Compte-rendu et photos de l'arpentage de Kenji Lefèvre-Hasegawa

Texte du Compte-Rendu de l'arpentage de Kenji Lefèvre-Hasegawa (janvier 2011) et photos de son voyage

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Transcription du compte-rendu d'arpentage de Kenji Lefèvre-Hasegawa.
Le compte-rendu a été donné le samedi 5 février 2011 dans l'Edutainer du CAC Brétigny dans le cadre de la résidence de création de La Revue Éclair au Théâtre Brétigny.
Le compte-rendu a été improvisé par Kenji Lefèvre-Hasegawa.
Les parties en italiques sont les extraits vidéo montrés.

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Kenji Lefève-Hasegawa :
- « Il y a deux ans comme Stéphane l’a expliqué, on m’a demandé si je voulais faire partie des arpenteurs du méridien. Je devais aussi choisir selon quel mode et quelle modalité je voulais le parcourir. J’ai souhaité aller rencontrer les étrangers qui se sont installés sur le méridien. J’en avais un peu assez de la manière dont on parle des étrangers en termes de banlieue, je voulais aller voir dans des petits villages ce qui se passait. J'avais aussi des raisons personnelles. J’ai grandi dans un tout petit village du Lot où on était les seuls étrangers. J’étais curieux de voir un peu plus tard à quoi ressemblait la France campagnarde. On a choisi de réduire un peu ce spectre, peut-être pour des raisons de moyens, aux gens qui sont issus d’un pays lui-même traversé par le méridien, parce que ça nous permettait en quelque sorte de continuer ce voyage sur le méridien. D’abord dans l'ordre, l’Espagne, l’Algérie, le Mali, le Niger, le Burkina-Faso.

Mon cahier des charges était le suivant : rencontrer ces gens et poser deux questions :
- Racontez-moi votre première journée en France.
- Racontez-moi votre dernière journée, c'est-à-dire hier ou aujourd'hui.
Et aussi :
- Qu'est-ce que vous fabriquez en France ?
- Montrez-moi un objet que vous avez ramené de votre pays et dites m'en deux mots.

Les autres arpenteurs sont partis à pied. Mais moi, j'ai un petit problème de genoux, on a donc choisi le camping-car comme mode de locomotion. Je ne sais pas si il y a les gens qui connaissent les camping-cars parmi nous ? Bon, Je vais vous raconter mon expérience. Un camping-car paraît idéal d'un certain point de vue parce que c'est une maison sur des roues et donc, on pourrait presque tout y faire, faire la cuisine, inviter des gens. Je pouvais ainsi inviter ces étrangers en question, leur offrir le thé et leur poser mes questions tranquillement. J'avais aussi l'intention de les filmer et dans un camping-car, Il y a l'électricité. C'était l'idée de départ. On a fait une petite liste des choses à emporter. Je vais vous la lire.

Comme le camping-car est loué vide, avec une table, un salon, le gaz, le lavabo, la douche, les WC, un matelas et les placards, il fallait emmener le reste. On était vraiment dans l'idée d'une maison qu'on remplit...
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Deux jeux de draps, deux duvets, deux oreillers, serviettes de toilette, tapis de bain, torchons, balai, balayette, pelle à poussière, assiettes, couverts, verres, casseroles, poêle, cocotte, plat pour four, cafetière, théière, couteaux, boule à thé, spatule, tire-bouchon, ouvre-boîte, décapsuleur, épluche-légumes, planche à découper, une petite radio, une lampe de poche, un sèche-cheveux (j'ai les cheveux longs), parapluie, bombe au poivre. C'était un point d'interrogation. Elle était fournie par La Revue Éclair. J'ai décidé de ne pas la prendre parce que je pense qu'avoir peur produit la raison de la peur. Sacs poubelle, sopalin, papier toilette, éponge, liquide vaisselle, produit nettoyant, vinaigre, sel, poivre, thé, et puis de quoi filmer des gens. Une caméra, une lampe pour les éclairer, une multiprise pour brancher tout ça, un micro, un appareil photo, des cassettes, un disque dur, un ordinateur. Et enfin des cartes routières.

J'avais un peu peur de me retrouver seul. En hiver, les nuits sont longues. J'avais donc pris beaucoup de livres : « Mesurer le monde », qui est posé ici sur la table et qui raconte l'histoire de Delambre et Méchain parcourant le méridien, Gogol : « Théâtre complet », Thomas Mann, Essenine. Bref, je me suis chargé et partais vraiment avec l'idée d'habiter une maison. »

Spectateur :
- « Vous êtes parti combien de temps ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Je suis parti du dix-sept janvier jusqu'au trente-et-un, je suis revenu lundi dernier. Je suis parti à neuf heures trente. Stéphane et Corine sont venus me chercher chez moi avec leur voiture remplie d'affaires et on est partis à Saint-Germain-les-Arpajon où il y avait le camping-car que je vais peut-être vous montrer. Je lis le prospectus : « Idéal pour le couple, ce véhicule vous offre un confort et une intimité. Catégorie E, profilé, 4 places. » On l'a chargé et j'ai eu droit à une prise en main, un peu comme à la campagne quand vous louez une maison. On vous explique comment on ouvre ou ferme l'eau. C'est très compliqué. La prise en main, ça commence à faire peur tout de suite. Il y avait des tuyaux à brancher partout, etc.

À partir du moment où je quitte Saint-Germain-les-Arpajon, on peut dire que je change de pays. J'appartiens désormais au pays des camping-caristes, un pays particulier. Dans ce pays, on se salue évidemment, donc, chaque fois qu'on croise d'autres camping-caristes, on fait un petit bonjour de la main. Au départ, je ne comprenais pas trop, je le faisais peu, ensuite, je m'y suis plié et tout se passait bien.

Un camping-car se branche dans les aires de service. On ne peut pas le garer n'importe où. C'est moche, je pense que c'est la raison. Là, vous pouvez voir la carte avec les aires. Grosso modo, dans toute la partie que je traverse au centre de la France, il n'y a pas d'aires ou très peu. Ça s'annonce sympathique. Et comme on est en hiver, l'eau gèle et est coupée très souvent. Et puis l'électricité ne marche pas non plus, ou alors il faut aller chercher un jeton à l'office du tourisme qui est fermé en hiver...

Je commence mon trajet à Sully-sur-Loire. Au début, je pars un peu à droite, à gauche, j'essaie de trouver des aires pour la nuit. Je me lance à travers la nuit avec mon camping-car, en me disant qu'il faut de l'électricité, tout marche sur batteries. Je suis en pleine Sologne et la Sologne en hiver, c'est un peu la Sibérie en automne. Des sols humides, beaucoup de conifères, sombre, des villages isolés, des routes droites, complètement plat, c'est assez déprimant. »

Spectateur :
- « Vous n'avez pas eu de verglas et de la neige ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Un petit peu. La neige, j'en ai eu après. Il faut savoir aussi que les camping-caristes ont une langue qui leur est propre, des manières de s'exprimer spéciales, pleines de sous-entendus. Je fais de l'essence à Sully-sur-Loire et la pompiste vient me voir et dit « Ah, vous êtes un camping-cariste. Moi aussi, ça fait cinq ans.» Moi, je dis que je débute. Elle me dit «J'ai trois filles, maintenant elles sont grandes, et il y en a une qui a le cancer. Alors …» Il y a un indice là-dedans. On peut comprendre si on est un peu initié pourquoi elle a un camping-car. Les filles sont grandes, elles habitent donc dans leurs propres maisons. Quand la pompiste vient les voir, pour ne pas les gêner, elle habite dans un camping-car. Une d'elles a le cancer, elle a donc besoin d'aller la voir souvent, le camping-car est d'autant plus utile. Quand on rencontre des camping-caristes, au début on ne comprend pas très bien. Et après, ça va. Moins j'ai respecté les règles du camping-car, plus je me garais où je voulais, plus j'abandonnais l'idée d'avoir de l'électricité, mieux tout se passait. Au départ, c'était un peu pénible. L'espoir et l'impossibilité de trouver l'eau et l'électricité, c'était vraiment un peu compliqué.

J'étais donc parti rencontrer des étrangers. Mon idée de départ était de respecter absolument le cahier des charges, de trouver des gens qui viennent des pays qu'on a cités tout à l'heure. Je passe dans les villages les uns après les autres et je frappe aux portes. « Bonjour, je parcours le méridien de Paris, est-ce qu'il y a un béninois dans le village ? » Je tente ma chance en me disant qu'il y avait peut-être des gens. À Sully-sur-Loire, je fais mes courses et un maghrébin fait la queue devant moi. Je me dis chouette et lui dis : « Bonjour, vous êtes algérien? » Il me dit « Non, je suis marocain. » « Je parcours le méridien, je cherche des témoignages pour un spectacle qui sera monté en automne…» Il me dit « Ah, les algériens, il y en a cinq ou six familles, allez au café à côté du cinéma, au Paddy's, il y a plein de gens et demandez. » Je vais donc au Paddy's, deux maghrébins fument devant. «Bonjour, vous êtes algériens? » – « Ah non, on est marocains. » L'accueil est un peu plus froid. Ce n'est pas grave. Je rentre dans le bar. Un gars achète des cigarettes. « Bonjour, vous êtes algérien? » Non. Il est marocain. Ça ne marche pas. Je m'assois. J'ai passé deux heures, posé la question à dix personnes. Que des marocains à Sully-sur-Loire. Embêtant.

Le lendemain matin, un gars rôde autour du camping-car, observe. Il est maghrébin. Chouette ! Je vais le voir et lui dis : « Vous voulez visiter ? », le fais rentrer. Il voit le lit et joignant le geste à la parole me dit « Oh ! Ça, c'est bien pour baiser ! » Je suis un peu estomaqué, je ne m'attendais pas à cela comme introduction. Il me dit « Tu as passé la nuit avec une fille ? » Je lui réponds que non. « Ah bon ? Tu préfères tout seul ? » me dit-il en mimant le geste masturbatoire. Je suis donc un peu emmerdé et je tente de revenir vers la visite en lui montrant les rideaux. Ils ont la particularité de coulisser verticalement. Il me dit « Oh ! C'est formidable, comme cela on ne voit rien de dehors ! » Je me dis alors que je ne m'en sortirai pas facilement. J'invente une excuse, un prétexte et l'invite à sortir. On se retrouve donc devant le véhicule et je finis par lui poser la question. Comme il n'y avait que des marocains dans le village, je lui demande « Vous êtes marocain ? » Il me répond « Ah, non, je suis algérien. » J'en avais donc finalement trouvé un mais je venais de le foutre dehors. J'essaie alors de rattraper le coup. « Je suis en train de parcourir le méridien, je fais un spectacle... » Je lui explique que je cherche à interviewer les gens, est-ce que je pourrais vous filmer ? Et il me dit « Ah ! Non. Pas avec les hommes ! Et puis, j'ai déjà vu cela sur internet... » Voilà, un camping-car peut donc aussi servir à faire des films porno pour internet, en tout cas ce monsieur-là semblait faire une forte projection. J'ai quitté Sully-sur-Loire, ville de marocains. J'ai passé mon chemin.

Les petits cailloux que vous voyez là sur la carte désignent les endroits où j'ai arrêté mon camping-car, où j'ai fait une enquête. Je me suis ensuite arrêté à Viglain en Sologne. Je ne vais pas m'attarder sur la Sologne bien que malgré les apparences c'est un endroit où on peut apprendre des choses sur la campagne, outre sa tristesse particulière en hiver. Plus tard je me suis arrêté dans un village qui s'appelle Sainte-Montaine. J'ai frappé à plusieurs portes sans succès. Il y avait des écriteaux où on pouvait lire : « Attention, chien en psychanalyse ! » Ou bien : « Mon chien pourchasse mieux qu'il ne chasse. » Très accueillant... Une personne a fini par ouvrir et m'envoie à la mairie. Là, j'y apprends qu'il y a deux-cents habitants, que l'école a fermé en 1989. La secrétaire me dit qu'elle connaît tout le monde et qu'il n'y a pas d'étrangers qui vivent là. Enfin si, un turc qui n'est pas présent en ce moment et un yougoslave qui est né en France. Je retourne donc vers le camping-car et je m'assois dedans tandis que soudain un noir sort de la maison d'en face. Je me précipite tout content et fais sa connaissance. Je lui explique le projet et invite Eddy à prendre un verre dans le camping-car. Il est mon premier invité. Il vient de Centrafrique et habite ici depuis six mois. Je m'étonne alors que personne ne l'ait vu pendant ce temps-là. Ou plutôt, il y a deux hypothèses : les gens rentrent chez eux en voiture, se garent et s'engouffrent dans leur maison et ne voient donc personne. Ou bien les gens ont vu Eddy mais ils sont comme moi, ils partent du présupposé que tout le monde se connaît, donc s'ils ne le connaissent pas, c'est qu'il n'est pas du village et que ça n'est pas la peine de le retenir. De toute façon il n'a pas la tête d'un gars local... Il est donc très possible qu'ils l'aient vu plus d'une fois mais lorsque je leur demande si un africain habite le village, ils me disent que non.

Mais j'oubliais. J'ai tout de même rencontré quelqu'un avant Eddy. Je vais peut-être vous faire écouter un petit morceau de notre entretien. Pour commencer, je dois vous dire que dans mon cahier des charges, je devais aussi rencontrer des gens qui avaient été en Antarctique parce que mon père avait été là-bas, parce que le méridien passe par l'Antarctique, cela va de soi et parce que le père de Stéphane a été en Arctique, au Groënland. J'avais donc épluché les cinquante fois trente adresses de l'annuaire des anciens des expéditions polaires françaises à la recherche de codes postaux spécifiques afin de dénicher ceux qui habitent sur le méridien et avais finalement fini par en trouver un qui habitait à douze kilomètres de l'endroit où je me trouvais. Il nous raconte un petit peu l'Antarctique. Il s'appelle Alain H. et son code est HT92 ING1. H pour hivernage, T pour Terre Adélie, 92 pour l'année, ING pour ingénieur et 1 pour le chef des ingénieurs. C'est donc naturellement quelqu'un qui a une hauteur de vue, il dirigeait l'équipe des scientifiques et c'est très difficile de le faire parler en son nom, il ne dit jamais "je" même lorsque je lui demande de me raconter sa première journée. « Qu'est-ce que vous avez vu là-bas le premier jour ? »
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Alain H. :
- « En fait, la base est située en hauteur, à soixante mètres environ d'altitude, cela semble un peu élevé et on aperçoit à droite à gauche les bâtiments de couleur orange. Au niveau de la mer, tout est blanc si on arrive en hiver, mais comme là nous sommes au printemps, en général la glace est fondue, il y a des morceaux. Sinon l'ensemble est assez moche, il y a des portiques de débarquement en métal qui permettent de transborder des colis. C'est un chantier, un chantier quasiment permanent. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « En résumé, l'Antarctique, ce n'est que très vaguement beau. En voyage, on ne trouve pas toujours ce que l'on attend. La question que je lui pose ensuite est de me décrire sa chambre. Je vais faire vite et parler à sa place. De sa chambre, il a une vue sur une piste d'atterrissage en construction. Comme c'est l'été, les ouvriers travaillent jour et nuit et il entend en permanence des bruits qui ressemblent à la construction d'une autoroute. Voilà. Quant à moi, je suis à la recherche d'étrangers et je n'en trouve pas. Les deux ou trois premiers jours, rien. En fait, ça n'est pas tout à fait vrai. Je trouve des étrangers mais je ne trouve pas ceux qui correspondent à mon cahier des charges. Je vais donc arriver à Bourges et y passer deux nuits. Là, Stéphane va rejoindre et me dire : « Tu es vraiment honnête! Trop honnête. » Je m'astreignais trop aux limitations du cahier des charges. Je n'avais rien préparé avant de partir et avais choisi de faire confiance au hasard. Oui, je suis sans doute un peu trop honnête et je décide donc d'être un petit peu plus souple, d'accepter des étrangers de pays un peu plus variés pour le reste de mon voyage. Alors, comment trouve-t-on des étrangers à Bourges ? Bourges est une grosse ville, c'est sûr qu'ils y sont nombreux et si je n'en trouve pas là, je suis mal parce que pour l'instant la chasse a été maigre : un faux espagnol, un gars qui est né au pays mais qui est arrivé en France à six mois, ça n'était pas tout à fait ce qu'il me fallait et puis le gars d'Antarctique. Mais revenons à Bourges. Lorsque j'aborde des gens dans la rue pour leur poser des questions, nous sommes en ville, je me fais jeter. Les uns n'ont pas le temps, d'autres me disent qu'il doit bien y avoir des étrangers mais rien de plus. Je finis donc par me rabattre sur internet, je cherche Bourges Espagne, Bourges Mali, Bourges Algérie, Bourges Ouagadougou, Bourges Afrique, Bourges exotisme. Je trouve un coiffeur qui fait des tresses, un magasin qui vend des produits exotiques asiatiques, des associations, des restaurants couscous qui sont fermés quand je les appelle, une association qui s'appelle école - Burkina Faso. J'appelle. Je tombe sur deux vieilles dames qui ne connaissent pas de burkinabés, mais qui connaissent quelqu'un qui connaîtrait une jeune femme burkinabé. Je prends contact avec cette personne, lui téléphone, il me dit qu'il faut que j'envoie un mail, ça ne se passe pas très bien. Mais il y a tout de même deux personnes que j'arrive à contacter personnellement : le président de l'association France-Espagne et une jeune fille, Nadia, de l'association France-Algérie, qui va me présenter Himed qui va me présenter Kader. Et Kader sera le premier étranger que je vais interroger qui répondra totalement au cahier des charges. Écoutons-le. Il vient de quitter l'Algérie et est assis dans l'avion. Il ne sait pas trop où aller. Il ne connaît personne en France, en tout cas il n'a personne chez qui aller. Il a quitté l'Algérie pour améliorer sa vie, ne parle pas très bien français et arrive à l'aéroport de Roissy.

Kader :
- « Je vois des gens avec des noms sur des cartons, ils attendent, Jérôme, Kader, Himed, quelqu'un de la famille qui les attend, et moi, j'arrive là et je ne comprends rien du tout, je suis rentré et j'ai tourné dans les salles, comme ça, c'est un autre monde, parce que l'aéroport de Charles-de-Gaulle n'est pas comme celui d'Alger, je vois des vols vers Los-Angeles, New-York, Tokyo, Johannesburg, dans ma tête je me dis, ça, c'est le monde entier, parce que là-bas en Algérie, je voyais juste Damas, le Caire, Djeddah, Rabah, Tunis... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Kader vient donc d'arriver, découvre un nouveau monde et est un peu paumé mais il faut bien qu'il aille quelque part. Il y a des arabes à l'aéroport qui lui proposent de faire taxi parce qu'il a l'adresse de quelqu'un qui connaîtrait quelqu'un qu'il connaît, ou qui connaît peut-être son père, en tout cas, qui vient de la même ville que lui et qui habite Évry-Courcouronnes. Mais c'est la nuit et Kader se méfie. Il passe donc la nuit dans l'aéroport.

Kader :
- « J'ai passé la nuit dans l'aéroport. Sur un siège, la tête sur le sac à dos et le lendemain je me suis réveillé vers six heures, il y avait du monde autour de moi, il y a des vols tout le temps, j'ai reconnu le bureau de tabac, parce que le mot tabac, c'est pareil, c'est comme en Algérie, comme les mots cigarette, petit pain, croissant, crème, pour un petit-dèj le matin, donc, j'ai vu un bureau de tabac avec une lueur, et j'ai été acheté un paquet de cigarettes, des Camel, je me souviens très très bien, et une carte téléphonique aussi, j'ai sorti un billet de deux-cents francs et une jolie dame m'a rendu la monnaie et j'ai vu un bar, j'ai commandé un pain au chocolat et un crème et après le petit-déjeuner j'ai commencé à fumer. À l'époque, on pouvait fumer dans les lieux publics, la cigarette n'était pas interdite comme aujourd'hui, mais je n'arrive pas à sortir de l'aéroport, parce qu'il est tellement très grand, je sortais par là, le parking ici, le sous-sol, en haut, je n'arrivais pas à sortir, ce n'est pas une question de fierté, il y avait du monde, tous pressés, ils connaissaient bien tous, ils entraient par là, sortaient par là, mais je n'arrivais pas à demander comment sortir de là. Après, je suis sorti dehors fumer une cigarette et je me posais des questions : « Qu'est-ce que je fais ? Est-ce que je rentre en Algérie ? » Je n'avais pas de guide, je me sentais coincé. « Je prends l'avion et j'y retourne ? Et je reviens plus tard ? Non ! Il faut que je résiste, que je me démerde tout seul parce que c'est moi qui a choisi de venir ici. » Et après, j'ai pris la navette, c'est gratuit, ça a marché pour un ou deux kilomètres, j'ai fait comme tout le monde, j'ai vu une vague et je l'ai suivie, après j'ai vu tout le monde descendre alors je suis descendu comme tout le monde, on a pris l'ascenseur et j'ai entendu la musique dans l'ascenseur, wouaou ! ça, c'est une merveille, c'est le pays occidental, bien organisé, voyez, parce que là-bas, c'est la vérité, chez nous il n'y a pas ça, ça n'est pas qu'il n'y a pas de moyens, mais vous connaissez là-bas, le pouvoir, la corruption, c'est dommage, après, les portes de l'ascenseur se sont ouvertes et je suis arrivé dans une grande salle. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Là, il achète son billet, ça se passe bien. »

Spectateur :
- « Il avait quel âge à ce moment-là ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Aujourd'hui il a 38 ans, c'était en 1998, donc il y a douze ans, il avait 26 ans. Il achète donc son billet et on lui donne une carte de l'île de France, la fille du guichet lui explique gentiment qu'il faut changer à Châtelet de RER pour aller à Évry-Courcouronnes. On le retrouve à Châtelet.
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Kader :
- « Après, je vois Châtelet-les-Halles, je regarde une deuxième fois le plan qu'on m'a donné, Châtelet-les-Halles, oui, c'est ça, je suis sûr de moi, je descends, pour faire le changement, c'est très difficile franchement, très difficile, plus tard j'ai compris comment ça fonctionnait, comment marche le RER, le bus, le métro, il y a dix lignes, des croisements, c'est compliqué. C'est la première fois que je venais en France, il n'y avait personne, j'étais tout seul mais si j'y suis arrivé c'est grâce à Dieu, il y a un guide. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Pourquoi est-ce que c'est grâce à Dieu ? Il est complètement perdu, lorsque quelqu'un lui demande une cigarette, il répond en anglais alors qu'il parle mieux le français. Il ne sait plus quoi faire. À un moment, il décide de prendre le premier train qui part parce qu'il faut bien en prendre un. »

Kader :
- « J'étais en train de fumer ma cigarette et je me disais : « Qu'est-ce que je fais ? Qu'est-ce que je prends ? Quel RER ? » J'ai monté les escaliers, j'ai jeté un coup d'oeil là-haut, je suis redescendu et j'ai regardé les gens descendre du RER et d'autres y monter et ensuite, comme un coup de chance, au hasard, je me suis dit : « Allez, je monte aussi »Et je suis monté, je ne sais pas vers quelle destination, peut-être que ce train retournait à l'aéroport Charles-de-Gaulle, je ne savais pas, dont j'ai fait ça au hasard sans demander à personne, et je regardais par la fenêtre, des pavillons, des constructions, c'est un autre paysage, une autre image que celle que j'ai laissée en Algérie, c'est différent, le ciel n'est pas un ciel magnifique, il est gris, ça n'est pas le même climat, je regardais à gauche à droite, je n'avais pas l'habitude, l'Afrique et l'Europe, ça n'est pas pareil et je regardais chaque station, les unes après les autres. J'étais très fatigué, on était samedi et j'étais debout depuis vendredi à cinq heures du matin, il était dix heures, je n'avais pas dormi, pas fermé l'oeil. Ensuite le RER s'arrête, et je regarde mon plan, c'est marqué Évry-Courcouronnes, je descends. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Kader arrive donc au bon endroit, par hasard, grâce à Dieu. »

Kader :
- « Je suis à la gare. Le gars qui m'a dit que je trouverai là-bas des anciens algériens , qu'il y avait quelqu'un de gentil, qu'il fallait que j'aille chez lui, mais lui, il ne me connaît pas, il connaît peut-être mon père mais ça n'est pas un ami non plus, mon père n'est jamais venu en France, il est né en Algérie, a grandi là-bas, n'a jamais quitté l'Algérie sauf une fois pour le pèlerinage en Arabie Saoudite, il a de la chance franchement. L'adresse était 113 Place des Miroirs. Je connaissais quelques mots en français, miroir je connaissais, je me suis dit des glaces comme ça, c'est un quartier chic ça, c'est à côté de l'Agora, j'ai demandé à un black : « Monsieur, vous connaissez le foyer Sonacotra ? » Enfin, je n'ai pas vraiment dit Sonacotra, c'était mal marqué sur le papier qu'on avait donné. Et le monsieur m'a dit, je le remercie de tout mon coeur même s'il n'est pas là aujourd'hui avec nous : « Il faut aller tout droit, après tu vas là, et après là. » Il y avait de la circulation, des feux rouges, les gens respectaient les feux rouges, les voitures respectaient les gens, c'est organisé la circulation, jusque-là je suis content, les voitures passent au feu vert, les piétons sur le passage piéton, j'étais très fatigué, mais j'ai été courageux, j'ai traversé, j'ai fait comme le monsieur m'a dit, ensuite je suis arrivé dans une cité administrative, c'était la première fois pour moi, je ne connaissais pas la différence avec un quartier résidentiel, j'étais à la Place des Miroirs, à la cité administrative et je vois des bâtiments, ça n'était pas des gratte-ciel mais quand même, franchement il y avait des miroirs partout, il y a un tribunal, le ministère de la culture, des bureaux. « Wouaou, ils vivent ici les immigrés ?! franchement, c'est top de top, c'est la huitième merveille. » Après j'ai continué mon chemin, je demandais toujours aux gens pour tomber sur la bonne adresse et j'ai demandé à un arabe, en français et il m'a dit : « Tu cherches tes cousins ? Ils sont là-bas, sur le banc. Que des vieux. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « J'arrête ici. Kader arrive donc à bon port. Il a trouvé la personne qui va le loger mais celle-ci lui dit : « Ça n'est pas bien ici, ça n'est pas notre pays, c'est pas chez toi, rentre chez toi tu seras beaucoup mieux ». Kader avait préparé un petit mensonge et lui dit qu'il était juste venu acheter une voiture et qu'il retournait au pays après et ça lui permet de s'installer là. Kader est très content de son voyage, ça a été un peu difficile. Il dit « Je suis devenu un homme. » Quand il est arrivé en France, il avait un peu d'argent, il a visité Paris, les Champs-Élysées, Versailles, pendant deux mois, il va se balader tout en faisant des petits boulots sur les marchés. Il est encore très très content de toute cette aventure. Il est cariste aujourd'hui.

À Bourges, j'ai aussi rencontré Montserrat qui est espagnole, je ne vais pas vous dire comment j'ai fait sa connaissance parce que cela prendrait trop de temps.

Montserrat :
- « C'était le mois de janvier 1973, et je ne me rappelle pas vraiment du jour, c'était après les rois en Espagne, donc vers le huit, neuf ou dix. C'était un samedi matin. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- Montserrat a rencontré un français en été pendant cinq jours, il lui a envoyé des fleurs, ils ont correspondu, des lettres, des cartes postales, elle vient donc le rejoindre, elle est un petit peu angoissée, elle ne sait pas s'il sera là. Elle arrive à Paris à huit heures du matin et retrouve le garçon. Ils vont faire un peu de tourisme, elle mange du couscous pour la première fois et n'aime pas beaucoup ça. Ils vont à l'hôtel et comme le gars est de Rouen, le lendemain matin ils partent dans sa voiture et voilà les impressions de Montserrat lorsqu'elle arrive dans cette ville. »

Montserrat :
- « C'était une journée très très froide, un dimanche, on est arrivé à Rouen, oh la la, personne nulle part ! ça n'était pas Barcelone, il n'y avait personne, je lui dis : « Mais c'est pas possible, tu habites là toi ? Mais c'est horrible ça ! » Mais il n'y avait personne, vraiment. Alors lui... Je me suis dit : « Mon Dieu ! » On a été dans un café parce que je devais écrire quelques cartes postales que j'avais achetées à Paris et que je n'avais pas eu le temps d'écrire. Et la deuxième journée, je me suis fait un petit peu chier, parce que c'était moche, après j'ai appris à connaître, j'ai vécu là-bas pendant cinq ans, mais c'était moche. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Vous avez eu un moment de doute ? »

Montserrat :
- « C'est-à-dire qu'il n'y avait personne dans les rues. Nous avons mangé dans une brasserie et l'après-midi je ne voulais pas rester dans l'appartement, je lui dis : « Allons faire un tour. » Il n'y avait personne, nous avons été dans un café, il y avait deux ou trois personnes, personne ! Je lui ai dit : « C'est toujours comme ça ici ? » Mais lui, il était habitué, il était né à Rouen et avait toujours vécu là. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Donc, Montserrat est venue pour l'amour, elle a épousé ce monsieur, ils ont été mariés vingt-cinq ans, aujourd'hui, elle habite à Bourges depuis trente ans, ils ont divorcé il y a onze ans et maintenant elle habite seule. Je l'ai rencontrée le samedi et elle m'a raconté son vendredi. Elle se réveille tôt le matin, vers six heures, elle prend son temps, lit des magazines, prépare son repas du midi, elle travaille à la Sécurité Sociale dans le service des Cartes Vitale dans un grand open-space bien qu'elle-même, en tant que responsable, jouisse d'un bureau fermé. Elle est rentrée chez elle à seize heures, a promené son chien qui a 14 ans et qui est aveugle, a nourri son chat et a rejoint une copine pour aller au salon de l'habitat, là, elle a rencontré des gens avec lesquels ils ont bu du chianti, puis du champagne, ensuite une autre copine est arrivée et elles sont toutes allées chez elle et elles ont bu à nouveau du champagne, puis une autre copine est arrivée et elles ont toutes été au restaurant où elles ont d'abord bu du Saint-Nicolas de Bourgueil puis elles ont bu du vin blanc parce qu'il n'y en avait une qui n'aimait pas le rouge, puis le patron du restaurant a offert un Baileys à Montserrat et enfin elle est rentrée chez elle. Donc, c'est une soirée entre copines. Montserrat est venu en France pour l'amour et son vendredi soir ressemble à ça. »

Montserrat :
- « C'est comme ça tous les vendredis, on préfère le vendredi au samedi pour l'ambiance, tous les vendredis c'est entre copines. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Et les hommes ? »

Montserrat :
- « Les hommes, moi je n'en ai pas, il y en a une qui est homosexuelle, elle a une copine mais celle-ci ne vient pas avec nous, l'autre a un mari mais c'est comme si elle n'en avait pas, moi je n'en ai pas, Maryline, son copain travaille à Paris, il est chauffeur de car et il y vient à Bourges le week-end ou quand il peut, Céline n'en a pas non plus. Voilà. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Voilà, trente-cinq ans après le vendredi ressemble à cela. Il me reste un petit quart d'heure pour vous raconter la suite. Est-ce que ça ira pour les gens qui doivent aller au théâtre ? »

Spectateur :
- « Il reste encore beaucoup de trajet. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Oui, nous sommes encore à Bourges. Heureusement Jean-Christophe arpentait l'Allier et la Creuse et vous racontera ça la prochaine fois. Après Bourges, je me suis rendu dans le village de Culan. Je vais passer sur l'épisode de l'africaine qui fait du fromage de chèvre, d'ailleurs elle n'est pas née en Afrique mais en Bourgogne. Quelqu'un m'avait dit qu'une africaine habitait par là. Je m'engage donc dans cette direction, frappe à la première porte et demande : « On m'a dit qu'il y avait une africaine qui habitait par ici... Vous la connaissez ? » « Oui, je la connais, c'est plus loin là-bas, vous prenez les virages, passez sur la crête, c'est la première maison à gauche avec une bergerie, vous ne pouvez pas vous tromper, elle nous doit de l'argent d'ailleurs. » Me voilà donc renseigné, je tente d'y aller mais je me retrouve bloqué avec mon camping-car, ses sept mètres de long et ses trois tonnes, je suis obligé de faire demi-tour, les problèmes standards que l'on rencontre lorsque l'on se balade avec un pareil engin, je fais le tour par l'autre côté du village et grâce à un bon sens de l'orientation, je m'arrête en me disant que ça ne doit pas être loin, effectivement j'étais à moins de cinquante mètres. Il y avait là trois maisons et je ne savais pas laquelle était la bonne. Je me suis donc dirigé vers l'une d'elles pour me renseigner. « Oui, elle habitait là. Maintenant elle habite à dix kilomètres, vous savez. Il paraît qu'elle a eu des aides du Conseil Régional, enfin, c'est des on-dit, vous savez... » Les deux personnes m'ont parlé de Sylvie K., c'était un peu, comment dire, compliqué. J'ai pu converser avec elle directement par téléphone et ce serait une autre histoire que de vous le raconter. Je ne l'ai donc pas rencontrée de visu. J'ai donc poursuivi ma route et ai traversé le Massif Central. Il faisait moins dix degrés, j'avais un chauffage qui marchait au gaz, mais l'air était pulsé grâce à la batterie et ici a commencé mon angoisse de me retrouver sans électricité, c'est-à-dire sans chauffage, car le matin la batterie était presque plate. Jusqu'à présent il avait suffi que je roule chaque jour un peu pour recharger, mais maintenant, cette angoisse n'allait plus me quitter jusqu'à Mazamet, au sud. C'était assez désagréable que de me demander sans cesse est-ce que la panne est pour cette nuit. Je colmatais entièrement les parties peu isolées du camping-car. J'ai passé une nuit à La Courtine, un des endroits les plus intéressants de France. Deux mots tout de même sur cet endroit parce que ça le mérite. J'arrive à La Courtine le soir tombé, je voulais m'arrêter là mais je souhaitais aussi faire un plein d'essence. J'avais vu une pancarte qui annonçait un Intermarché en suivant la route d'Ussel. En fait, l'Intermarché se situait à plus de vingt kilomètres. J'ai donc traversé La Courtine et je ne l'ai pas trouvé. Au bout d'un moment, je décide donc de faire demi-tour. J'engage le camping-car en marche arrière sur une route en pente. Au moment où j'embraye la marche avant, le camping-car patine et je commence à glisser en arrière, grande angoisse, je freine, ma jambe gauche tremble, je finis par m'en sortir et retourne à La Courtine. Huit-cent-quatre-vingt-dix habitants. Tout est gris, les pierres sont grises, les ardoises noires, les conifères sombres. Je m'installe sur l'aire de service où comme d'habitude rien ne fonctionne. Et je vais donc dans les bars. Il y a une grande base militaire à La Courtine, une des plus grande d'Europe. Devant le premier bar j'aperçois au travers des vitres jaunes des silhouettes kaki. Je n'avais pas trop envie de passer la soirée avec des militaires. Je m'avance un peu plus loin dans le village, le bar d'après se présente sous la forme de deux grandes baies vitrées, des murs nus couleur vert pomme, une femme blonde décolorée est adossée à l'un d'eux et joue avec la télécommande d'un karaoké, c'est d'un triste, je continue. Je finis par entrer dans l'hôtel-bar-café-restaurant-brasserie, à l'entrée un écriteau annonce wifi disponible et c'était cela qui m'avait fait rentré. Je m'installe à une table. Une télé est allumée. Dans une série américaine, une fille est poursuivie par un violeur qui essaie de la tuer, la bande son est stridente, angoissante au possible, je suis juste sous les enceintes qui sont réglées très fort. Un homme est debout au comptoir et me dit : « Christine est parti faire une course, elle revient. » Il est habillé en kaki, la patronne est de retour et je commande un chocolat. Deux hommes arrivent, eux aussi en kaki, la patronne demande : « Alors, la chasse ? Vous avez tué beaucoup de bêtes ? » « Bah, on a tué le temps... » Je leur lance d'un ton drôle : « Et il est bien mort ? » Pas de réaction. La fille continue de hurler sous les assauts du violeur dans les haut-parleurs. J'essaie de travailler mais je n'y arrive pas. Je vais vous montrer une petite image du lieu.
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Au mur, il y avait donc ça. Christine a commencé à faire des blagues : « C'est quoi une blonde qui a les jambes écartées au milieu du salon ? Un humidificateur. » Elle riait en secouant ses énormes seins. Elle a dû enchaîner cinquante blagues du même acabit. Les chasseurs paraissaient embêtés. Voilà l'ambiance à La Courtine. À un moment, deux militaires sont entrés dans le bar. Ils m'ont paru sains. Un regard net, des bottes saines. Tout cela m'a légèrement affecté, j'ai donc décidé de rentrer au camping-car mais avant j'ai demandé si l'on pouvait manger. On m'a dit qu'il ne faisait que brasserie, la fondue était à cinq euros, le hot-dog à trois. J'ai préféré rentrer et me faire à manger moi-même. Et ce soir-là je me suis préparé un bon repas, car tous les soirs je me concoctais quelque chose. Un petit coquelet, des poireaux fondus avec de l'ail en chemise, de la roquette avec un Lussac Saint-Émilion. Et c'était chouette tout de même, à La Courtine, le camping-car c'était quand même bien comme échappatoire. Pour information, La Courtine est l'endroit où la première république soviétique russe a été établie. Mais c'est une autre histoire. J'ai donc continué au sud et je suis arrivé à Ussel où j'ai rencontré un africain. Je vais peut-être vous montrer quelques images. Nous n'en avons pas encore vu. »

Spectateur :
- « Nous n'avons pas vu grand monde pour l'instant. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Mais je ne vais pas vous montrer grand monde, une heure pour vous raconter quinze jours de voyage, c'est court. Je reviens au récit. Entre Ussel et La Courtine, cela ressemble à la Yougoslavie de Sarajevo. Il y a des véhicules blindés qui se baladent partout, la neige n'a pas entièrement fondu, il n'y a pas d'électricité et d'eau dans les aires de service, c'est triste à mourir. À Ussel, j'ai rencontré Samuel A. »

Samuel A. :
- « Je me souviens du jour exact. Je suis parti de Lomé le 19 septembre 82. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « À l'époque, Samuel a 17 ans, c'est un très bon élève qui vient d'obtenir une bourse pour venir étudier en France. Il rejoint son oncle qui habite à Toulouse. Il sait où il va, son voyage ne présente pas d'inquiétude. Voilà sa première émotion en France. »

Samuel A. :
- « En arrivant, ma première impression, c'était frappant, mon oncle avait allumé la télé, je vois des gens dire des choses sur le président de la république... Oh... sur François Mitterrand. Alors, je dis à mon oncle : « Mais éteignez donc ça ! » Ils ont rigolé. « Mais pourquoi-ça ? » « Vous ne voyez donc pas que l'on parle mal du président ? » C'était les fameux bébêtes show. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Il va à l'école, tout se passe bien, il est étonné, et beaucoup d'africains me disent la même chose, par le fait que nous mangeons à heures fixes et aussi, mais Samuel avait déjà vu cela chez les coopérants, nous vivons enfermés, tout le monde dans le salon, voilà, le monde est un peu différent mais pour lui tout se passe bien. Ensuite, je lui demande s'il a un objet de son pays à me montrer. Voilà ce qu'il me montre. »

Samuel A. :
- « Chez nous, il y a ces animaux (il montre un caïman) et il y a toujours cette tradition. Moi, je n'en ai jamais vu. Pour certains, par exemple quand il faut prendre une décision importante, on va le consulter dans la rivière pour voir si ce que l'on allait faire est bien ou pas. Dans une des régions que l'on a beaucoup fréquentée habite le caïman noir, je ne l'ai jamais vu jusqu'à présent, j'y suis retourné avec les copains mais je ne l'ai jamais vu, pour ce caïman noir il faut absolument apporter des poulets noirs en offrande. Vous le déposez et si il vient le chercher vous avez la bénédiction de faire ce que vous vouliez entreprendre, si ça ne se produit pas, ça veut dire que vous n'avez pas l'autorisation. En France, j'ai appris que les gens n'ont pas ce genre de choses dont ils seraient proches de la même manière. Il y a Dieu, on n'y croit ou on n'y croit pas. Il n'y a pas Dieu et autre chose. Tandis qu'en Afrique, le prêtre qui vient faire la messe croit certainement, enfin peut-être, je ne sais pas, en quelque chose d'autre. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Samuel est le premier et le seul parmi ceux que je vais interroger à me parler des pratiques culturelles de son pays d'origine de cette manière. Je lui demande comment il transmet cela à ses enfants. La question sortait un peu du cahier des charges mais je me la suis permise. Voilà ce qu'il me répond. »

Samuel A. :
- « C'est-à-dire que nous, on est un peu des faux africains, dès le départ, même quand nous habitions chez nous. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Quand vous dites nous, vous pensez à vous et votre famille ? »

Samuel A :
- « Non, nous sommes un certain nombre de garçons et de filles qui somment venus en France dans les années 80 ou même avant. Nous n'étions plus vraiment des africains parce que nous avions eu accès à la culture française. Et cette culture française qu'on nous avait inculquée a dominé tout le reste. Ce qui fait que je suis incapable de raconter à mes enfants quoi que ce soit de l'Afrique traditionnelle à part ce que l'on lit dans les livres. Moi, c'est ce que je leur dis toujours, c'est en France que j'ai vu pour la première fois un lion, même un éléphant. »

Spectateur :
- « Il n'a jamais emmené ses enfants en Afrique ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Je ne sais pas, je ne lui ai pas posé la question. Lorsque je l'ai rencontré, c'était un lundi soir, c'est vrai que bien qu'il soit noir il ne m'a pas paru beaucoup africain. Il m'a raconté sa journée du dimanche et la soirée de samedi où il avait fait du théâtre pour l'association Ussel-Afrique dont il est le président. Il avait joué un loubard, avec la capuche et le T-Shirt Dolce & Gabbana. Je lui ai demandé s'il était crédible et il m'a répondu : « Pas du tout. » Ensuite, il a interprété le rôle du cardinal Richelieu. Je lui ai dit que c'était bien d'avoir équilibré un loubard noir avec un cardinal noir. Et que fait-il maintenant ? Pendant une journée standard ? Il fait ça. »

Samuel A :

- « Je suis en train de préparer le cours sur les probabilités conditionnelles. Je leur avais posé la question suivante : « Dans une population, on a 60 % des gens qui ont une voiture, 65 % ont un poste téléviseur, 24 % n'ont ni l'un ni l'autre. La question fondamentale est de trouver la probabilité d'un individu qui possède une voiture sachant qu'il a déjà un téléviseur. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Je laisse à ceux qui se souviennent de leur cours de lycée le loisir de répondre à cela. Il est donc professeur de maths et vit avec une française. Lorsque je l'ai rencontré grâce aux coordonnées qui m'avaient été données à la mairie, j'avais d'abord appelé sa femme qui lui avait laissé un mot, puis nous nous étions parlés en personne et avions convenu d'un rendez-vous. Lorsqu'il s'y est rendu il avait pris avec lui un cahier et un crayon et notait obligeamment les questions que je lui posais ainsi que les réponses que je donnais à certaines de ses interrogations. Il faisait cela avec une grande précision et voulait certainement par là montrer son sérieux, il fallait que je le considère en conséquence. Il n'avait aucun accent et je me disais : « Mais il n'est vraiment pas africain. » Un peu plus tard, il a téléphoné à une malgache avec son téléphone portable, il a ri d'une manière bien particulière et dit des plaisanteries et je me suis dit, je confesse ici que cela ressemble à un cliché : « Ah! il est tout de même africain. » D'ailleurs, il le dit lui-même, il se considère comme un non-africain d'Afrique. On pourrait dire aussi un véritable africain d'aujourd'hui.

J'ai quitté Ussel et je me suis rendu à Mauriac où j'ai trouvé le quartier des arabes, ils appellent cela comme ça, ils ne sont que trois, et encore, le quartier des gris comme ils disent aussi. Il y a Mucohit qui est turc et qui a immigré en France d'une manière qu'on pourrait dire accidentelle. Comme nous n'avons pas beaucoup le temps, je vais seulement vous faire écouter le début de sa réponse à ma première question : « Comment êtes-vous arrivés en France ? »

Mucohit :
- « Moi, c'est le marié et le France. »
- « C'est-à-dire ? »
- « C'est le marié, la Turquie, après le France, dix ans en France. »


Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Bon, on est d'accord ? On ne comprend rien. J'ai mis un certain temps, je vous raconte son histoire, il s'est marié avec une française en Turquie suite à ce que l'on pourrait appeler un accident. Elle était tombée enceinte. Il n'a donc pas vraiment choisi. Lorsqu'il parle de la France, il ne cesse de soupirer. Il vit à Égletons où vivent environ une soixantaine de familles turques sur quatre mille habitants. Il y a une mosquée et beaucoup parmi eux ne parlent pas français, Mucohit habite là depuis dix ans mais il ne parle pas très bien français. Revenons à Mauriac. Il y a donc le turc qui vend des kebab. En face il y a un algérien qui est né en France et dont la mère est française. Ensuite il y a le magasin Roméo Mode. Le patron est fils de harkis. Je l'ai rencontré aussi et je lui ai posé la question. Il m'a dit qu'il était né à Moulins et que sa mère ne parlait pas français. Je me suis donc dit que sa mère vivait seule à Mauriac et que la seule personne avec laquelle elle peut s'entretenir est son fils. À Mauriac, il n'y a pas grand-chose. Il y a juste le méridien qui passe, d'ailleurs je vais vous montrer quelques images. »
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Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Il y a des vaches aussi et un cordonnier dont l'activité leur est dédiée, il vend des cloches. Je crois que l'on est pas très loin du plateau de Millevaches. Ensuite j'ai été à Aurillac où j'ai retrouvé Corine mais comme cette ville n'est pas sur le méridien, j'ai fait l'impasse. Je suis arrivé le soir et reparti le matin. À Sauveterre-sur-Rouergue et à Naucelle, je n'ai pas rencontré grand-monde. Nous étions déjà dans le sud. Lorsque je suis arrivé avec mon camping-car dans cette partie méridionale je me suis exclamé : « Ah ! qu'est-ce que c'est bien ! » J'ai moi-même grandi dans le Lot bien que je n'ai jamais eu l'accent. Le paysage m'a enchanté, les gens étaient très abordables, leur accent m'était familier mais finalement l'expérience que j'ai faite cette fois-ci, c'est que dans le sud, les gens vous jettent gentiment. Ils prennent un quart d'heure pour vous dire qu'ils ne peuvent pas, il vous expliquent en long et en large les raisons pour lesquelles ils ne peuvent pas, ou bien ils vous disent de repasser le lendemain avec un grand sourire. Ça n'a donc pas été très fructueux.

Puis je suis arrivé à Mazamet et à Aussillon. Là, j'ai rencontré des gens, toujours grâce à internet. Ah, j'allais oublier que j'ai aussi rencontré des notables. Le maire d'Aussillon et celui de Saint-Salvy-de-la-Balme dans le massif granitique du Sidobre. Ils produisent là les pierres tombales grises que l'on voit dans toute la France. Elles sont disposées un peu partout dans le paysage, sur le bord des routes près des ateliers. Donc, les deux maires que j'ai rencontrés ont réagi de la même manière. Ils avaient un joli costume. Lorsque je fais leur connaissance, je me lance dans l'explication standard : « Je prépare un spectacle sur le méridien, je cherche à rencontrer des étrangers... » Et avant même que j'ai fini de leur expliquer le projet, ils se sont exclamés qu'ils avaient ma solution, qu'ils connaissaient plein d'étrangers. Ils se sont tous les deux lancés dans une longue diatribe : « Machin est d'origine je ne sais pas quoi, untel aussi, etc. » et comme leur discours semblait durer, j'essayais de leur couper la parole pour leur préciser que je cherchais des étrangers particuliers et chaque fois que j'ai précisé ma requête, ils ont affirmé avoir la solution mais ne m'ont pas donné un seul numéro de téléphone ou contact concret que je pourrais utiliser. Pour ma requête, un maire n'est pas d'une grande utilité. Par contre, après l'avoir laissé parler un certain temps, on peut lui demander de l'électricité pour le camping-car. Le paysage était intéressant sur le massif du Sidobre. C'est une montagne pas très élevée d'environ sept-cent ou huit-cent mètres d'altitude, très érodée, avec d'énormes balles de granit de plusieurs mètres de diamètre disposées un peu partout comme si elles étaient tombées du ciel, dans les champs, dans les forêts, sur le bord de la route. Il y a un endroit qui s'appelle Le Chaos de la Balme où paraît-il on peut admirer une rivière formée de ces énormes roches qui aurait coulé sur le flanc de la montagne. L'adjoint au maire que j'avais aussi rencontré et qui était lui-même tailleur de pierre m'avait fortement incité à faire une visite là. Je me suis donc engagé sur une petite route avec mon camping-car. Ça a été une catastrophe. Je me suis d'abord dirigé vers le parking des autocars que je n'ai pas trouvé. J'ai garé mon véhicule sur le bord de la route et je suis parti à pied en suivant les indications pour les voitures. Il faisait un temps superbe. C'est là que j'ai appris qu'un parapluie peut servir même sous le soleil. Alors que je passais à côté d'un atelier, un chien qui se trouvait sur un chariot élévateur a commencé à me poursuivre. Il était gros, vieux et sans aucun doute méchant. Je suis donc revenu prudemment sur mes pas mais il continuait de me poursuivre. Comme j'ai un peu l'habitude de voyager, par exemple la nuit, j'ai eu le réflexe de chercher des cailloux par terre. J'étais entouré d'immenses roches de plusieurs mètres de diamètre mais je ne trouvais pas un seul petit caillou. Le chien approchait de plus en plus et bien qu'il semblait d'un certain âge il était plus rapide que moi et grognait méchamment. Et tout à coup je me suis souvenu que j'avais un parapluie dans la poche. Je n'avais pas ma bombe au poivre mais j'avais ce parapluie télescopique. En dépliant au maximum la poignée du parapluie et en faisant tourner ce simili bâton autour de moi, j'ai pu tenir le chien à une distance de cinq ou six mètres, ce qui m'a donné le temps de me replier. Un peu plus tard, j'ai aussi coincé mon camping-car dans ces sentiers étroits. C'était vraiment un enfer. Et je suis parti sans voir Le Chaos de la Balme. À Mazamet, j'ai rencontré un africain et comme nous avons un petit peu de temps je vais vous montrer des images de Latir. »

Latir :
- « C'était le 20 septembre 1979. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « En 79, Latir est un excellent étudiant sénégalais, je sais que c'est un peu loin du méridien, excusez-moi, il étudie la civilisation américaine et il est le meilleur de son université. Il doit obtenir une bourse pour les États-Unis. Un jour, pendant les vacances estivales, il rencontre un professeur dans la rue qui lui dit : « Mais qu'est-ce que tu fais là ? Tu n'es pas aux États-Unis ? » En fait, le doyen de la faculté avait envoyé un de ses neveux faire le voyage à la place de Latir. La corruption. Latir va le voir, se plaint, il finit par obtenir un poste d'assistant en langue à Londres. Sa première journée est donc en Angleterre, pas en France. Son départ est bien encadré, la première journée il doit aller chercher ses clés chez un couple de personnes âgées qui le loge pour la première nuit, il reçoit ses clés, l'adresse du logement où il doit habiter par la suite, ainsi qu'un cartable en cuir.

Latir :
- « Je suis allé récupérer cette clé-là et on m'a ensuite indiqué comment je devais faire avec le métro et les transports en commun pour rejoindre cette adresse. J'étais par hasard dans les wagons de tête et j'arrive à l'endroit où je devais aller. Je descends du métro, je ne faisais pas gaffe, je marchais et j'entends tout à coup un troupeau, une espèce de bruit énorme derrière moi, je me suis retourné, j'ai vu des mecs en costard cravate qui speedaient, je me rappelle que je me suis collé contre le mur, je les ai laissé passer, je n'avais jamais vu autant de gens qui allaient si vite. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Latir arrive donc à bon port après quelques émotions à l'adresse qu'on lui a donnée. »

Latir :
- « Je ne savais pas de quoi cela avait l'air, j'arrive, je vois le numéro et la rue, je regarde et je me dis : « Putain, j'ai une maison à moi tout seul, c'est quoi cette histoire ? » Je ressors du petit jardin qu'il y a devant la maison et je me dis : Non, ça n'est pas ça, ça ne peut pas être ça ! » Je ressors, je regarde bien le numéro, ça correspondait. Je mets la clé, ça marchait. Je mets l'autre clé, ça marchait. Bizarre. J'étais tout seul, j'étais complètement paumé, je me suis mis à chialer. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Il y avait quelque chose dans la maison ? »

Latir :
- « Oui, c'était meublé, il y avait tout, mais c'était une maison, il y avait un grand salon, je ne comprenais pas, on ne m'avait pas expliqué, il y avait trois portes, j'ai vu la première et ça ouvrait, je suis rentré et j'ai déposé mes affaires. Il devait être dix ou onze heures du matin, j'étais tout seul, je me disais : « Qu'est-ce que tu fais là, putain ? » C'était compliqué, je me rappelle, j'étais devant la glace et je me parlais. Pour un africain c'est compliqué, je n'étais jamais seul là-bas, j'étais toujours avec du monde, et en quelques heures, en six heures, tout bascule complètement, j'étais complètement paumé, devant la glace et je me parlais. Un truc de dingue ! Je ne pensais pas que cela pouvait exister d'être tout seul. Et j'ai dû m'endormir sur un des fauteuils. J'ai été réveillé par un bruit, alors je suis descendu et j'ai écouté le bruit derrière la porte, j'ai frappé et une fille m'a ouvert. Alors je lui dis : « Je m'appelle Latir, je suis assistant à telle école, je ne comprends pas comment cela se passe... » Elle se présente, elle était espagnole et me dit qu'elle était assistante dans un autre lycée. Elle m'explique la maison, comment cela marchait, on attendait aussi une allemande. Le problème était que je ne savais pas comment faire pour manger, je n'avais jamais préparé à manger de ma vie, je n'avais jamais rien fait de ma vie, je me levais le matin et je partais, je revenais, mon lit était fait, mes habits étaient repassés, on me faisait à manger, je critiquais même que c'était pas bon, et là, je me retrouve sans avoir mangé depuis le matin et je commençais à avoir faim, je me demandais comment j'allais faire, je ne savais pas faire à manger, je me suis encore mis à chialer comme un gamin, et puis cette fille-là m'a invité et je lui ai expliqué, elle était chouette cette fille-là, elle m'a tenu en main pendant une semaine je crois. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Pendant une semaine, elle va lui faire à manger. Comme il était seul, elle l'emmène aussi voir ses amis espagnols. Il ne comprend rien mais il est content, au moins il n'est pas seul, cela dure une semaine où il se laisse totalement porté mais après il se dit : »

Latir :
- « Elle doit avoir le même salaire que moi ? Elle ne va tout de même pas me nourrir. Tout de suite, j'ai pensé ça. Je ne vais pas faire comme au Sénégal mais je ne savais vraiment pas quoi acheter. De temps en temps j'achetais des trucs, mais je ne savais pas ce que c'était. Je n'osais pas acheter de la viande ou du poisson, je ne savais pas quoi en faire, la première chemise que j'ai repassée, je l'ai cramée, j'étais vraiment dans la merde. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Latir a donc passé trois mois à apprendre les bases, trois mois pendant lesquels il n'a rencontré aucun compatriote. Il le dit d'ailleurs très bien. »

Latir :
- « On était comme des enfants qui apprennent à marcher, on était concentrés sur notre petite vie quotidienne. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Et trois mois après, il va rencontrer ses premiers compatriotes. »

Latir :
- « Je me rappelle, la première fois que l'on s'est vus, c'était une grosse fête, on s'est rencontrés dans une station de métro, je venais de Londres et eux venaient je ne sais plus d'où. On s'est retrouvés et là, tu te sens vraiment bien, parce que tu retrouves les tiens, des gens qui pensent la même chose que toi. On avait des copines sénégalaises qui venaient nous voir de temps en temps, Et là, quand elles faisaient à manger, on regardait, parce que chaque fois qu'elles étaient là, on mangeait bien, et chaque fois qu'elles partaient, on ne mangeait que de la merde ! Donc, lorsqu'elles étaient là, on épluchait les patates, les légumes, mais on regardait surtout ce qu'elles faisaient, pour être autonomes. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Aujourd'hui, Latir s'occupe d'enfants en difficulté scolaire et il essaie de réduire l'écart culturel entre ces gamins qui sont souvent d'origine étrangère et le monde dans lequel ils vivent. Je lui ai demandé comment. Il m'a dit que c'était en individualisant ce soutien, en les connaissant bien. Il les amène de temps en temps au cinéma afin qu'ils aient des petits repères pour comprendre le monde environnant. Son activité est donc en quelque sorte liée à l'expérience qu'il a fait quand il est arrivé en Angleterre. J'ai aussi rencontré Habib, c'est une autre histoire. Il est vingt heures, je n'ai pas le temps de tout vous raconter. J'ai beaucoup sympathisé avec lui, il m'a invité à manger le soir, il m'a présenté ses amis. Habib est né en France, il y a vécu jusqu'à ses 20 ans puis est reparti là-bas où il a rencontré sa femme et a monté une entreprise. En 1988, il s'est réjoui des mouvements démocratiques et de la remise en cause du statut du FLN dans le système politique algérien. Et puis la guerre civile a commencé, sa femme ne portait pas le voile, c'est devenu l'horreur. Il a donc fui en France, pays qu'il connaissait très bien et il s'est installé à Mazamet où habitaient ses parents. Avec lui, je me suis dit que demander à quelqu'un de me raconter sa première journée en France c'était un peu comme demander à quelqu'un qui aurait fait une tentative de suicide de me raconter le jour de son passage à l'acte sans chercher à savoir ce qui a précédé. Lui, il n'avait rien à dire sur sa première journée, c'était une journée dont le voyage s'était passé parfaitement normalement, ensuite nous avons parlé de ses problèmes de papiers, à son arrivée, il avait eu le statut d'asile territorial qui avait été créé spécialement pour le problème algérien. Il pleurait lorsqu'il m'a raconté le moment où il a ouvert la lettre préfectorale qui annonçait qu'il avait le droit de rester. Voilà, j'ai mangé avec lui, on a été à un vernissage où j'ai rencontré le maire, où ce dernier m'a fait son sketch de maire. J'ai dormi là et j'ai traversé la Montagne Noire pour rejoindre Carcassonne. Il neigeait à cinq cents mètres d'altitude et je m'imaginais déjà sur le bord de la route en train d'installer les chaînes dans ces flaques de grosse neige fondue. J'ai finalement rejoint Carcassonne où je n'ai rencontré personne. Comme je n'avais pas l'électricité dans le camping-car, je ne pouvais pas écrire sur mon ordinateur, je n'écrivais que sur un cahier et je n'avais pas non plus pu capturer les images que j'avais tournées dans mon ordinateur, j'étais donc très en retard dans mon travail, je devais donc faire cela à Carcassonne. J'ai tout de même visité la cité, qui est une cité remplie de touristes, enfin, c'était plutôt une cité remplie d'absence de touristes avec partout des magasins destinés aux touristes. Sinon, j'ai été mangé une choucroute au restaurant Le Longchamp, c'était plutôt bon. J'ai ensuite récupéré Stéphane avec lequel nous avons passé la nuit dans les Corbières, puis nous sommes remontés vers le nord jusqu'à Orléans où j'ai passé ma plus belle nuit dans le camping-car, dans un paysage magnifique, sur le bord de la Loire. Nous pourrions finir sur ces images, sur la vue du camping-car à Orléans, nous nous sommes promenés sur la digue du canal de Briare, c'était très beau, c'était un matin brumeux et nous avons rendu notre camping-car. Voilà, j'ai fini mon compte-rendu pour ceux qui ont besoin de partir. »

Seconde partie : Débat

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Spectateur :
- « Vous n'avez rencontré finalement qu'une seule femme ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Oui, mais ça ne m'a que moyennement étonné. Habib est venu avec sa femme. J'en ai rencontré d'autres, mais certaines ne correspondaient pas au bon pays et d'autres n'ont pas souhaité répondre à mes questions. Pendant mon voyage, ils parlaient à la radio de la révolution facebook. C'est vrai que je vivais en partie la même expérience avec internet. Si on téléphone aux gens, ils sont tellement habitués à se faire démarcher qu'ils vous rejettent. Si on se présente directement chez eux, ils se méfient même si on est avenant.
Cela ne marche pas très bien. Par contre, si l'on passe par internet, cette espèce de vitrine publique donne le droit d'appeler les gens, de passer chez eux. On leur dit : « Je vous ai vu sur internet. » C'est ce que j'ai fait... Je fouillais sur Google... Et je trouvais quelqu'un qui avait participé à... Par exemple, Habib qui avait participé à une exposition de peinture organisée par une association qui s'appelle "Traversées africaines". Je les avais appelés et on m'y avait donné son numéro. J'avais donc un alibi, et dans ce cas, j'étais bienvenu chez eux. Il y a sur internet une pseudo-vie sociale, tout un tas de connexions que j'ai déjà expérimentées dans d'autres pays. Et en campagne française, c'est vrai aussi. »

Spectateur :
- « Il y a beaucoup de méfiance en campagne française. Et sans vouloir vous vexer, vous n'êtes pas typiquement français. Rien que cela peut très bien vous fermer des portes. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Oui, tout à fait. Pour l'anecdote, il y a quelques années, je me souviens avoir fait du stop Porte de la Chapelle, je voulais aller à Bruxelles, j'ai attendu sept heures. Finalement, c'est un chinois qui s'est arrêté. Comme par hasard. Voilà, ces choses-là arrivent. Ça n'est pas grave. Il faut essayer quand même. Il ne faut pas se démonter. »

Spectateur :
- « Je viens de Bretagne. Si quelqu'un comme vous se présentait devant chez ma mère, je ne pense pas qu'elle ouvrirait. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Pourtant, lorsque je m'explique, j'ai un projet tellement improbable qu'on ne peut pas me soupçonner de vouloir vendre quelque chose. »

Spectateur :
- « Non, non. Elle va se contenter de votre visage. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Est-ce que cela serait différent ici ? Pas beaucoup. »

Spectateur :
- « Combien de tentatives avez-vous fait ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Il faut quatre tentatives pour un résultat. C'est aussi une question de temps. Je resterais trois jours dans un village, je pense que cela marcherait. Je rencontrerais suffisamment de gens. Mais là, je devais parcourir neuf-cent kilomètres en quatre jours. »

Spectateur :
- « C'était affreux comme voyage ! Non ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Stéphane et Corinne ont vu les étapes. La Sologne, oui, c'était un peu dur... »

Spectateur :

- « Vous avez pleuré ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :

- « Non, je n'ai pas pleuré. Ça va, je peux résister à ce genre d'épreuve. Je n'ai pas décrit mon menu de chaque jour mais je me faisais à manger tous les soirs. Il est important de se soucier de soi. Je me faisais de vrais plats et j'ai bien mangé. C'est vrai que je me sentais des fois un peu seul. Parce que les journées sont courtes, c'est le plein hiver. Au solstice. Après cinq heures, c'est fini. Je ne peux plus parler à personne. Il y a bien les cafés mais si je dois partir le lendemain matin, à quoi me sert de rencontrer des gens... Ceci dit, j'en ai rencontré pas mal au café et à ma grande surprise les gens ne connaissent pas vraiment le village. Par exemple à Mauriac, une ville de deux mille habitants, ça n'est pas très gros, il a bien fallu que je demande à quinze personnes pour avoir la première information pour savoir où il y a des étrangers. Deux mille personnes, il y a nécessairement des étrangers. Et j'ai fini par en trouver, seulement au bout de quinze personnes, j'ai trouvé le quartier des arabes. Le Barbès de Mauriac. »

Spectateur :
- « Moi, j'y ai passé mes vacances, j'arrivais de Paris, ça suffisait déjà... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Quand j'étais à Carcassonne dans un café... Quand on est dans un café et qu'on écrit sur un cahier, les gens sont intrigués et viennent vous parler. Si vous voulez vous faire des amis, c'est un truc qui marche bien. Donc, j'étais à Carcassonne dans un café et un gars, Franck, vient me parler. Il était de Normandie et il s'était installé à Rennes-les-Bains. Vous connaissez Rennes-les-Bains ? Il me l'a présenté comme ça : « C'est un endroit où il y a plein de RMIstes. » Je lui dis « Ah bon ? » Il me dit « Oui, il y a des énergies spéciales là-bas. Il existe là-bas le bain fort.» Ce sont des thermes. Et donc les RMIstes, selon lui, s'intéressent aux énergies spéciales et sont venus s'installer dans le village. Ils se sont mis dans les grottes aux alentours, des caravanes, et il me dit : « Et évidemment, il y a la guerre entre les gens du pays et les autres. » Or, il se trouve que Rennes-les-Bains est sur le méridien. J'aurais bien aimé finir là-bas. J'aurais bien aimé arriver là-bas dans mon camping-car et dire « Bonjour, je fais un spectacle sur le méridien... » et voir comment on m'aurait accueilli. »

Spectateur :
- « Je n'ai pas compris cette histoire des énergies spéciales... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « C'est mystique. Ce sont des gens mystiques. Lui, il dit les RMIstes à la place des gens mystiques. »

Spectateur :
- « Parce que les mystiques finissent par devenir RMIstes ou le contraire ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Je ne sais pas. »

Spectateur :

- « Les RMIstes, ça veut dire qu'ils ne travaillent pas. On aurait pu aussi dire les babas cool. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Il me disait que ça faisait quatre ans qu'il était dans le sud et que les gens étaient au départ d'un abord très simple, qu'il était très facile de faire leur connaissance quand on est un peu bavard et que l'on sait poser des questions standard. Mais par la suite, ça peut se fermer de manière très nette et définitive. Ça recoupe en partie mon expérience. Finalement, j'ai rencontré plus de gens dans le nord en frappant aux portes que dans le sud. Paradoxalement, c'est en Sologne où j'ai rencontré le plus de gens simplement alors que c'est l'endroit où je me suis senti le plus triste. »

Spectateur :

- « Ou peut-être est-ce justement de ce fait. Le fait qu'ils soient très isolés,... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Ou on tire le bon numéro ou pas. De toute façon, c'est tellement improbable de rencontrer quelqu'un qui se promène en Sologne en hiver, c'est tellement moche, enfin si, c'est beau, c'est une certaine forme de beauté, et il faut être sensible à ce genre de beauté. »

Jean-Christophe Marti :

- « J'ai une question sur le camping-car. Je voyais cela comme quelque chose de très cosy et tu décris cela comme une charge... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :

- « C'est une charge, oui. Imagine, tu pars en voyage avec un sac à dos, c'est simple. Tu pars en voyage avec deux valises, c'est déjà plus compliqué. Tu pars en voyage avec une maison, ce n'est vraiment plus marrant. »

Jean-Christophe Marti :
- « C'est censé être conçu pour une autonomie... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « En fait, c'est un tourisme grégaire. Les gens se mettent tous au même endroit à des endroits qui sont prévus à cet effet. Je me souviens avoir fait cinquante kilomètres une nuit, je passais de village en village sans trouver d'endroit, finalement, je suis tombé sur une aire de camping-car avec des bornes électriques. Les seules de mon voyage avec celles d'Aurillac qui ne marchaient pas non plus. Je suppose qu'en été, il doit y avoir vingt camping-cars les uns à côté des autres à cet endroit. Au fond, le camping-car doit être un moyen de résoudre un problème de couple : il y a celui qui veut rester à la maison et celui qui veut voyager, et comme cela on a deux. »

Jean-Christophe Marti :
- « C'est un compromis... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Oui, une galère maximale, la galère de la maison et la galère du voyage. »

Stéphane Olry :

- « Cela évite aussi les silences lourds dans un couple parce qu'il y a une activité permanente, il faut brancher le gaz, il y a toujours quelque chose qui ne marche pas, donc vous ne vous embêtez pas une minute, il n'y a pas de problèmes de couple. »

Spectateur :
- « Et puis c'est bien pour rencontrer des gens, là, vous n'en avez pas rencontré mais sinon... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :

- « Si, j'ai rencontré des camping-caristes à Sully-sur-Loire, ceux qui m'ont donné le plan qui est accroché là. Le conseil qu'ils m'ont donné, c'est « Ne dormez pas seul, c'est dangereux ! » Mais à partir du moment où on décide de ne pas respecter les règles, où l'on abandonne l'idée d'avoir de l'électricité et que l'on prend l'eau n'importe où, la vie devient beaucoup plus simple. C'est ce que j'ai fait. Hormis l'angoisse de la batterie plate... »

Spectateur :

- « Et puis, les camping-cars, on ne peut pas aller garer en ville, non ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Une personne m'a dit qu'on ne pouvait pas m'interdire de me garer en centre-ville, mais je n'ai pas vérifié. Sauf que pratiquement, garer un véhicule qui fait sept mètres en centre-ville, on rigole. Et j'ai été coincé maintes fois où j'ai dû faire marche arrière dans des rues trop étroites. Et puis, j'étais seul. Il y a des rétroviseurs de chaque côté, mais je n'ai pas l'habitude de voir à une distance de sept mètres dans un rétroviseur... Je voyais bien si j'allais toucher à droite ou à gauche, mais pour le reste, ça n'était pas facile. Et puis c'est haut. Trois mètres avec une antenne en plus. Cela m'a posé des problèmes, par exemple, avec Stéphane en revenant. Et comme je suis plutôt de nature à me dire « Allez ! On y va ! »... Ce n'est pas du tout ce qu'il faut faire avec un camping-car. Il faut prendre les nationales, se garer sur les parkings de routiers. D'ailleurs les aires de services sont souvent les parkings de routiers. On est à la campagne, des camions arrivent et les remorques réfrigérées se mettent en route la nuit. C'est vraiment sympa ! J'ai pris des images que je ne vous ai pas montrées. Au début, ce n'était pas vraiment marrant les aires de service. Et ensuite, dès que j'ai abandonné l'idée de m'y installer, c'était mieux. Je m'enfonçais dans la nuit en allant au hasard, n'importe où, comme avec Corine, dans la montagne, on s'est dit « Arrêtons-nous là, ça n'a l'air pas trop mal. » Au moins le matin, lorsque l'on ouvre la porte, on est dans le paysage...

Spectateur :
- « Ce n'est peut-être pas le moyen de transport adapté pour parcourir la méridienne. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « C'était tout de même adapté parce que, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais j'ai souvent filmé les entretiens dans le camping-car. Ça dépendait des gens, pour certains, ils ne voulaient pas rentrer dans le camping-car mais acceptaient que je vienne chez eux. Pour d'autres, c'est le contraire. Ça, c'est la raison qui justifie vraiment le camping-car. Mais une camionnette aurait fait l'affaire. Au départ, l'idée du camping-car venait du fait que je ne peux pas très bien marcher à cause d'un problème de genou. Et comme les autres... La carte n'est pas là, mais il restait beaucoup de kilomètres à arpenter... »

Spectateur :
- « C'est toi qui as choisi de parcourir autant de kilomètres? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « J'ai fait le bouche-trou quand même. »

Corine Miret :
- « Enfin, à partir du moment où tu avais un camping-car, tu pouvais aller loin. »

Stéphane Olry :
- « Le choix était celui de Kenji. Cela fait deux ans qu'il était question de cette histoire de camping-car. Mais je trouve que c'est très éloquent. De toute façon, il n'y a pas d'arpenteur qui nous ait dit que ça a été une vallée de rose. Le fait de rencontrer des gens, c'est très bien, mais la voirie raconte aussi des choses. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Le véhicule aussi. »

Stéphane Olry :

- « La voirie vous dit : « vous venez, vous consommez de la culture, du tourisme, et vous vous cassez. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Une personne dans un camping-car ne consomme pas beaucoup, il fait la bouffe chez lui, il dort dans le véhicule. C'est pour ça qu'il n'y a pas beaucoup d'aires de camping-car. Ça n'est pas rentable pour les commerçants. Il y a aussi des aires de camping-car avec des chicanes. Parce qu'il n'y a pas que les touristes... Il y a aussi les gens du voyage, les Roms. Et il y a des astuces pour éviter que ces gens-là ne s'installent, toutes sortes de techniques. »

Stéphane Olry :
- « Il n'y a pas de mystère. Moi, j'ai vu deux ou trois aires de camping-car avec Kenji, il n'y avait pas d'électricité, pas d'eau en hiver. C'est comme ça. Ils ne veulent pas avoir les gens du voyage qui s'installent. L'été, ils seraient maintenus à distance par l'aspect grégaire des touristes en camping-car. Point barre. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Ce qui était très beau dans ce voyage, c'était de suivre une ligne qui n'est pas naturelle, je ne suivais pas les vallées mais une ligne abstraite. Et je faisais peu de kilomètres par jour, environ cinquante, et même si j'ai de temps en temps suivi les nationales pour faire de grands bonds, j'ai tout de même épousé le relief en restant assez proche du méridien. Et on se rend compte des transformations du paysage, en à peine trente kilomètres, c'est absolument incroyable, la terre est différente, la faune est différente, l'architecture aussi, le relief, ça change tout le temps. On ne s'en rend plus compte en autoroute où tout est tellement nivelé. On traverse des paysages sans les éprouver. On n'a pas de rapport physique. Dans mon cas aussi, mon rapport était limité puisque j'étais dans mon camping-car... Mais lorsque je parcours des lacets, j'allais à trente ou quarante kilomètres/heure, j'avais le temps de voir. »

Spectateur :
- « Et le fait d'avoir une mission ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « La mission impose des actions que l'on ne ferait pas seul. Par exemple, la saison. En hiver, ça n'est vraiment pas le moment d'y aller. »

Spectateur :
- « Et qu'est-ce que les gens disaient à propos de cela ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Je crois que cela leur paraissait tellement aberrant. Ou bien cela leur paraissait très opaque et ils refusaient, ou bien ils m'invitaient chez eux et se disaient qu'au moins, cela m'aiderait. »

Spectateur :
- « Et ils ne vous posaient pas de questions ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :

- « Il y en a un qui m'a demandé si c'était rémunéré. Mais la plupart des gens avaient une activité dans une association, étaient des gens plutôt ouverts. Je m'étais fait cette réflexion. Lorsque l'on cherche à étudier une population, supposons que c'est celle des gauchers, on risque de n'interroger que les personnes que l'on connaît. Pour éviter cela, il vaut mieux se donner des limitations avec des critères transverses à la population que l'on étudie. Par exemple, en interrogeant seulement les gauchers qui sont nés les jours pairs d'une année bissextile. Cela complique la recherche et devrait permettre de trouver des gens plus représentatifs. C'est un peu ce que l'on a fait en allant sur le méridien à la recherche d'étrangers, je pensais rencontrer des étrangers un peu au hasard. Mais en fait non. J'ai rencontré des gens comme je les aurais rencontrés n'importe où. J'aurais fait du Google, je me serais renseigné dans les mairies, exactement comme je l'ai fait. Et on serait tombé sur ceux-là, ceux que j'ai rencontrés. »

Spectateur :

- « Est-ce que les gens sont méfiants ? Le fait que vous ne cherchiez à ne rencontrer que des étrangers. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Non, parce que je suis moi-même étranger. Et puis chaque fois que j'arrivais dans un village, je racontais que moi-même j'avais grandi dans un village. Une forme d'empathie. Et je jouais là-dessus. Je trouve qu'une bonne stratégie pour faire parler les gens, c'est de commencer à parler de soi-même. Et comme cela, les gens réagissent, et cela devient une discussion. La contrepartie est la lenteur. Si chaque fois que l'on rencontre quelqu'un, il faut commencer à raconter une histoire, ça prend du temps. C'est un travail où il faut être assez bavard. Et patient. Je pense que si tu passes trois jours dans un village, les gens t'acceptent assez vite. Il m'aurait fallu trois mois. Parce que tu fais le tour du village plusieurs fois, et tu finis par leur faire pitié, ils se disent son projet est vrai, il se donne tellement de mal... »

Spectateur :

- « Il y aussi la curiosité dans les villages. Il ne se passe pas grand-chose toute l'année. Voir quelqu'un qui débarque, cela fait une activité. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « J'ai rencontré plein de gens adorables. Simplement, je cherchais des étrangers. Et ça limitait. Un jour, à Culan, j'ai rencontré un cafetier très sympathique et nous avons joué à l'Awale. Je me suis consolé en me disant que c'était un petit morceau d'Afrique au fin fond du Cher. »

Spectateur :

- « Et pourquoi 15 jours ? »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Pour des raisons de budget et de disponibilités. »

Stéphane Olry :

- « Plus longtemps aurait été possible. Certains l'ont fait. Il y en a un qui est parti un mois et demi. Mais l'idée de Kenji était de préparer la logistique une semaine et se lancer sans préparer les rencontres avant. Parce que l'on aurait pu aussi préparer tous les rendez-vous à l'avance. Mais cela n'aurait plus été des rencontres. Ensuite, le deuxième désir de Kenji était d'enchaîner directement avec le compte-rendu. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Oui, d'ailleurs je ne suis pas encore rentré chez moi. Enfin, si. Hier soir. Si vous voulez louer un camping-car, en tout cas, c'est à côté, à Saint-Germain-les-Arpajon. »

Spectateur :

- « Ça ne donne pas trop envie. »

Spectateur :
- « Le fait d'être dépendant de l'électricité comme ça... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Je n'en étais pas vraiment dépendant. J'ai cru au départ que c'était possible d'en trouver, donc j'en ai cherché. Si on m'avait dit au départ qu'il n'y avait pas d'électricité, j'aurais rangé mon ordinateur et je n'en aurai pas cherché. »

Jean-Christophe Marti :
- « Mais tu voulais filmer les gens quand même. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Oui, il n'y avait qu'une petite batterie sur la caméra. Mais après quelques jours, Stéphane m'a ramené de grosses batteries qui m'ont permis de résoudre ce problème. »

Corine Miret :

- « On s'était dit qu'en partant en camping-car on aurait la possibilité de faire cela. Mais en fait non. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « C'est du douze volts. On aurait dû y penser. »

Stéphane Olry :
- « C'était un problème logistique. Quand on s'en est rendu compte, on s'est tout de suite dit qu'il y avait un gros problème. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « On avait tout organisé en fonction de cela. »

Jean-Christophe Marti :
- « C'est comme partir sur la Lune en ayant oublié je ne sais pas quoi. C'était un peu Appolo 13... »

Spectateur :
- « Et il me semble qu'il y a beaucoup d'endroits où les camping-cars ne sont pas bien vus. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « Chaque fois que je me suis retrouvé sur une petite route face à un tracteur, on m'a jeté des regards... J'aurais été en voiture, il aurait aussi fallu que je fasse une manoeuvre. Mais là, la personne semblait vouloir me dire « Encore un camping-car qui fait . » Et en plus, c'est vrai, les camping-cars font chier... »

Spectateur :
- « Oui, j'ai fait du camping sous toile pendant des années avec mes enfants, c'est insupportable de se trouver coincé entre deux camping-cars. De plus en plus énormes, de plus en plus gros, et on a fini par ne plus aller dans certains endroits parce que c'était devenu intenable. Et sur les petites routes, c'est pareil, c'est pénible de croiser ces gros machins. »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :

- « C'était un exercice d'humilité de conduire un camping car pendant deux semaines. »

Spectateur :
- « L'étranger autonome qui ne fait pas un peu soumission aux usages locaux, ça ne passe pas toujours bien... »

Kenji Lefèvre-Hasegawa :
- « La prochaine fois, ce sera le compte-rendu de Jean-Christophe qui a arpenté la nuit la Corrèze et la Creuse. »