nombreuses à faire le chemin inverse, à la fois lasses et pressées sans doute de retrouver leur domicile. Elles aussi évitent tacitement de traverser la place…

J’ai froid. Depuis longtemps sans doute, mais ma solitude et l’incertitude grandissante de mon aventure m’en font prendre conscience de façon plus aigue. Quelques joggeurs passent et certains franchissent la ligne du méridien, mais je ne me sens pas le courage de les arrêter dans leur course sans but. Je pense un instant à les imiter en tournant en rond sur la place pour me réchauffer, mais un arpenteur de méridien tournant en rond apparaîtrait sans doute un peu ridicule aux yeux de la postérité.

Pour bouger et me donner un certain sentiment d’utilité, je procède cependant à un arpentage sommaire du triangle équilatéral qui formera pendant les seize heures à venir ma résidence principale : une hauteur de 48 mètres correspond à la longueur du méridien de trottoir à trottoir. Chacun de ses trois côtés mesure environ 96 mètres et sa surface totale est de 2.304 m2.

Vers 8h, Stéphane Olry, mon « commanditaire », arrive alors que je n’ai réussi à aborder personne pour mettre mon questionnaire à l’épreuve réelle de l’inconnu (e). Nous allons boire un café : c’est le premier, mais il y en aura d’autres, prétextes à l’utilisation des toilettes « réservées aux consommateurs ». Après plusieurs essais, j’élirais définitivement domicile, pour ces petites pauses qui seront autant d’évasions de mon triangle symbolique, dans celui qui fait l’angle du bld Saint-Jacques et de la rue de la Tombe Issoire : le Narval.

Stéphane répond sans peine et presque avec gourmandise à mon questionnaire, jusqu’à ce que nous abordions la question de ses amis et de leur géo localisation : qui citer ? Qui ne pas oublier ? Qui ne pas vexer ? Ce sujet le plonge dans une profonde perplexité et il lui semble soudain impossible de répondre si rapidement à une question si compexe…

A partir de 8h15, ce tout petit bout de Paris commence à s’animer : ouverture de l’école située à l’angle ouest de la place et du boulevard Arago, avec son afflux soudain et très ponctuel d’enfants et de parents se séparant sur le trottoir, flux piétonniers accrus formés de gens pressés, en retard, impossibles à aborder ou à interrompre dans leur élan vers un but de la plus haute importance, début d’énervement des automobilistes dans ce secteur pourtant relativement fluide.

Je commence à ressentir un léger vertige, qui ira crescendo tout au long de la journée, en assistant immobile à ce grand manège qui tourne autour de moi. L’image se forme progressivement d’une barque posée sur l’océan, ou d’une île comme l’île de Sein, mais totalement protégée du risque de submersion, comme abritée, encapsulée dans une bulle d’espace temps immobile : tout autour s’écoule le flot de la vie, de la ville, mais rien ne saurait troubler la tranquillité du lieu. Comme un univers parallèle insensible aux flux et aux êtres qui le frôlent, le touchent et parfois le traversent. L’étrave de la barque est franchement tournée vers le sud : elle semble vouloir suivre la course du méridien, mais c’est le flot autour d’elle qui est en mouvement alors qu’elle est bien amarrée au socle massif de la statue de François Arago. Le courant principal la longe par son flanc est tandis qu’un courant secondaire s’écoule à l’ouest. A l’arrière, son moteur ne brasse qu’un flux résiduel qui monte par un petit square public jusqu’à la masse imposante de l’observatoire. A la fin de la journée, ce qui n’était au départ qu’un simple tournis deviendra une véritable ivresse proche de l’hébétude hallucinatoire, faisant de moi le seul point fixe d’un univers pris dans un mouvement de spirale insensée.

C’est seulement à 9 heures que je parviens à aborder ma première « cliente » inconnue. Surprise et incroyable hasard : elle vit à Amiens, rare grande ville à être située sur le méridien entre Paris et Dunkerque, et n’est passée ici que par accident, probablement pour la première fois de sa vie ! Mon appareil photographique est en panne et je me trouve dans l’impossibilité d’immortaliser cet instant : nulle trace de cette improbable passante si ce n’est son questionnaire, auquel elle répond avec une bonne humeur un peu incrédule…

A compter de ce moment et jusqu’au soir, les « victimes » du méridien tomberont dans mon escarcelle à raison d’environ une par demi-heure. Citons quelques figurent étonnantes qui animeront ma journée :

- Une chorégraphe d’origine argentine qui vient se détendre sur un banc de la place pour faire passer sa migraine : « vous ne voulez pas d’argent, au moins ? Alors c’est d’accord ! »

- Un ancien de la Marine nationale, passé ensuite à la Police nationale et travaillant aujourd’hui pour les Hôpitaux de Paris.

- Un algérien, ancien serveur à la Coupole, puis chez Fauchon et vivant aujourd’hui d’une trop maigre retraite. Il refusera d’abord la photo puis, boutonnant sa veste et en effaçant les plis de la paume de sa main, viendra poser à son tour devant le socle de la statue d’Arago

- Deux scientifiques d’allure quelque peu ésotérique viendront prendre eux même une photo du socle. Ils suivent à travers Paris un mystérieux itinéraire qui les a mené jusqu’ici. Ils savent tout d’Arago, de sa sœur et de ses trois frères. L’un deux, me disent-ils, a participé aux combats de Fort Alamo en 1836 en tant que général au service du Mexique. Un autre, Jacques, fut explorateur et décéda à Rio de Janeiro

Vers 9h30, une nouvelle population aborde la place : c’est l’heure des nounous, qui promènent de très jeunes enfants dans leurs poussettes. Celles de l’île de Sein viennent toutes de la même région d’Afrique (la Côte d’Ivoire) et de la même banlieue parisienne (Chilly Mazarin). La jeune femme que j’interroge est rapidement rejointe par son « mari », qui ne dira pas un mot mais assistera à tout l’entretien avant de repartir, accompagnant le cortège des nourrices dans sa descente du boulevard Arago, à l’ombre des marronniers…

A heures fixes, battant la mesure des rythmes scolaires, deux auxiliaires de la ville de Paris prennent place sur les passages piétons au nord et au sud de la place afin d’assurer la protection des enfants qui entrent ou sortent de l’école. La femme que j’interroge est d’origine iranienne, arrivée depuis peu à Paris, vraisemblablement réfugiée. C’est la première fois de sa vie qu’elle accomplit un travail rémunéré et c’est sur le méridien de Paris…

Une autre population, bien visible aux heures calmes de la journée, frôle parfois de sa capeline les rives de l’île de Sein. Ce sont les sœurs de la congrégation Saint-Joseph de Cluny qui occupe la presque totalité de l’îlot formé par la rue du faubourg Saint-Jacques, le boulevard Arago, la rue de la Santé et la rue Méchain

. Celle que j’aborde, pleine de courage (elle porte de lourds cabas) et de modestie, vient du nord de l’Inde. Menue, souriante, elle répond sans fard à toutes mes questions, même les plus indiscrètes. Lorsque je lui demande de me citer le lieu où elle rêverait de se rendre, elle me répond « le Canada » dans un soupir qui montre encore un certain attachement pour ce bas monde.

A 16 heures, la place est envahie par une troupe de jeunes enfants agitant des drapeaux portugais en hurlant « 7 à 0 ». Après enquête, il s’avère que les zéros sont les joueurs de Corée du Nord, dont on imagine sans peine le sort funeste qui les attend à leur retour au pays.

A 16h30, l’école ouvre ses portes et c’est un flot d’enfants qui s’égaye sur mon île. Les mamans et les baby-sitters peinent à regrouper leurs petits pour les emmener au square de l’observatoire ou à la maison. Le socle de la statue, dans sa partie la plus basse, représente un terrain de jeu pour les enfants qui en font le tour comme un explorateur le ferait d’une terra incognita.

Une jeune fille accepte de répondre à mon questionnaire, sans lâcher des yeux le petit garçon dont elle a la garde. C’est son tout premier boulot et elle l’effectue sur le méridien de Paris…dont elle ignorait totalement l’existence. Je lui ouvre un champ infini de réflexion lorsque je lui offre mon petit texte sur la statue d’Arago. Un peu prude, elle refusera de se laisser prendre en photo.

Vers 17h30, une bande d’adolescents venus de plusieurs établissements scolaires se retrouve sur le socle. Ils s’assoient côte à côte sur son soubassement, tentent son impossible escalade, se bousculent, crient, grognent, se tapent dans la main. Ils se pressent pour répondre au questionnaire et veulent poser tous ensemble pour la photo.

A partir de 19h30, une nouvelle population vient s’échouer sur mon île : des clochards, mais pas seulement ; des ivrognes, mais pas uniquement ; des bras cassés, pour certains. C’est une population hétéroclite, composite, de toutes origines, de zonards et de gens très « propres sur eux » qui se regroupe là dans l’attente de la soupe populaire des Restos du cœur. Ils sont 10, puis 50, puis 200 ; certains soirs ils sont 250 à occuper ce petit territoire, cette île perdue dans l’océan d’une ville repue.

A 20h arrivent les camionnettes dont les bénévoles sortent tables et victuailles sous les ordres d’un sergent chef vêtu de cuir qui m’ordonne de ranger mon appareil photographique et vient s’enquérir avec nervosité du sujet de mon entretien avec l’une de ses volontaires.

Chacun repart avec un peu de nourriture, un café chaud, et s’installe sur les bancs par petits groupes de connaissances déjà bien constitués. Nombreux sont ceux qui viennent s’asseoir ou s’accouder sur le socle comme à un comptoir de fortune. J’occupe, avec quelques membres de la revue Eclair qui m’ont rejoint pour répondre au questionnaire et me tenir compagnie, une partie de leur espace habituel, mais nul ne s’en formalise et nous nous retrouvons tous assis côte à côte.

La présence amicale et courtoise de ces quelques amis, agréablement accompagnée d’un petit verre de Chablis, finit cependant par m’importuner : elle me ramène dans un monde trop réel ; elle interrompt cette turbulente ivresse dans laquelle ma place solitaire et immobile au milieu du maelstrom urbain m’avait installé. Plus ces amis m’entourent et plus le tourbillon ralentit. Le vertige s’estompe, le monde cesse de tourner autour de moi : leur présence rassurante fige peu à peu mon horizon.

La fête de la musique, qui se limite ici à un concert monstre dont les sons assourdis me parviennent depuis la place Denfert-Rochereau, se fait sentir par un afflux est/ouest de groupes humaine un peu perdus, sans joie, errant de concert en concert dans l’espoir de rencontrer une musique improbable. Ils sont nombreux, dans le crépuscule, à traverser cette misérable place qui n’existe pas, où rien ne se passe, petit résidu parisien perdu au bout du monde, îlot habité par un drôle de type équipé d’un appareil photographique et d’un questionnaire absurde ayant pour vocation présomptueuse de dresser un portrait historico-géographique des êtres croisés sur l’axe d’un méridien oublié.

J’interroge mes derniers « clients », un peu pressés car ils ont rendez-vous avec des amis pour aller écouter un concert dont d’autres amis leur avaient dit que le programme lu dans un journal indiquait à telle heure à tel endroit (plutôt à l’est du méridien d’ailleurs)…

Il est 22h15 lorsque je retourne prendre le métro. Si j’ai commencé ma journée en retard par rapport au lever du soleil, je la termine avec un retard équivalent par rapport à l’heure de son coucher indiquée par le Bureau des longitudes pour cette journée du solstice d’été. C’est donc avec le sens du devoir accompli que je m’en retourne chez moi, abandonnant dans la pénombre l’île de Sein désormais déserte où seul règne en maître le socle de l’ancienne statue de François Arago, dont Victor Hugo a dit, lors de son oraison funèbre : « il me semble que la mort d’Arago est une diminution de la lumière ».

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François Arago, confession recueillie par Loïc Julienne

Grandeur de l’Homme, de sa science et de son esprit, de sa capacité de raison et d’abstraction : capable d’inventer une figure mathématique, le méridien, de tracer sur le sol de Paris le 21 juin 1667 (non pas pour la fête de la musique mais pour le solstice d’été !) l’implantation mathématique d’un bâtiment construit autour de cette figure emblématique, d’arpenter la terre pour démontrer, puis pour corriger cette ligne imaginaire, d’en tirer un outil universel, le mètre, de frôler l’incident diplomatique pour imposer le sien plutôt qu’un autre (ceux de l’île de fer, Berlin, Tolède, Uppsala et bien sur Greenwich) , de tracer des frontières d’après cette ligne imaginaire (la plus remarquable étant celle où se croisent les quatre états américains du Colorado, de l’Utah, du Nouveau Mexique et de l’Arizona (109° méridien ouest, 37° parallèle nord), de tenter maladroitement de planter des arbres le long de cette ligne abstraite, de conjurer le passage de l’an 2000 en y organisant un lamentable piquenique citoyen, de faire semer des clous en 1994 par le petit poucet néerlandais Jan Dibbets tout au long de sa traversée de la ville lumière et de placer au tout début de son parcours, sur la place de l’île de Sein, une statue à l’effigie de l’un de ses illustres arpenteurs, votre serviteur.

Hommage ainsi rendu, l’Homme plie ses gaules, oublie clous, arbres, querelles, piqueniques et autres fariboles, oublie également la statue de bronze réalisée par l’artiste Catalan Alexandre Oliva et inaugurée par Raymond Poincaré le 11 juin 1893, puis fondue par les allemands en 1942, laissant vide, bien calé dans l’axe d’un méridien qui n’existe plus, ce socle sur lequel je suis assis, moi, François Arago.

C’est depuis cette place assez singulière que je voudrais vous inviter à un arpentage d’un type un peu particulier : sans bouger ou presque, nous allons examiner ensemble ce que ce point si particulier peut concentrer d’histoire, de géographie, de profondeur, d’humilité et d’infini.

D’infini, pas tout à fait, puisque la ligne qui part de ce point y revient après avoir accompli un tour complet de la planète : imaginez que l’un des joueurs qui se retrouvent régulièrement sur la place devant ce socle lance sa boule de pétanque avec suffisamment de force en direction du sud. Je ne vous demanderais de calculer ni la force, ni la vitesse initiale, ni le temps qu’elle mettrait pour parcourir le chemin qui l’amènerait inexorablement à revenir par le nord pour me frapper dans le dos, me faisant à nouveau tomber de mon socle. De même, si je parvenais à « aplatir » la terre comme dans une de ces figures impossibles de M.C. Escher, de puissantes jumelles me permettraient, correctement orientées sur l’axe du méridien, de me voir moi-même en train de me regarder moi-même en train de me regarder moi-même, etc.

Avouez donc qu’il s’agit là d’une position peu commune qui vaut la peine que l’on s’y arrête un peu.

Si je bouge de la face sud du socle pour faire un tour à 180° qui m’amènera à en examiner la face nord, je pourrais lire l’inscription, gravée dans la pierre :

F. ARAGO

1786 – 1853

Depuis cette face nord, mon regard, suivant toujours la ligne du méridien, traverse le boulevard qui porte mon nom, puis remonte le long d’un jardin, désormais public, jusqu’à la façade sud de l’Observatoire.

Que de souvenirs remontent à ma mémoire à la vue de ce monument tout entier dédié à la physique, aux mathématiques et à l’astronomie.

L’Observatoire de Paris, c’est d’abord l’histoire d’une dynastie, les Cassini : fondé en 1667 par une docte assemblée de savants sur la base du tracé défini par Jean-Dominique Cassini, construit par l’architecte et médecin Claude Perrault, présidé par Jean-Dominique jusqu’en 1712, il est ensuite dirigé par son fils Jacques de 1712 à 1756, puis par son petit fils César-François de 1756 à 1784 et enfin par son arrière petit fils Jean-Dominique qui, royaliste, démissionne en 1793. 116 ans de gouvernance familiale !

Les mesures initiales réalisées par Cassini 1er seront vérifiées de 1792 à 1798 par deux arpenteurs bénévoles et célèbres : Delambre au nord de Paris et Méchain au sud, accompagnés chacun de deux assistants. J’ai neuf ans lorsque Méchain, après bien de mésaventures au cours desquelles il perdra notamment l’usage d’un bras, arrive avec ses instruments de mesure à Estagel (2°41 ‘58’’ de longitude est), mon village natal. Je tombe en admiration devant l’homme, le savant, fils de l’architecte Pierre André Méchain. Dès lors, mon destin est tracé : bachelier à Perpignan, je monte ensuite à Paris pour intégrer l’école Polytechnique. Dès 1805, je deviens secrétaire-bibliothéquaire à l’Observatoire. En 1806, après le décès en Espagne de Méchain, devenu fou à cause d’une anomalie dans ses mesures du méridien qui l’obséda toute sa vie, j’obtiens la charge d’achever la prolongation de la méridienne jusqu’aux îles Baléares. Fait prisonnier par des pirates, j’atterris dans les prisons du Dey d’Alger (3°0’ de longitude est). Après de nombreuses péripéties, naufrages et longs voyages à travers la Méditerranée, je ne reviens à Paris que trois ans plus tard, en 1809. Ayant malgré tout conservé mes instruments et le résultat de mes mesures, je suis accueilli en héros et deviens, à l’âge de 23 ans et sans piston, membre de l’Académie des Sciences.

En 1834, je suis nommé directeur des observations à l’Observatoire (vaste programme !), puis deviens directeur de la grande maison en 1843 et jusqu’à ma mort. Quel parcours…

Je regarde le petit œil là haut, perché sur la façade qui ouvre sur la grande salle du méridien, dirigeant les rayons du soleil le long de la longue ligne de laiton graduée qui mène du solstice d’hiver au solstice d’été : un petit bout du tour du monde gravé dans le marbre…

Le passage d’un fourgon cellulaire escorté de motards toutes sirènes hurlantes me tire de ma rêverie. Ils se dirigent à l’est vers la prison de la Santé (2°20’23’’ de longitude est), construite 14 ans après ma mort par l’architecte Joseph Auguste Emile Vandremer. Elle forme une étoile à quatre branches indiquant les quatre points cardinaux, et chacune de ses antennes a longtemps été spécialisée : le bloc A pour les européens, le bloc B pour l’Afrique noire, le bloc C pour le Maghreb et le bloc D pour les autres origines.

Un demi tour vers l’ouest me permet d’apercevoir au loin le lion de Belfort accroupi au milieu de la place Denfert Rochereau, anciennement place d’Enfer. Installé là 25 ans après ma mort, il s’agit d’une copie en reduction de celui construit par Frédéric-Auguste Bartholdi à Belfort, qui réalisera plus tard la statue de la liberté à New-York. Il me rappelle les deux fauves que le Dey d’Alger m’avait chargé d’apporter en cadeau à Napoléon lors de mon tumultueux voyage de retour vers la France. Un seul de ces vénérables animaux parvint à destination.

Encore un quart de tour et me voici de nouveau face au sud, face à mon village natal. Devant moi s’étale la place de l’Ile de Sein (4°50’58’’ de longitude ouest). Je ne comprendrais jamais pourquoi on a donné ce nom à la place où se tient ma statue. Non que j’aie quoi que ce soit contre les habitants de ce modeste îlot situé à l’ouest de la Bretagne et culminant à 9 mètres au dessus du niveau de la mer, mais force est de constater qu’il se trouve bien éloigné du méridien de Paris : il se trouve même à l’ouest de ce maudit méridien de Greenwich ! Majorque, Ibiza ou Formentera, but ultime de mon arpentage, auraient été des îles plus appropriées pour honorer ma présence. Et puis ne dit on pas chez les pêcheurs bretons que « Qui voit Ouessant voit son sang, qui voit Molène voit sa peine, qui voit Sein voit sa fin »… Je comprends mieux ainsi la présence chaque soir d’une de ces soupes populaires de la fin du 20° et du début du 21° siècle : hommes en fin de droit, en fin de vie, dévorés par la faim, esclaves asservis d’un monde qui ne partage plus rien, ils représentent le sens de ce que fut mon engagement politique. Peut-être viennent-ils sur cette île du bout du monde chercher auprès de moi quelque consolation que j’aurais pu leur apporter lorsque j’étais député, ministre puis président de la commission exécutive (chef de l’état), abolissant l’esclavage et militant pour le suffrage universel ; à moins qu’ils ne soient rassemblés ici que pour écouter mon dernier cours d’astronomie populaire.

Par exemple celui où j’abordais le sujet “de la Lune rousse et de l’influence qu’elle exerce sur le phénomène de la végétation, particulièrement dans la region de Paris”. J’y démontrais après enquète auprès des jardiniers du Jardin des plantes (dirigé jusqu’en 1788, deux ans après ma naissance, par Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, admirable naturaliste, mathématicien, biologiste, cosmologiste et écrivain enterré à Montbard) que les corps à la surface de la Terre peuvent être plus froids de 6 à 8° que l’atmosphère qui les entourre lorsque le ciel est clair et que l’on voit la Lune, provoquant ainsi le gel des bourgeons.

Assis sur mon socle, je vois souvent passer devant moi de petits hommes en vert, armés de pelles et de balais, qui descendent par un escalier dans les sous sols de la place de l’île de Sein. Il me plait d’imaginer qu’ils sont chargés par quelque mystérieuse confrérie d’arpenter la méridienne de Paris en creusant un long tunnel sous la surface de la terre, et que les sacs verts qu’ils évacuent dans de lourds camions sont remplis des terres sacrées des profondeurs du méridien de Paris. Greenwich serait dès lors surpassé par le premier méridien souterrain de la planète !

Quand je pense que nous avons du céder aux anglais, lors de la conférence de Washington en 1884 et abandonner cette ligne merveilleuse que nous avions mis tant de temps et d’énergie à arpenter, en échange de l’adoption par l’empire britannique du système métrique que nous avions donné à l’Univers, adoption qui n’est devenue effective que 100 ans plus tard. Quelle honte. J’ai la faiblesse de penser que de mon vivant une telle abomination ne se serait pas produite. J’aurais à tout prendre préféré adopter la proposition de l’enseigne de vaisseau Jacotin, en 1897, qui préconisait de prendre pour référence le 280ème méridien, parce qu’il était dans le plan duquel se trouvait le soleil lorsque l’homme parut sur terre, c’est à dire le premier jour de l’an 1 de la genèse…

Qu’importe maintenant, puisque tout le monde m’a oublié. Les clous semés par le petit poucet Dibets sont arrachés un par un par les lecteurs incultes du Da Vinci Code. Un autre artiste a été jusqu’à proposer que le socle de ma statue soit scié en deux et traversé de part en part par un escalier permettant à tout un chacun d’usurper ma place sur le méridien. Ne serait restée de l’inscription que ces mots affligeants venus de l’Angleterre honnie : FAR AGO.

Laissez-moi donc en paix désormais, laissez-moi reposer et gardez en souvenir de moi cet épitaphe prononcé par Victor Hugo lors de mon oraison funèbre : « Il me semble que la mort d’Arago est une diminution de la lumière ».