Khady Demba : dossier

Une mise en voix, en musique et scénographique de la dernière nouvelle de "Trois femmes puissantes" de Marie NDiaye

Pourquoi Khady Demba ?
"Elle avait ignoré quelle forme prendrait leur volonté de se débarrasser d'elle mais, que le jour viendrait où on lui ordonnerait de s'en aller, elle l'avait su, ou compris ou ressenti, dès les premiers mois de son installation dans la famille de son mari, après la mort de celui-ci."

Je lis les livres de Marie NDiaye depuis un lointain matin où j’ai entendu une chronique sur un de ses livres à la radio. Elle y racontait venir de Pithiviers. La ville où j’ai passé mon enfance. J’ai acheté La sorcière. J’ai ensuite lu tous ses livres.
Dans Trois femmes puissantes (Prix Goncourt 2009), j'ai gardé en tête le souvenir du dernier personnage, Khady Demba.
C'est sans doute en Afrique. Khady Demba, jeune femme veuve et sans enfant est mise à la porte de sa belle-famille un matin. Sur le seuil, sa belle-mère lui marmonne : "Tu ne dois pas revenir ici. Tu dois nous envoyer de l'argent dès que tu seras là-bas. Si tu n'y arrives pas, tu ne dois par revenir." Elle part avec pour tous bagages un rouleau de billets, un pagne et un morceau de pain emballé dans une feuille de journal. Son voyage vers l'inconnu lui révèlera sa force mentale, mais aura raison de sa constitution solide et volontaire. Sa dignité et son honneur se fortifieront à mesure que son corps s'affaiblira.
L'écriture de Marie NDiaye, limpide, ciselée, rigoureuse, suit les méandres du voyage de Khady Demba, depuis l'annihilement dans le cocon de sa belle-famille, en passant par la prise de conscience que sa vie lui appartient, jusqu'à la révélation de sa réincarnation en oiseau. Un destin tragique et sublime. Celui d'une métamorphose.
Khady Demba est le nom (et c'est sa seule propriété) d'une "migrante". Une des personnes dont nous n'entendons parler en général qu'au travers d'une macabre comptabilité. Ce récit est celui de son voyage vers l'inconnu.
Je me souviens en écrivant ces lignes d'une des premières phrases du récit de M.F.K. Fisher dans "Une mariée à Dijon" :
"C’est là-bas que j’ai appris qu’il est bienheureux de recevoir, appris aussi que tout être humain, si vil soit-il, mérite d’être pour moi un objet de respect et même d’envie, car il sait quelque chose que je ne serai peut-être jamais assez vieille, ni assez sage, ni assez bonne, ni assez tendre, pour savoir."
Cette conviction de l'unicité et de la richesse de chaque être humain, que l'on retrouve chez Marie NDiaye et chez M.F.K. Fisher, n'est peut-être pas étranger au fait qu'elles soient les deux seuls auteures dont La Revue Eclair a souhaité adapter une œuvre.
Corine Miret

L'écriture de Marie NDiaye
"…la conscience claire, indubitable, qu'elle venait d'accomplir un geste qui n'avait procédé que de sa résolution, (…), la comblait d'une joie ardente, féroce, éperdue,…"

L'écriture de Marie NDiaye, -ses répétitions, ses parenthèses, ses incises ; la complexité du récit qui rend compte des faits mais aussi des sensations et du cours des pensées de Khady Demba- se doit d'être entendue mais aussi éprouvée.
En 2012, j'avais dit pour une unique représentation le texte Révélation (une des nouvelles du recueil : Tous mes amis) lors d'une soirée du festival "L'Atelier du Plateau fait son cirque".
J'avais senti les suspensions, le trajet sinueux, progressif, parfois mystérieux, produits par le style de l'écriture de Marie NDiaye.
Elle nous fait entrer physiquement, par son style, aussi bien dans le chemin concret parcouru par ses personnages que dans leurs imaginaires.
Dire ou écouter un récit de Marie NDiaye, c'est accepter de se laisser embarquer pour l'inconnu, accepter les arrêts, les incertitudes, accepter de faire un voyage sans en connaître l'issue.

L'adaptation
"…ce soutien qu'il lui apportait ne remettait nullement en cause l'idée qu'elle avait maintenant de sa propre indépendance, de son affranchissement d'une quelconque volonté d'autrui la concernant,…"

 La lecture en entier du texte de Marie NDiaye dure environ deux heures.
J'ai choisi d'en faire une adaptation d'une heure environ en choisissant cinq pans du texte.
Parce que qu'il me paraît fondamental de ne pas fractionner le rythme de l'écriture; de conserver les répétitions, les retours, les incises, les changements de temps, pour donner à percevoir l'acuité avec laquelle Marie NDiaye rend compte des vies intérieures et extérieures de Khady Demba.
Il est nécessaire de faire ce chemin rythmique avec le personnage par l'écriture.

Sur scène
"Le propre de Khady Demba, moins qu'un souffle, à peine un mouvement de l'air, était certainement de ne pas toucher terre, de flotter, éternelle, inestimable, trop volatile pour s'écraser jamais…"

Trois partitions.
Une textuelle, dite par Corine Miret.
Une musicale, improvisée par Isabelle Duthoit.
Une plastique, créée par Johnny Lebigot.

Des collaborateurs de longue date de La Revue Eclair.
Isabelle Duthoit, musicienne, improvisait à la voix dans Hic Sunt Leones (de Stéphane Olry, programmé au Festival d'Avignon en 2012).
Pour Khady Demba, elle improvise à la clarinette.
Elle crée une partition autonome qui chemine parallèlement au texte, qui s'entremêle ou non avec lui, selon le chemin que parcourt chaque auditeur.
Le son de la clarinette qu'elle crée par son souffle, un mouvement de l'air, résonne de façon particulièrement pertinente avec le texte.

Johnny Lebigot, plasticien, a programmé plusieurs spectacles de La Revue Eclair à l'Echangeur à Bagnolet, lorsqu'il en était un des codirecteurs.
Il fut l'un des quatre Habitant du bois lorsque La Revue Eclair fut associée au Théâtre de l'Aquarium et avait à cette occasion conçu plusieurs œuvres plastiques et promenades, dont la scénographie du spectacle Les habitants du bois.
Pour Khady Demba, il crée une partition visuelle.
De même que pour la musique, il ne s'agit pas d'illustrer le texte mais de proposer une partition visuelle autonome, des supports pour le regard, un chemin pour les yeux, qui s'associe ou non avec la musique et/ou le texte, au gré du cheminement de chaque spectateur.
Chaque partition est indépendante. Leur concomitance permet à chacun de tisser les liens qui lui sont propres entre texte, musique et installation plastique.

Stéphane Olry est le regard extérieur, le conseiller de la mise-en-œuvre de cette performance.


Khady Demba

adapté de la dernière nouvelle de "Trois femmes puissantes" de Marie NDiaye
adaptation et texte : Corine Miret
musique (clarinette) : Isabelle Duthoit
scénographie : Johnny Lebigot
regard extérieur : Stéphane Olry

Une production de La Revue Eclair