Dossier du spectacle


La Revue Éclair
présente :


Treize semaines de vertu

de
Stéphane Olry

Spectacle inspiré de l’exercice de Benjamin Franklin


Texte, Stéphane Olry
Dramaturgie, Frédéric Révérend
Scénographie, Mathias Poisson
Collaboration artistique, Corine Miret

Avec Stéphane Olry et Mathias Poisson




En trois lignes

« Ne dites que ce qui peut être utile
aux autres et à vous-même »


Le dimanche 7 mai 2006, j’ai commencé à pratiquer “l’exercice de treize semaines pour devenir vertueux” inventé par Benjamin Franklin. J’ai pratiqué successivement les vertus suivantes : La sobriété, le silence, l’ordre, la résolution, l’économie, l’application, la sincérité, la justice, la modération, la propreté, la tranquillité, la chasteté, l’humilité. L’exercice s’est achevé trois mois plus tard.
Treize semaines de vertu est le spectacle rendant compte de cette expérience.






La commande

« Imitez Jésus et Socrate »


En janvier 2006 Yves Chevallier, directeur de l’Établissement Public de Coopération Culturelle du Château de La Roche-Guyon m’a demandé d’écrire un spectacle autour du personnage de Franklin à l’occasion de la célébration du tricentenaire de sa naissance.
Je ne connaissais de Benjamin Franklin que l’image d’un vieux monsieur faisant voler un cerf-volant dans un ciel d’orage. Yves Chevallier m’informa qu’on lui doit aussi l’invention d’un harmonica de verre et la rédaction de la première déclaration des Droits de l’Homme. Je trouvai des Mémoires écrites par Franklin, livre presque jamais emprunté et dont un exemplaire est conservé dans la Réserve Centrale des bibliothèques de la ville de Paris. Le personnage m’apparut d’emblée sympathique par sa formation d’autodidacte. J’avais déjà quelque chose d’important à partager avec Franklin.
Dernier né d’un père ayant donné jour à seize enfants avant lui, il apprend le métier d’imprimeur. À dix-sept ans, il quitte sa ville natale de Boston, se rend sur une barque à rames avec une vingtaine d’autres voyageurs à Philadelphie où il monte sa première imprimerie. Il forge ses opinions en lisant les livres qu’il imprime, s’occupe de politique, réunit ses amis dans un cénacle de citoyens résolus à combattre pour le bien.
On sent autour de lui une société brutale, inculte et égoïste. Franklin souhaite améliorer cet état des choses, rendre utile son passage sur la terre. Il n’y a pas de livres à Philadelphie ? Il propose à une dizaine d’amis de mettre en commun les cinq ou six livres que chacun possède. Cela constitue le premier fond de ce qui deviendra la Bibliothèque de Philadelphie. Il s’impose un régime végétarien, afin d’accoutumer son goût à la privation, et donc de ne pas dépendre des aléas de la vie. De nature aimable et peu religieuse, il se donne une règle de vie avec autrui qu’il espère utile et exemplaire.
Moi, qui ai toujours rêvé d’avoir une vie réglée, et dont le but constant de l’existence a été un fantasme de normalité que je ne parvins jamais à combler, ne pouvais que suivre avec intérêt les leçons de vertu prodiguées par Franklin. Au reste, à la lecture de ces vertus viriles, laïques et républicaines prônées par Franklin, je reconnaissais les valeurs qui ont empreint ma propre éducation, et avec lesquelles il me faut commercer depuis mon enfance.





L’exercice de Franklin

« Soyez résolu de faire ce que vous devez,
et faites sans y manquer ce que vous avez résolu »

Franklin a donc imaginé un exercice de treize semaines pour se garder vertueux, exercice qu’il s’imposait régulièrement. Il commence par nommer et classer par ordre de difficulté croissante les treize vertus qu’il lui semble utile de pratiquer : « Sobriété, silence, ordre, résolution, économie, application, sincérité, justice, modération, propreté, tranquillité, chasteté, humilité ». Il donne de chacune de ces vertus une courte définition : « Sobriété : Ne mangez pas jusqu’à être pesant ; ne buvez pas assez pour que votre tête soit affectée ». Et pour l’« Humilité » : « Imitez Jésus et Socrate ».
Il décrit ainsi la mise en place pratique de son « cours » de treize semaines : « Je pris la résolution de donner pendant une semaine une attention rigoureuse à chacune des vertus successivement. Ainsi dans la première je pris soin d’éviter de donner la plus légère atteinte à la sobriété, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire, seulement je marquais chaque soir les fautes du jour sur un papier réglé ; ainsi dans le cas où j’aurais pu durant la première semaine tenir nette ma première ligne marquée « sobriété », je regardais l’habitude de cette vertu comme assez fortifiée et ses ennemis, les penchants contraires, assez affaiblis pour pouvoir hasarder d’étendre mon attention à y réunir la suivante, et à obtenir la semaine d’après deux lignes exemptes de marques. En procédant ainsi jusqu’à la dernière, je pouvais faire un cours complet en treize semaines (..) et jouir je m’en flattais du plaisir encourageant de voir sur mes pages mes progrès dans la vertu, en effaçant successivement les marques de mes lignes, jusqu’à ce qu’à la fin, après plusieurs répétitions, j’eusse le bonheur de voir mon livre exempt de traits au bout d’un examen journalier de treize semaines. ».
Ce programme me parut excellent et possible à mettre en œuvre partout où me porteraient mes pas, quelque soit mon activité. Je décidai que mon projet pour le Château de La Roche-Guyon serait de suivre ce programme de treize semaines. Je rédigerai parallèlement le journal de cet exercice.







Avant les treize semaines de vertu

« Ne perdez point de temps,
soyez toujours occupé à quelque chose utile
et abstenez-vous de toute action qui ne le sera pas »


Avant de réaliser cette performance de treize semaines, et puisque selon toute apparence l’écriture prendrait la forme d’une confession, je pensai qu’il me faudrait disposer si ce n’est d’un confesseur, du moins d’un confident. Je demandais à Frédéric Révérend de mettre au service de mon projet ses compétences de théologien, de dramaturge et de comédien. Je pris avec lui rendez-vous pour treize conversations téléphoniques : pendant une heure, il devait m’interroger sur ma pratique de la vertu de la semaine passée, et me donner des instructions pour la semaine à venir.

Voici le cahier des charges que je me suis donné pour ma pratique de l’exercice :
- l’exercice ne doit être ni ostentatoire, ni secret, mais simplement discret. - L’exercice doit viser à étudier les limites de la vertu : je ne dois pas me mettre dans des situations où il est impossible ou obligatoire de la pratiquer.
- L’exercice est écrit pour être pratiqué par un américain du dix-huitième siècle, il correspond aux conditions matérielles et morales de l’époque. Noter les convergences et les divergences avec mon époque et le continent où j’habite. Qu’est-ce qui est caduque ? Qu’est-ce qui est pérenne ? Qu’est-ce qui est local ? Qu’est-ce qui me concerne ?
- La vertu n’est pas naturelle, mais enseignée : retrouver les moments de ma vie où telle ou telle vertu m’a été inculquée.
- Quand ai-je récusé, transgressé, accepté, pratiqué telle ou telle vertu ?
- Aucune vertu ne saurait être pratiquée absolument, sans plaisir, ni dégoût : noter les ruses pour échapper à l’exercice ou pour le pratiquer de façon outrée.





Après les treize semaines de vertu

« Évitez les conversations frivoles.
Que chaque chose ait chez vous sa place,
et chaque partie de vos affaires son temps »


Durant les treize semaines de l’exercice, j’étais amené quotidiennement à expliquer mon changement de comportement aux gens avec qui je vivais: les membres de ma famille, mes amis, certaines de mes relations professionnelles. Je racontais l’exercice de Franklin, mon interprétation des vertus déjà pratiquées, les contraintes spécifiques de la semaine. J’ai ainsi constitué par accumulation un discours, un récit improvisé, un canevas qui m’a servi à bâtir la trame du spectacle.
J’avais en effet décidé de donner aux représentations de Treize semaines de vertu la forme d’un compte-rendu, semblable à celui qu’aurait pu concevoir un explorateur de retour du Pays des Vertus appelé à en donner un aperçu pour un auditoire éclairé rassemblé dans un salon semblable à celui où se produisait Benjamin Franklin à Paris.
Pour bâtir ce compte-rendu, j’utilise deux matériaux distincts : d’une part le journal que j’ai tenu durant les treize semaines et d’autre part le canevas improvisé qui s’est constitué au fur et à mesure de mes discussions à propos de l’exercice.
Il m’a semblé enfin important de conserver la trame chronologique de l’exercice, et de faire traverser au spectateur l’ensemble des vertus.






Treize semaines de vertu

« N’usez d’aucun déguisement nuisible.
Que vos pensées soient innocentes et justes,
et conformez-vous-y quand vous parlez »


Une fois posés les principes d’écriture, j’ai demandé à Mathias Poisson qui travaille avec moi depuis plusieurs spectacles comme scénographe, chorégraphe, manipulateur, d’illustrer sur scène chacune de ces vertus. J’ai demandé à Corine Miret de m’aider à régler ce duo que Mathias Poisson et moi présenterions.
Le lieu de présentation nous était imposé par la nature du lieu de création (le Château de La Roche-Guyon), mais aussi par le caractère de la relation que nous souhaitions établir avec le spectateur. L’action a donc lieu dans un salon : lieu de proximité, d’échange et aussi d’expérimentation. Les spectateurs sont rassemblés en demi-cercle. Le narrateur et son aide sont de plain-pied avec les spectateurs. Les lumières et accessoires employés sont des objets placés d’ordinaire dans un salon : lustre, lampadaires, verres, bouteilles, électrophone etc…
Chaque nouvelle semaine de vertu est annoncée par un panneau accroché à un luminaire, et par une pancarte distribuée à un spectateur reprenant la sentence de Franklin la concernant -par exemple pour la modération : « Évitez les extrêmes ; gardez-vous de vous ressentir des torts autant que vous croyez qu’ils le méritent »-.

À la fin du spectacle, treize luminaires supportant les noms des treize vertus entourent le cercle des spectateurs, eux-mêmes chargés de pancartes comme les militants de la vertu que nous imaginons qu’ils sont devenus.