Un texte de Maïa Bouteillet sur La Revue Éclair
Maïa Bouteillet, à l'occasion de l'ultime spectacle de Corine Miret et Stéphane Olry, Tout doit disparaitre, a écrit un texte rétropectif sur le leurs spectacle qui pourrait s'intitulet Qu'est-ce qu'une vie? à lire ci-dessous :

La rencontre, le voyage, la mémoire… Sur les traces de La Revue Eclair
Par Maïa Bouteillet
Tout doit disparaître ! Et si le titre de leur ultime spectacle livrait finalement la clé de toute l’œuvre ? Au moment de tourner définitivement la page de La Revue Éclair, Corine Miret et Stéphane Olry, se trouvent confrontés pour eux-mêmes à la question qui traverse tous leurs projets, si divers soient-ils. Qu’est-ce qu’une vie ? Que reste-t-il d’une vie de théâtre, une vie de compagnie ? Au théâtre, art de l’éphémère par excellence, tout disparaît — un geste au présent qui sitôt passé n’est déjà plus. En plus de 30 ans de compagnie et 24 spectacles, cette question de la mémoire et de l’oubli, si essentielle au théâtre, Corine Miret et Stéphane Olry l’ont magnifiquement exploré.
Première facétie, La Revue Éclair, n’a jamais été une revue. Derrière ce nom se cache le désir de collectif que Stéphane mentionne comme l’origine de son goût pour le théâtre. En fait d’éclair, la compagnie travaillera plutôt sur le temps long.
Quand est-ce que ça commence ? Il y a eu d’abord La Revue Éclair, première époque, celle emmenée par Stéphane Olry qui, après avoir traîné sa curiosité dans les lieux alternatifs parisiens de la fin des années 1980, comme l’Usine Pali-Kao, et fait un peu de clown aussi, collabore avec différents artistes sur des formes brèves présentées dans des lieux non théâtraux.
Le premier projet commun de Corine Miret et Stéphane Olry date de 1994 et prend la forme de Cartes postales vidéos, tournées en Europe et au Proche-Orient qu’ils diffusent ensuite en appartement et en galerie lors des Thés vidéos. Corine Miret, elle, vient de la danse, après un détour par des études de pharmacie. Interprète pour différents chorégraphes en danse contemporaine, elle s’est ensuite plus particulièrement tournée vers la danse baroque. Corine Miret se revendique comme interprète.
Duo d’artistes, mariés durant 14 ans, ils sont on ne peut plus différents. Elle est douce et posée, il est du genre énervé, rétif à l’autorité. Actrice, elle développe un jeu tout en finesse, lui s’avère plus narrateur qu’acteur, surtout auteur. Grand lecteur (il en fera un spectacle, avec Xavier Marchand, La lecture, ce vice impuni), il cultive une approche érudite des choses, elle est dans un rapport sensible, direct, qui passe avant tout par le corps. Ils travaillent ensemble, à pratiquement toutes les étapes, mais pas de la même manière. Très complémentaires, ils campent un parfait duo sur le plateau.
Pour leur premier spectacle, en 1997, Des Voix dans la maison d’Orient, ils rencontrent des exilés du Proche-Orient, à Marseille, auxquels ils demandent de dresser la liste des objets rapportés de chez eux. Déjà les traces, la mémoire. Xavier Marchand est à la mise en scène ; on le retrouvera pour La Vita Alessandrina. Deux ans plus tard, c’est Nous avons fait un bon voyage, mais : encore des cartes postales, encore le voyage, mais arrimés cette fois à une seule famille dont ils ont trouvé la correspondance d’été chez un bouquiniste, et à partir de laquelle ils ont imaginé des ramifications et des histoires.
Nous avons fait un bon voyage, mais est le spectacle qui les a faits connaître, leur best-seller, celui qui a le plus tourné et qui sera repris en 2027 avec l’ultime création, Tout doit disparaître. Nous avons fait un bon voyage, mais est né d’une pratique commune, d’une curiosité. « Au départ, ce n’était pas pour faire un spectacle, on s’amusait à lire les cartes postales sur les quais ou dans les vide-greniers, se souvient Corine Miret. Qu’est-ce que c’est que cette personne qui écrit et celle à qui elle écrit : tout de suite tu fantasmes, tu imagines… » Corine Miret et Stéphane Olry s’affirment vite comme les précurseurs d’un théâtre documentaire où la poésie teintée d’humour du geste artistique révèle le mystère d’une vie qui niche au creux du plus banal. Ils s’intéressent à ce qui reste, au sens de leg mais aussi de rebut. Ces cartes postales, explique Stéphane Olry « c’était des objets sans valeurs pour des vies considérées sans valeur ». Des vies minuscules, aurait dit l’écrivain Pierre Michon.
Suivront deux spectacles, La Vita Alessandrina, créé au Festival d’Automne, en 2002, et La Chambre noire (2004), sur la mémoire familiale, à la fois maternelle et paternelle, de Stéphane Olry, avec une imbrication très forte entre l’intime et l’Histoire, mais aussi le réel et la fiction. Si épique soit-elle, l’autobiographie vaut surtout pour le terrain de jeu qu’elle offre à l’imaginaire. Ce qui est raconté n’est pas tant la vie de cette famille, avec sa part d’ombre, que le processus de l’enquête et l’esprit de curiosité qui les poussent à ouvrir les vieux dossiers.
Changement de registre apparent avec Mercredi 12 mai 1976 sur la mémoire du foot à Saint-Etienne, suite à une commande de François Rancillac qui dirige alors le CDN. Ils ont chacun un lien intime avec cette victoire des Verts — un peu comme la victoire de la France à la coupe du monde 1998 a marqué la génération d’après — qui les pousse à rencontrer les supporters.
A partir de là s’ouvrent les explorations en immersion dans un territoire, dans un univers. Le conventionnement de la compagnie leur permet de prendre le temps de l’enquête sur le terrain, de flâner sur les chemins de traverse dans un acte artistique en toute liberté, avant de trouver la voie que prendra le spectacle. Lorsque le couple se sépare, les projets prennent une autre tournure. Ils naissent davantage de l’un ou de l’autre, font appel à d’autres interprètes, à d’autres collaborateurs.
Ainsi Le Voyage d’hiver (2008) est né d’une proposition de Corine — « et si je devenais étrangère ? » — répondant à Thierry Roisin, le directeur de la Comédie de Béthune, qui les invite à faire quelque chose avec le territoire. Durant 7 semaines, elle s’installe, seule, à Richebourg, petite commune rurale du Nord. C’est à Stéphane qu’elle confie ce qu’elle vit, ses rencontres, s’enregistrant sur des cassettes audio qu’elle lui envoie par la poste. C’est lui qui écrira ensuite, s’intéressant « moins au nord qu’à la manière dont elle va traverser cette aventure » et dont il se fera le récitant. La forme finale comptera sept interprètes, de la musique, des chœurs, une scénographie construite au fil du spectacle.
Voyage encore mais d’une toute autre manière, en 2011 avec Les Arpenteurs. Imaginé par Stéphane, à l’invitation du Théâtre de Brétigny et de Dominique Goudal, le spectacle nous embarque sur les traces de l’arpentage du méridien de Paris par Delambre et Méchain, à la fin du 18e siècle. Six marcheurs sont de la partie : un comédien, un mathématicien, un architecte, un compositeur, un randonneur, un metteur en scène. Chacun arpente un fragment de la ligne imaginaire et témoigne ensuite auprès de Stéphane qui construit le récit commun.
Aussi différents soient-ils, tous ces projets naissent d’une curiosité, d’un désir, suivi d’une expérience, d’une traversée. Ni historiens, ni journalistes, ni enquêteurs, ils revendiquent une part subjective, sensible, où « l’enquête est une rencontre, un moment unique, artistique ». Le spectacle s’offre alors comme la part émergée de tout un processus, c’est l’aboutissement d’un parcours. « Notre légitimité sur scène vient de ce qu’on a vécu sur le terrain », explique Stéphane. Ils ne suivent pas de règles, pas de protocole écrit d’avance. « C’est à chaque fois différent, précise Corine, nous tâtonnons beaucoup. Il y a toujours un questionnement entre le moment de l’enquête et la forme que cela prendra sur le plateau, il s’agit à chaque fois de trouver la meilleure forme possible. La question c’est toujours : qu’est-ce qui nous a touché et comment on le transmet ».
Cette question s’est posée de manière « abyssale » pour Stéphane où, lors d’une résidence au château de la Roche-Guyon, à l’invitation d’Yves Chevallier, il a passé du temps à l’hôpital pour enfants polyhandicapés avec la danseuse Sandrine Buring. Un sujet terriblement difficile, sûrement le plus singulier qu’ils aient eu à aborder. Une sorte de terra incognita dont il tirera un conte, Hic sunt leones, « là-bas il y a des lions » ainsi qu’il était écrit sur les cartes de territoires inexplorés. Là encore, un voyage…
« Créer c’est collaborer », écrit Stéphane dans un texte publié en 2016, aux éditions de l’Œil. La rencontre, la leur, puis celle avec d’autres, l’altérité, les ont menés sur bien des terrains. C’est ainsi qu’ils se sont frottés aux sports de combat, où la notion de binôme, portée par le corps, revêt une forme particulière. Durant près de deux ans, ils se sont invités chez les Diables Rouges, à Bagnolet, un club de lutte qui rassemble des athlètes venus de partout, d’Ukraine, de Russie, d’Afghanistan, d’Iran ou encore d’Arménie... Un monde de gestes, de cultures et d’échanges fascinant pour notre duo d’explorateurs !
Après une première immersion qui débouchera sur un spectacle, La Tribu des lutteurs (2015), au Théâtre la Commune, à Aubervilliers, ils reviendront au sujet, à l’occasion des Olympiades culturelles, cette fois en invitant le public à domicile, au stade de la Briqueterie, organisant des visites, des moments de rencontres, des temps de musique improvisée et même un documentaire, Les Coulisses du stade. Le stade comme lieu de vie mais aussi comme lieu de production, de représentation.
Citons encore l’expérience singulière des Habitants du bois, une d’aventure qui mêle là encore le temps long, la découverte de l’inconnu et la collaboration. Une résidence de 3 ans dans le Bois de Vincennes, à l’invitation du Théâtre de l’Aquarium et de François Rancillac — menée avec le plasticien Johnny Lebigot et le compositeur Jean-Christophe Marti — durant laquelle chacun s’est installé pour une saison entière et une exploration libre du bois, nourrie de nombreuses rencontres. Ce projet joyeux et un peu fou déboucha, en 2017, sur un feuilleton en 7 épisodes, à raison d’une proposition différente chaque soir, sans répétition, donnée une seule et unique fois. Puis, en 2020, au moment du Covid, sur des promenades, à chaque fois étonnantes.
Stéphane reviendra à l’autobiographie et aux secrets de famille avec Les Petites épouses des blancs/ Histoires de mariages noirs, là encore par le biais d’une rencontre, avec l’actrice Marisa Gnondaho dit Simon, une camarade de la coordination des intermittents avec laquelle il a eu de riches échanges sur le leg de la colonisation. Tous deux ont eu un arrière-grand-père colon qui a eu des enfants métis non reconnus, sauf que Stéphane est issu de la branche blanche alors que Marisa vient du côté illégitime, non reconnu. Ils ont exprimé leurs ressentis, confronté les mémoires, constaté les désaccords : ce dialogue passionnant dans la vie s’est ensuite transposé sur scène, à Sevran, avec le Théâtre de la Poudrerie, où il s’est beaucoup joué en appartement, au plus près des gens, nourrissant de nombreuses conversations. Dans le désir d’altérité et de rencontre de La Revue Éclair, il y a aussi les spectateurs, jamais réduits au rang de 4e mur.
De nombreux complices les ont rejoints au fil des aventures, acteurs, actrices, plasticiens et souvent musiciens. Outre ceux déjà cités : Clotilde Ramondou, Cécile Saint-Paul, Magali Montoya, Hervé Falloux, Hubertus Biermann, Mathias Poisson, Pascal Omhovère, Isabelle Duthoit, Didier Petit, Lazare Pasquer, Hendrik Sturm…
D’un spectacle à l’autre, les mêmes dispositifs légers : La Revue Éclair, privilégie la rencontre avec des personnes plutôt que des scénographies coûteuses, même s’il y en a eu des belles. Ne pas être encombrés par des choses. Leur démarche c’est l’ouverture à l’imprévu, l’écoute, la disponibilité. « Laisser arriver les choses sans jugement, être disponible à ce que tu sens », précise Corine.
Faut-il qualifier leur travail de théâtre documentaire ? S’ils se font passeurs de réel, c’est en laissant la porte ouverte à l’imaginaire. Dans le puzzle, ce sont les pièces manquantes qui les intéressent. C’est dans cet écart que vient se nicher le jeu. Personnages d’eux-mêmes, mais autres qu’eux-mêmes, ils livrent un geste poétique fait d’ellipse et d’ironie douce.
Qu’est-ce qu’une vie ?
