Khady Demba : texte de l'adaptation

Texte de l'adaptation de la dernière nouvelle de Trois femmes puissantes de Marie NDiaye, par Corine Miret pour le spectacle « Khady Demba »

 

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CorineIsa matelaspoursite 

Ci dessous, le texte de l'adaptation :

"Lorsque les parents de son mari et les sœurs de son mari lui dirent ce qu'ils attendaient d'elle, lui dirent ce qu'elle allait être obligée de faire, Khady le savait déjà.

Elle avait ignoré quelle forme prendrait leur volonté de se débarrasser d'elle, mais, que le jour viendrait où on lui ordonnerait de s'en aller, elle l'avait su ou compris ou ressenti (c'est à dire que la compréhension silencieuse et les sentiments jamais dévoilés avaient fondé peu à peu savoir et certitude) dès les premiers mois de son installation dans la famille de son mari, après la mort de celui-ci.

Elle se souvenait des trois années de son mariage non comme d'une période sereine, car l'attente, le terrible désir de grossesse avaient fait de chaque nouveau mois une ascension éperdue vers une possible bénédiction puis, quand les règles survenaient, un effondrement suivi d'un morne découragement avant que l'espoir revienne et, avec lui, cette montée progressive, éblouie, pantelante le long des jours, tout au long du temps jusqu'à l'instant cruel où une imperceptible douleur dans le bas-ventre lui apprenait que cette fois ne serait pas encore la bonne — non, certes, cette époque n'avait été ni paisible ni heureuse puisque Khady n'était jamais tombée enceinte.

Mais elle songeait à elle-même alors comme à une corde tendue à l'extrême, vibrante, solide, dans l'espace limité et ardent de cette attente.

Il lui semblait ne s'être préoccupée de rien d'autre, durant trois ans, que de soumettre son esprit au rythme de l'espoir et de la désillusion, afin qu'à cette dernière (le pincement au creux de l'aine) succédât très vite le regain obstiné, presque absurde de la confiance.

Ce sera peut-être le mois prochain, disait-elle à son mari.

Et il répondait gentiment : « 0ui, certainement », attentif à ne rien lui montrer de sa propre déception.

Car ce mari qu’elle avait eu avait été si gentil.

Il l’avait laissée, au sein de leur existence commune, devenir cette corde follement étirée que faisait trépider la moindre émotion, et il l’avait entourée de prévenances et de paroles prudentes, délicates, exactement comme si, occupée à créer, elle avait eu besoin pour l’accomplissement de son art, la mise en forme de son obsession, d’une atmosphère de muette déférence autour d’elle.

Jamais il n’avait protesté contre la présence envahissante dans leur vie de cette grossesse qui ne venait pas.

Il avait joué son rôle avec une certaine abnégation, se dirait-elle plus tard.

N’aurait-il pas été en droit de se plaindre du peu d’égards avec lequel, la nuit, elle l’attirait à elle ou le repoussait selon qu’elle pensait que la semence de son mari serait utile ou inutile à cette période, du peu de précautions qu’elle prenait pour lui signifier qu’elle ne voulait pas, si le moment était infécond, faire l’amour avec lui, comme si un tel déploiement de vaine énergie pouvait nuire au seul dessein qu’elle avait alors, comme si la semence de son mari constituait une réserve unique, précieuse, dont elle était la gardienne et dans laquelle il ne fallait en aucun cas puiser pour le plaisir, le seul plaisir ?

Son mari ne s’était jamais plaint.

Khady, alors, n’y avait vu nulle bravoure car elle n’aurait pas compris qu’il pût se plaindre ou simplement ne pas trouver légitime, obligatoire, exaltante l’ascèse à laquelle, dans un sens et bien que le nombre de leurs rapports sexuels fût élevé, les contraignait cette folie d’enfantement.

Non, assurément, elle n’aurait pas compris cela à l’époque.

Ce n’est qu’après la mort de son mari, de cet homme si bon, si pacifique qu’elle avait eu pour mari trois ans durant, qu’elle prit la mesure de la patience de cet homme, une fois que, arrachée à sa hantise, elle fut redevenue elle-même, celle qu’elle était avant son mariage et qui avait su précisément apprécier les qualités de vaillance et de dévouement de cet homme.

Elle en éprouva alors une très grande peine et du remords et presque une haine contre cette volonté hallucinée qui avait été la sienne de se trouver engrossée, qui l’avait rendue aveugle à tout ce qui, cette volonté, ne la servait pas, en particulier le mal dont son mari avait souffert.

Car n’avait-il pas fallu qu’il fût malade depuis un certain temps déjà pour mourir aussi brutalement, au petit matin d’une pâle journée de saison des pluies, à peine s’était-il levé comme d’habitude pour aller ouvrir la buvette qu’ils tenaient Khady et lui, dans une ruelle de la médina ?

Il s’était levé puis, dans un soupir étranglé, presque un sanglot mais contenu, discret comme l’était cet homme, il s’était écroulé au pied du lit.

Tout juste éveillée et encore couchée, Khady n’avait pas imaginé d’abord, pas un instant, que son mari était mort.

Elle s’en voudrait longtemps d’une ombre de pensée qu’elle avait eue — oh, à dire vrai, elle s’en voulait encore plus d’un an après : quel désagrément s’il venait à être mal en point en ce moment précis, car les règles de Khady remontaient à deux bonnes semaines, elle sentait ses seins légèrement plus durs et sensibles, et supposait donc que son ventre était fertile, mais si cet homme était indisposé au point de ne pouvoir ce soir-là faire l’amour avec elle, quel gâchis et quelle perte de temps, quelle affreuse déconvenue !

Elle s’était levée à son tour, s’était approchée de lui et lorsqu’elle avait compris qu’il ne respirait déjà plus, recroquevillé, les genoux presque au menton, un bras coincé sous sa tête et la main ouverte, paume en l’air innocente, vulnérable, et pareil alors, s’était-elle dit, à l’enfant qu’il avait dû être, menu et brave, jamais contrariant mais clair et droit, et solitaire et secret sous ses dehors liants, elle avait saisi cette paume candide, l’avait pressée contre ses lèvres, son front, ravagée par tant d’honnêteté — mais là encore la douleur stupéfaite le disputait en son cœur à l’exultation pas encore retombée, pas encore informée, qui l’enveloppait toute entière quand elle pensait être en période d’ovulation, et dans le même temps qu’elle courait chercher de l’aide, s’engouffrait chez une voisine, les joues ruisselant de pleurs qu’elle ne sentait pas, cette part d’elle-même qui ne songeait encore qu’à la grossesse commençait fébrilement à se demander quel homme pourrait, pour cette fois, remplacer son mari, éviter que fût perdue cette chance qu’elle avait peut-être, ce mois-ci, de se trouver enceinte, et interrompre l’exténuante cadence de l’espoir et du désespoir qu’elle se représentait déjà, comme elle allait criant que son mari était mort, si elle devait laisser passer cette occasion.

Et la raison frayait son chemin en elle et elle comprenait que ce mois fertile serait gaspillé et les mois à venir également, et une grande désillusion, le sentiment qu’elle avait supporté tout cela, espoir et désespoir, trois ans durant pour rien, adultéraient son chagrin que cet homme fût mort d’une aigreur presque rancuneuse.

N’aurait-il pu mourir après demain, dans trois jours ?

De telles pensées, Khady se reprochait encore maintenant de les avoir eues.

Après la mort de son mari, le propriétaire de la buvette l’avait mise à la porte pour installer un autre couple et Khady n’avait eu de meilleur recours que d’aller vivre dans la famille de son mari.

Ses propres parents l’avaient fait élever par sa grand-mère, morte depuis longtemps, et Khady avait perdu toute trace d’eux, après ne les avoir vus que de loin en loin lorsqu’elle était enfant.

Et bien qu’elle fût devenue une haute et fine jeune femme aux os délicats, à la chair pleine, au visage ovale et lisse, bien qu’elle eût vécu trois ans avec cet homme qui n’avait jamais eu pour elle que de bonnes paroles, et qu’elle eût su également, dans la buvette se faire respecter par une attitude inconsciemment altière, prudente, un peu froide, qui décourageait par avance les allusions moqueuses ou arrogantes à l’absence de progéniture, son enfance inquiète et délaissée, puis les vains efforts pour tomber enceinte qui, même s’ils l’avaient maintenue dans un état d’émotion intense, presque fanatique, avaient porté des coups peu sensibles mais fatals à sa précaire assurance en société, tout cela l’avait préparée à ne pas juger anormal d’être humiliée.

De sorte que, lorsqu’elle se retrouva dans une belle-famille qui ne pouvait lui pardonner de n’avoir aucun appui, aucune dot et qui la méprisait ouvertement et avec rage de n’avoir jamais conçu, elle accepta de devenir une pauvre chose, de s’effacer, de ne plus nourrir que de vagues pensées impersonnelles, des rêves inconsistants et blanchâtres à l’abri desquels elle vaquait d’un pas traînant, mécanique, indifférente à elle-même et, croyait-elle, ne souffrant guère.

Elle vivait avec les parents de son mari, deux de ses belles-sœurs et les jeunes enfants de l’une d’elle, dans les trois pièces d’une maison en mauvais état.

À l’arrière la maison s’ouvrait sur une cour de terre battue que se partageaient les habitants des maisons voisines.

Khady évitait de se montrer dans la cour car elle redoutait encore les paroles sarcastiques sur la nullité, l’absurdité de son existence de veuve sans biens ni enfants, et quand elle était obligée de s’y tenir pour éplucher les légumes ou préparer le poisson elle se rencognait si bien, ne laissant dépasser de sa mince silhouette accroupie dans son pagne, resserrée sur elle-même, que ses doigts rapides, et de son visage baissé, les hauts méplats de ses joues, qu’on cessait vite de lui prêter attention, qu’on l’oubliait, comme si ce bloc de silence et de désaffection ne valait plus l’effort d’une apostrophe, d’un quolibet.

Sans cesser de travailler elle glissait dans un état de stupeur mentale qui l’empêchait de comprendre ce qui se disait autour d’elle.

Elle se sentait alors presque bien.

Elle avait l’impression de dormir d’un sommeil blanc, léger, dépourvu de joie comme d’angoisse.

Tôt chaque matin elle quittait la maison en compagnie de ses deux belles-sœurs, toutes trois portant sur leur tête les bassines en plastique de tailles diverses qu’elles vendraient au marché.

Elles retrouvaient là leur emplacement habituel.

Khady s’accroupissait un peu à l’écart des deux autres qui feignaient, elles, de ne pas s’apercevoir de sa présence, et elle demeurait ainsi des heures durant, répondant par trois ou quatre doigts levés quand on s’enquérait du prix des bassines, immobile dans la bruyante animation du marché qui, en l’étourdissant vaguement, l’aidait à retrouver cette sensation de torpeur parcourue de songeries laiteuses, inoffensives, plaisantes, pareilles à de longs voiles agités par le vent sur lesquels apparaissaient de temps en temps le visage flou de son mari qui lui souriait d’un éternel et charitable sourire ou, moins souvent, celui de l’aïeule qui l’avait élevée et protégée et qui avait su reconnaître, bien qu’elle l’eût traitée avec rudesse, qu’elle était une petite fille particulière nantie de ses propres attributs et non une enfant parmi d’autres.

De telle sorte qu’elle avait toujours eu conscience d’être unique en tant que personne et, d’une certaine façon indémontrable mais non contestable qu’on ne pouvait la remplacer, elle Khady Demba, exactement, quand bien même ses parents n’avaient pas voulu d’elle auprès d’eux et sa grand-mère ne l’avait recueillie que par obligation — quand bien même nul être sur terre n’avait besoin ni envie qu’elle fût là.

Elle avait été satisfaite d’être Khady, il n’y avait eu nul interstice dubitatif entre elle et l’implacable réalité du personnage de Khady Demba.

Il lui était même arrivé de se sentir fière d’être Khady car, avait-elle songé souvent avec éblouissement, les enfants dont la vie semblait joyeuse, qui mangeaient chaque jour leur bonne part de poulet ou de poisson et qui portaient à l’école des vêtements sans taches ni déchirures, ces enfants-là n’étaient pas plus humains que Khady Demba qui n’avait pourtant, elle, qu’une infime portion de bonne vie.

À présent encore c’était quelque chose dont elle ne doutait pas — qu’elle était indivisible et précieuse, et qu’elle ne pouvait être qu’elle-même.

Elle se sentait seulement fatiguée d’exister et lasse des vexations, même si ces dernières ne lui causaient pas de réelle douleur.

Les deux sœurs de son mari ne lui adressaient pas la parole de tout le temps qu’elles passaient ensemble devant leur étal.

Sur le chemin du retour elles vibraient de l’excitation propre au marché, comme si toute la fébrilité et l’ardent brouhaha de la foule leur étaient entrés dans le corps et qu’elles devaient s’en soulager avant de rentrer, et elles ne cessaient d’asticoter Khady, de la bousculer ou de la pincer, agacées et émoustillées par la rigidité de sa chair insensible, la froideur renfrognée de son expression, sachant ou devinant qu’elle oblitérait toute faculté d’entendement dès lors qu’on la tourmentait, sachant ou devinant que les piques les plus acerbes se transformaient dans son esprit en voiles rougeâtres qui venaient partiellement mais fugacement embrouiller les autres, ses rêveries blêmes, bienfaitrices — le sachant, le devinant et s’en irritant sourdement.

Khady faisait parfois brusquement un pas de côté, ou bien elle se mettait à marcher avec une lenteur décourageante et les deux sœurs finissaient par se désintéresser d’elle.

— Qu’est-ce que tu as, la muette ? cria une fois l’une d’elles en se retournant et constatant l’écart qui grandissait entre leurs silhouettes et celle de Khady.

Et ce fut, là, un mot que Khady n’eut pas le temps d’empêcher son esprit de comprendre et ce mot la surprit en lui dévoilant ce qu’elle savait sans s’en rendre compte — qu’elle n’avait pas ouvert la bouche depuis très longtemps.

La rumeur qui ornait ses songes, vaguement composée de la voix de son mari, de la sienne, de quelques autres encore, anonymes, issues du passé, lui avait donné l’illusion qu’elle parlait de temps en temps.

Une brève mais vive frayeur s’empara d’elle.

Si elle oubliait comment se forment les mots et la façon dont on les sort de soi, sur quel avenir, même pénible, pourrait-elle compter ?

L’engourdissement et l’indifférence la reprirent.

Cependant elle n’essaya pas de prononcer quoi que ce fût, par peur de n’y pas réussir ou qu’un son inquiétant, étranger, parvint à son oreille.

Quand ses beaux-parents, assistés de leurs deux filles qui, cette fois, se contentaient d’écouter en silence, annoncèrent à Khady qu’elle allait partir, ils n’attendaient d’elle aucune réponse puisque ce n’était pas une question qu’ils lui posaient mais un ordre qu’ils lui donnaient, et bien que l’inquiétude vînt de nouveau troubler son apathie, Khady ne parla pas, ne demanda rien, croyant peut-être se garder ainsi du risque que les intentions qu’on avait à son propos ne se précisent, que son départ ne devînt réel, comme si, se dirait-elle plus tard, les parents de son mari avaient eu le moindre besoin que ses mots répondent aux leurs pour les confirmer dans le bien-fondé ou la réalité de ce qu’ils disaient.

De cela, ils n’avaient aucunement besoin.

Khady savait qu’elle n’existait pas pour eux.

(…)

Un soir, la belle-mère lui donna une bourrade dans les reins.

Prépare tes affaires, dit-elle.

Puis, comme par crainte que Khady n’emportât ce qui ne lui appartenait pas, elle déploya elle-même sur le sol de la chambre commune l’un des pagnes de Khady, posa dessus l’autre pagne que celle-ci possédait et un vieux tee-shirt bleu délavé et un morceau de pain emballé dans une feuille de journal.

Elle referma soigneusement le pagne, en noua les quatre bouts ensemble.

Elle tira ensuite de son soutien-gorge, lentement, dans une solennité pleine de regret et de dépit, un rouleau de billets qu’elle glissa (sachant que Khady n’avait pas de soutien-gorge ?) dans le haut de la culotte de Khady, passant brutalement ses doigts dans la ceinture du pagne et coinçant les billets entre la peau, qu’elle griffa de ses ongles jaunes, et l’élastique de la culotte.

Elle ajouta un bout de papier plié en quatre qui renfermait, dit-elle, l’adresse de la cousine.

— Quand tu seras là-bas, chez Fanta, tu nous enverras de l’argent. Fanta, elle doit être riche maintenant, elle est professeur.

Khady se coucha sur le matelas qu’elle partageait avec les enfants de sa belle-sœur.

Son effroi était si grand qu’elle en avait des nausées.

Elle ferma les yeux et tenta d’appeler à elle les songes crayeux et ondoyants qui la gardaient de l’intolérable contact avec la réalité dont elle-même faisait partie à présent avec son cœur affligé, anxieux, empli de remords et de doute, elle tenta désespérément de se détacher de sa propre personne peureuse et faible mais les rêveries ce soir-là n’étaient pas de taille à lutter contre les intrusions de l’existence et Khady demeura avec son épouvante dans un tête-à-tête dont nul travail d’indifférence ne put la libérer.

La belle-mère vint la chercher dès l’aurore, lui intima muettement de se lever.

Khady enjamba les corps de ses belles-sœurs étendues sur un second matelas, et bien qu’elle ne souhaitât pas entendre leurs voix railleuses et dures, ni voir briller dans l’aube grisâtre leurs yeux sans pitié, que les deux femmes fissent semblant de dormir à l’instant où elle s’en allait vers l’inconnu lui apparut comme un message fatal.

Était-ce parce qu’elles étaient certaines de ne jamais revoir Khady qu’elles préféraient s’éviter la peine de la saluer, de lui lancer un coup d’œil, de lever la main vers elle et de tourner de son côté une paume angélique et brave ?

Sans doute, c’était cela — Khady marchant vers sa mort, elles préféraient dès maintenant ne plus avoir affaire avec elle, mues par l’appréhension bien compréhensible de se trouver unies si peu que ce fût à son sort funeste.

Khady étouffa un gémissement.

(…)

Tu ne dois pas revenir ici, marmonna la belle-mère près de son oreille. Tu dois nous envoyer de l’argent dès que tu seras là-bas. Si tu n’y arrives pas, tu ne dois pas revenir.

Khady esquissa le geste de s’accrocher au bras de la vieille femme mais celle-ci fila prestement à l’intérieur de la maison et referma la porte derrière elle.

(…)

Tous les occupants de la cour s’étaient mis debout à l’entrée, supposa rapidement Khady, d’un petit groupe d’hommes.

Des chuchotements agitèrent la foule auparavant silencieuse.

L’obscurité était profonde, lourde.

Khady pouvait sentir les filets de sueur rouler sous ses bras, entre ses seins, au creux de ses genoux qu’elle avait tenus repliés.

Des éclats de voix brefs, volontairement étouffés, lui parvinrent du côté des trois ou quatre individus qui venaient d’entrer, et bien qu’elle n’eût pas saisi ce qu’ils disaient, soit qu’elle fût trop éloignée, soit qu’il se soient exprimés dans une langue inconnue d’elle, Khady comprit qu’il se passait enfin ce que les gens de la cour avaient attendu, au bruissement affairé, préoccupé, assourdi qui parcourait l’assemblée.

Un bourdonnement emplit son crâne.

Elle ramassa son paquet, suivi en chancelant un peu le lent mouvement vers la porte.

A peine la rue sableuse eut-elle été atteinte, faiblement éclairée par un maigre croissant de lune, que le silence s’abattit de nouveau sur le groupe qui marchait maintenant en une file spontanément organisée et discrète, car même les petits enfants se tenaient tranquilles sur le dos de leur mère, derrière les hommes de tête, ceux qui avaient rompu la longue attente de la cour.

Au loin des chiens hurlaient.

C’était, avec le bruissement des tissus, le frottement des tongs sur le sable, le seul bruit de la nuit.

Les dernières maisons disparurent.

Elle sentit alors ses minces semelles de plastique s’enfoncer dans un sable profond, encore tiède en surface et froid dessous, et la marche des uns et des autres autour d’elle s’alentit, gênée par les masses de sable fin qui alourdissaient tongs et savates et soudain glaçaient les orteils et les chevilles alors que les tempes ruisselaient encore de sueur.

Elle perçut également comme par anticipation, comme avant même que cela ait eu lieu, la fin du silence prudent, tacite qui avait prévalu dans la rue, elle devina à l’imperceptible frémissement, aux respirations accentuées qui faisaient frissonner l’onde régulière de la foule en mouvement que pour celle-ci le danger, quel qu’il eût été, d’être entendue, remarquée, était passé, ou bien peut-être que la tension avait atteint un point tel maintenant qu’on s’approchait de la mer que la question de la retenue ne pouvait qu’être oubliée, rejetée.

Des exclamations fusèrent donc Khady ne put rien comprendre sinon la grande angoisse qui en altérait le ton.

Un enfant se mit à pleurer, puis un autre.

À l’avant les hommes qui menaient le groupe s’arrêtèrent, crièrent des ordres d’une voix enfiévrée, mauvaise.

Ils avaient allumé des lampes torches qu’ils braquaient tour à tour sur les figures comme à la recherche de traits particuliers, elle vit apparaître alors, par fragments fugaces rayonnant soudain d’une violente lumière blanche, les visages éblouis, yeux mi-clos, les visages singuliers de ceux dont elle n’avait pu jusqu’alors considérer que l’ensemble.

Tous étaient jeunes, à peu près comme elle.

Un homme lui fit penser fugitivement à son mari, avec son air calme, un peu triste.

Son propre visage passa dans le faisceau de lumière brutale et elle songea : Oui, moi, Khady Demba, toujours heureuse de prononcer muettement son nom et de le sentir si bien accordé avec l’image qu’elle avait, précise et satisfaisante, de sa propre figure ainsi qu’avec son cœur de Khady, ce qui se nichait en elle et auquel nul n’avait accès en dehors d’elle-même.

Mais elle avait peur maintenant.

Elle pouvait entendre le fracas des vagues toutes proches, elle distinguait d’autres lumières, moins crues, plus jaunes et chancelantes, du côté de la mer.

Oh, elle avait bien peur.

Elle tenta frénétiquement, dans un effort de mémoire qui lui donna le vertige, de lier ce qu’elle voyait et percevait, lueurs vacillantes, grondement du ressac, hommes et femmes rassemblés sur la plage, à quelque chose qu’elle eût entendu dans la famille de son mari, au marché, dans la cour de la maison où elle avait vécu, auparavant encore quand elle tenait la buvette et ne pensait tout au long du jour qu’à l’enfant qu’elle voulait tant concevoir.

Il lui semblait qu’elle aurait pu se souvenir d’une bribe de conversation, de quelques mots sortant d’une radio, attrapés au vol et vaguement rangés en soi-même parmi les informations dénuées d’intérêt mais non de possibilités d’en avoir un jour, il lui semblait qu’elle avait su sans y prêter attention, sans y attacher d’importance, à certaine période de son existence la signification d’une telle réunion d’éléments (nuit, lampes tremblantes, sable froid, visages anxieux) et il lui semblait qu’elle le savait encore mais que les pesanteurs de son esprit récalcitrant l’empêchaient d’accéder à cette zone de connaissances brouillonnes et chiches auxquelles se rapportait peut-être, certainement, la scène qu’elle était en train de vivre.

Oh, elle avait bien peur.

Elle se sentit poussée dans le dos, entraînée par une soudaine progression du groupe vers le bruit des vagues.

Les hommes aux lampes torches vociféraient, de plus en plus pressants et nerveux à mesure que les gens s’approchaient de la mer.

Khady sentit que l’eau submergeait ses tongs.

Puis elle distingua nettement les lumières mouvantes devant elle, compris qu’elles devaient provenir de lampes accrochées à l’avant d’un bateau, elle discerna alors, comme s’il lui avait fallu d’abord saisir de quoi il s’agissait pour le voir, les formes d’une grande barque semblable à celles dont elle guettait le retour lorsque, petite fille, sa grand-mère l’envoyait acheter du poisson sur la plage.

Les gens devant elle entraient dans l’eau, soulevant leurs bagages au-dessus de leur tête, puis se hissaient dans la barque, tirés par ceux qui y étaient déjà et dont Khady put entrevoir dans la clarté jaunâtre, fragile, mobile, les visages calmes, soucieux, avant de se retrouver elle-même avançant gauchement dans l’eau froide, jetant son paquet dans la barque, laissant des bras la haler jusqu’à l’intérieur.

Le fond de la barque était rempli d’eau.

Elle agrippa son paquet, s’accroupit contre l’un des côtés du bateau.

Une odeur incertaine, putride montait du bois.

Elle resta ainsi hébétée, stupéfaite tandis que grimpait encore dans la barque un tel nombre de personnes qu’elle craignit d’être étouffée, écrasée.

Elle se mit debout, titubante.

Prise de terreur, elle haletait.

Elle tira sur son pagne mouillé, passa une jambe par-dessus le bord du bateau, attrapa son ballot, souleva l’autre jambe.

Une douleur effroyable lui déchira le mollet droit.

Elle sauta dans l’eau.

Elle regagna la grève en pataugeant, se mit à courir dans le sable, dans l’obscurité qui s’épaississait à mesure qu’elle s’éloignait du bateau, et bien que son mollet la fît considérablement souffrir et que son cœur cognât si fort qu’elle en avait la nausée, la conscience claire, indubitable, qu’elle venait d’accomplir un geste qui n’avait procédé que de sa résolution, que de l’idée qu’elle s’était formée à toute vitesse de l’intérêt vital qu’il y avait pour elle à fuir l’embarcation, la comblait d’une joie ardente, féroce, éperdue, lui révélant dans le même temps qu’il ne lui était encore jamais arrivé de décider aussi pleinement de quoi que ce fût d’important pour elle puisque, son mariage, elle n’avait été que trop pressée d’y consentir lorsque cet homme gentil et tranquille, un voisin alors, l’avait demandée, lui permettant ainsi de s’éloigner de sa grand-mère mais certainement pas, songeait-elle suffocante, sans cesser de courir, certainement pas d’avoir l’impression que sa vie lui appartenait, oh non, certainement pas, ni que sa vie dépendait des choix qu’elle, Khady Demba, pouvait faire, car elle avait été choisie par cet homme qui s’était avérée être, par chance, un homme bon, mais elle l’avait ignoré au moment où ce choix s’était porté sur elle, elle l’avait ignoré en acceptant, reconnaissante, soulagée, d’être choisie.

Épuisée, elle se laissa tomber dans le sable.

Elle était pieds nus, ses tongs étaient restées dans l’eau ou peut-être au fond de la barque.

Elle tâta son mollet blessé, senti sous ses doigts du sang, des chairs déchiquetées.

Elle se dit qu’elle avait dû accrocher sa jambe à un clou en passant par-dessus le bord du bateau.

La nuit était si noire qu’elle ne pouvait pas même discerner le sang sur sa main en approchant celle-ci tout près de ses yeux.

Elle frotta ses doigts dans le sable, longuement.

Ce qu’elle pouvait voir en revanche, c’était, au loin, bien plus loin qu’il lui semblait avoir couru, les petites lumières jaunâtres que la distance immobilisait et l’éclat blanc et puissant de la lampe torche qui traversait l’obscurité sans trêve, par saccades énigmatiques.

Avant même d'ouvrir les yeux, à l'aube, elle comprit que ne l'avait réveillée ni l'inquiétude, ni la douleur pourtant vive de sa plaie au mollet, ni l'intensité encore blafarde de la lumière, mais un regard posé sur elle, dont elle sentait l'insistance, l'immobilité à une imperceptible démangeaison de sa peau, si bien qu'elle resta un moment à feindre le sommeil, tous les sens en alerte, afin de se donner le temps d'adopter une contenance.

Subitement, elle souleva ses paupières, s'assit dans le sable.

À quelques mètres d'elle, un jeune homme était agenouillé, qui ne baissa pas les yeux quand elle dirigea les siens vers lui, et se contenta d'incliner légèrement la tête en montrant les paumes de ses mains, lui signifiant qu'elle ne devait pas le craindre, cependant qu’elle l’examinait d’un œil furtif, prudent et, repassant mentalement les images de la veille selon une cohérence et à une vitesse auxquelles elle aurait pu croire sa pensée trop déshabituée pour s’y plier, reconnaissait l’un des visages qu’elle avait entraperçus, blêmis par le faisceau de la lampe torche, juste avant de monter dans la barque.

Il lui parut être plus jeune qu’elle, vingt ans peut-être.

Et c’est presque d’une voix d’enfant, un peu haute, un peu grêle, qu’il demanda :
Alors, ça va ?
Merci, ça va bien, et toi ?
Ça va, merci. Moi, c’est Lamine.
Elle hésita puis, sans pouvoir ôter complètement de sa voix un certain ton de fierté et presque d’arrogance, lui dit son nom complet :
Khady Demba.
Il se leva, vint s’asseoir plus près d’elle.

La plage déserte, au sable grisâtre, était couverte de déchets, plastiques, bouteilles, sacs d’ordures crevés que Lamine considérait avec une froide application, ses yeux ne s’arrêtant, détachés, sur chaque détritus que pour en évaluer l’usage encore possible puis passant à un autre et rejetant le précédent non seulement dans l’oubli mais dans l’inexistence, tout simplement le voyant plus.

Son regard se posa sur le mollet de Khady, il eut un rictus horrifié qu’il masqua gauchement sous un vague sourire.
Tu es bien blessée, hein.

Un peu contrariée, elle regarda à son tour.

La plaie béait en deux parties encroûtées de sang noirci, couvertes de sable.

La tenace douleur ronronnante sembla se réveiller sous son regard et Khady laissa échapper un geignement.
Je sais où on peut trouver de l’eau, dit Lamine.

Il l’aida à se mettre sur ses pieds.

Elle sentit la force nerveuse, en permanente tension, de son corps efflanqué et dur, comme raidi, aguerri par la défiance, le qui-vive, les privations aussi bien que la faculté d’effacer celles-ci de ses sensations de même qu’il paraissait ôter de sa vision, en les niant, les objets qu’il n’était pas intéressant de ramasser sur la plage.

Khady se savait un corps maigre et résistant mais non pas, comme celui du garçon, trempé dans le bain glacial des sacrifices obligés, de sorte que pour la première fois de sa vie elle eut l’impression d’avoir eu plus de chance qu’un individu précis.

Elle vérifia en palpant le haut de son pagne que le rouleau de billets était bien serré dans l’élastique de sa culotte.

Puis, refusant son aide, elle marcha aux côtés de Lamine vers la rangée de maisons et d’échoppes aux toits de tôle qui bordaient la plage au-delà de la dernière ligne d’ordures.

Chaque pas relançait la douleur.

Et comme, de surcroît, elle éprouvait une grande faim, elle souhaita ardemment d’acquérir bientôt un corps insensible, minéral, sans désirs ni besoins, qui ne fût qu’un outil au service d’une intention dont elle ignorait encore tout mais comprenait qu’elle serait bien forcée d’en trouver la nature.

Oh, elle savait déjà une chose, elle la savait non pas comme elle en avait eu l’habitude, c’est-à-dire sans savoir qu’elle savait, mais de façon consciente et nette.

Je ne peux pas revenir dans la famille, se dit-elle, ne se demandant même pas, car c’était inutile, si c’était là une bonne chose ou une source supplémentaire de détresse, ayant cependant l’impression, à penser ainsi clairement et calmement, qu’elle faisait, en quelque sorte, un choix.

Et lorsque Lamine lui eut fait part de sa propre intention, lorsqu’il lui eut assuré, de sa voix un peu stridente entrecoupée de petits rires anxieux quand un mot lui manquait et qu’il semblait craindre alors de n’être pas pris au sérieux, qu’il arriverait un jour en Europe ou mourrait et qu’il n’y avait aucune autre solution au problème qu’était sa vie, il parut évident à Khady qu’il ne faisait là que rendre explicite son dessein à elle.

Aussi, en décidant de l’accompagner, n’ébranla-t-elle nullement sa propre conviction qu’elle dirigeait maintenant elle-même le précaire, l’instable attelage de son existence.

Bien au contraire.

Comme il l’avait conduite jusqu’à une pompe afin qu’elle pût ôter de sa blessure le sable qui s’y était collé, puis lui avait expliqué qu’il avait déjà tenté plusieurs fois de partir, que de menues ou graves circonstances imprévues l’avaient toujours empêché de réussir (ainsi, la veille, le délabrement de la barque l’avait fait renoncer) mais qu’il avait maintenant un savoir suffisant de ces occurrences pour espérer les contrer, les esquiver, ou les accepter sans peur et qu’elle ne pouvaient être innombrables et qu’il pensait les avoir toutes expérimentées ou pénétrées par l’esprit, Khady reconnut tout simplement qu’il était au courant de choses qu’elle ne pouvait pas même se représenter et qu’en demeurant avec lui elle profiterait et s’emplirait de ces connaissances, au lieu de parcourir par ses propres moyens l’inconcevable chemin jusqu’à celles-ci.

Combien remarquable était à ses propres yeux qu’elle ne se fût pas dit : Qu’est-ce que je peux faire d’autres, de toute façon, qu’aller avec ce gars ? mais qu’elle eût pensé tirer profit de cette association.

Éblouie de douleur, elle nettoya à la déchirure de son mollet.

Les deux morceaux de chair étaient nettement séparés.

Elle déchira une lanière dans le tissu du pagne qui lui servait de baluchon puis l’enroula bien serrée autour de son mollet afin de fermer les deux bords de la plaie.

(…)

Ils montèrent avant l’aube dans un camion au plateau découvert où s’entassait déjà tellement de monde qu’il parut impossible à Khady de trouver le moindre espace où se loger.

Elle se percha sur un tas de ballots, à l’arrière du camion, à grande hauteur au-dessus des roues.

Lamine lui recommanda de s’agripper fermement aux ficelles des paquetages afin de ne pas tomber.

Il était assis tout contre elle, à cheval sur une caisse, et Khady pouvait sentir l’odeur acide, légère de sa sueur qui s’unissait à la sienne par l’intermédiaire de leurs bras collés l’un à l’autre.

— Si tu tombes, le chauffeur ne s’arrête pas et tu meurs dans le désert, lui souffla le garçon.

Khady l’avait vu donner tout un paquet de billets au chauffeur en expliquant qu’il payait pour elle également, puis il l’avait aidée à grimper dans le camion, incapable qu’elle était, avec sa jambe qui lui semblait être devenue si lourde, de se hisser toute seule.

L’exaltation réprimée, dissimulée sous des gestes pointilleusement précis (comme celui de vérifier de multiples fois si le bouchon de la gourde était bien serré) et des recommandations répétées, rabâchées d’une voix basse et lente (Accroche-toi, si tu tombes, le chauffeur ne s’arrête pas et tu meurs dans le désert), qu’elle devinait pourtant à d’infimes tressaillements sur le visage de Lamine, cette ardeur légèrement enivrée l’avait gagnée, de sorte qu’elle n’était pas effrayée ni humiliée de se voir assistée par le garçon dans les gestes les plus simples et que ce soutien qu’il lui apportait, ces deux mains qu’il avait entrecroisées afin qu’elle y posât le pied puis qu’il avait élevées vigoureusement pour lui faire atteindre le haut du camion, ne remettait nullement en cause l’idée qu’elle avait maintenant de sa propre indépendance, de son affranchissement d’une quelconque volonté d’autrui la concernant, de même qu’elle s’attachait à ne voir dans l’argent que Lamine donnait pour elle au chauffeur rien qui fût en rapport avec sa propre responsabilité.

Cela ne devait avoir, pour Khady Demba, aucune conséquence.

S’il plaisait à Lamine de jouer un rôle crucial dans l’avènement de sa liberté, elle lui en avait de la gratitude — oui, son affection pour le garçon était grande et sincère mais ne la rendait comptable de rien.

La tête lui tournait un peu.

L’intense douleur, qui ne s’apaisait jamais à présent, se mêlait à la joie, et c’était comme si cette dernière l’élançait violemment elle aussi.

Quand le camion s’ébranla, la secousse lui fit perdre l’équilibre.

Lamine la retint de justesse.

— Tiens bon, tiens bon, lui cria-t-il à l’oreille, et elle pouvait voir de près sa figure maigre et creuse rosie par la lumière de l’aube, ses lèvres pâles, gercées qu’il humectait d’innombrables coups de langue, ses yeux un peu fous, un peu hagards, pareils, songea-t-elle, à ceux qu’elle avait vus un jour, sombres et affolés, d’un grand chien jaunâtre que des femmes du marché avaient acculé contre un mur et auquel, armées de bâtons, elles s’apprêtaient à faire payer le vol d’un poulet — pareils à ces yeux de chien emplis d’une terreur innocente qui avaient croisé le regard de Khady et avaient alors atteint son cœur refroidi, engourdi, un instant l’avaient fait vibrer de sympathie et de honte.

Était-ce pour elle que Lamine avait eu si grand-peur ?

Elle s’écarta très légèrement de ce visage enflammé, oh, elle en sentait la chaleur presque insupportable sur sa peau.

Cramponnée aux ficelles, elle regarda s’espacer puis disparaître les dernières maisons le long de la route.

Était-ce pour elle qu’il avait eu si grand-peur ?

Elle devait se rappeler, sans amertume, avec une sèche tristesse, les attentions que Lamine avait eues à son égard.

Tout cela, elle se le rappellerait sans jamais penser néanmoins qu’il avait cherché à la tromper, et cette tristesse distante qu’elle éprouverait en resongeant à l’inquiétude qu’il avait eue pour elle le concernerait lui bien plus qu’elle — c’est la destinée du garçon qui l’affecterait jusqu’à tirer de ses yeux deux larmes parcimonieuses et froides, tandis qu’elle jugerait de son propre sort avec neutralité, presque détachement, comme si, elle, Khady Demba, n’ayant jamais misé sur la vie la même somme d’espoir que Lamine, n’avait pas lieu de se plaindre d’avoir tout perdu.

Elle n’avait pas perdu grand-chose, penserait-elle — et pensant également, avec cette impondérable fierté, cette assurance discrète et inébranlable : Je suis moi, Khady Demba, alors que, les muscles des cuisses endoloris, la vulve gonflée et douloureuse et le vagin brûlant, irrité, elle se relèverait maintes fois par jour de l’espèce de matelas, morceau de mousse grisâtre et puant qui serait pour de si longs mois son lieu de travail.

Elle n’avait pas perdu grand-chose, penserait-elle.

Car jamais, au plus fort de l’affliction et de l’épuisement, elle ne regretterait la période de sa vie où son esprit divaguait dans l’espace restreint, brumeux, protecteur et annihilant des songes immobiles, au temps où elle vivait dans sa belle-famille.

Elle ne regretterait pas davantage l’époque de son mariage, quand chaque pensée n’était faite que de l’attente d’une grossesse.

Au vrai, elle ne regretterait rien, immergée toute entière dans la réalité d’un présent atroce mais qu’elle pouvait se représenter avec clarté, auquel elle appliquait une réflexion pleine à la fois de pragmatisme et d’orgueil (elle n’éprouverait jamais de vaine honte, elle n’oublierait jamais la valeur de l’être humain qu’elle était, Khady Demba, honnête et vaillante) et que, surtout, elle imaginait transitoire, persuadée que ce temps de souffrance aurait une fin et qu’elle n’en serait certainement pas récompensée (elle ne pouvait penser qu’on lui devait quoi que ce fût pour avoir souffert) mais qu’elle passerait simplement à autre chose qu’elle ignorait encore mais qu’elle avait la curiosité de connaître.

Quant à l’enchaînement des situations qui les avaient amenés là, elle et Lamine, elle l’avait en tête précisément, et s’efforçait, calmement, froidement, de le comprendre.

Après une journée et une nuit de route, le camion s’était arrêté à une frontière.

Tous les voyageurs étaient descendus, s’étaient rangés en file, et avaient présenté leur passeport à des militaires qui criaient un mot, un seul, que Khady avait compris bien qu’il ne fût pas de sa langue.

Argent.

À ceux qui levaient leurs mains, paumes en l’air, pour signifier qu’ils n’avaient rien ou qui sortaient trop peu de leur poche, ils assenaient de tels coups de matraque que certains tombaient à terre où ils demeuraient, inconscients, parfois rossés encore par un soldat que ses efforts pour cogner, le travail que cela lui demandait, semblait étourdir de fureur.

Khady s’était mise à trembler de toute sa chair.

Lamine, debout près d’elle, lui avait pressé la main.

Elle pouvait voir la mâchoire du garçon tressauter, comme si ses dents claquaient derrière ses lèvres serrées.

Il avait tendu son passeport au militaire et quelques billets roulés en montrant Khady puis lui-même.

L’homme avait pris les billets du bout des doigts, avec mépris.

Il les avait jetés à terre.

Il avait lancé un ordre et un soldat avait frappé Lamine dans le ventre.

Plié en deux, le garçon était tombé à genoux, sans un mot, sans un geignement.

Le soldat avait sorti un couteau, soulevé l’un des pieds de Lamine et d’un coup de lame avait fendu la semelle du garçon.

Il avait passé un doigt dans la fente, puis il avait fait de même avec l’autre chaussure.

Et quand Lamine, presque aussitôt, comme si le danger était plus grand de rester prostré que de faire face à son ennemi, s’était remis debout, chancelant, ses genoux osseux cognant l’un contre l’autre, Khady avait pu voir deux filets de sang couler de sous ses chaussures, aussitôt bus par la poussière.

Celui des militaires qui commandait aux autres s’était alors approché d’elle.

Khady avait tendu le passeport que Lamine avait fait faire pour elle.

L’esprit limpide quoi qu’elle ne pût empêcher son corps entier de grelotter, elle avait glissé la main dans la ceinture de son pagne, avait tiré la maigre liasse de billets qui, serrée par l’élastique de sa culotte, détrempée de sueur, ressemblait à un bout de chiffon verdâtre, l’avait posée délicatement, respectueusement dans la main de l’homme tout en collant son épaule à celle de Lamine pour bien montrer qu’ils étaient ensemble.

(…)

Elle s’attacherait férocement à cette conviction, pendant toute cette période, que la réalité de la seule douleur physique était à prendre en compte.

Car son corps souffrait en permanence.

La femme la faisait travailler dans une pièce minuscule qui donnait sur une cour à l’arrière de la gargote.

Sur le sol au dur carrelage, un matelas de mousse.

Khady s’y trouvait allongée la plupart du temps, vêtue d’une combinaison beige, quand la femme introduisait un client, généralement un homme jeune à l’allure misérable, lui aussi échoué dans cette ville où il survivait comme boy, et qui jetait souvent en entrant dans la pièce torride, étouffante, des coups d’œil effarés autour de lui, comme pris au piège de ce qui était à peine, songeait Khady, son propre désir mais les manœuvres de la tenancière qui tâchait d’amener là chaque client de sa gargote.

La femme s’en allait en fermant la porte à clé.

L’homme alors baissait son pantalon dans une hâte presque inquiète, comme s’il s’agissait d’en finir au plus vite avec quelque obligation pénible et vaguement menaçante, il s’allongeait sur Khady qui écartait le plus possible sa jambe malade, bandée de frais chaque jour par la femme, afin d’éviter tout heurt, et alors qu’il la pénétrait en laissant échapper souvent une plainte étonnée, car la récente démangeaison qui enflammait et desséchait le vagin de Khady échauffait aussitôt le sexe du client, elle rassemblait toutes ses forces mentales pour contrer les multiples attaques de la douleur qui assaillait son dos, son bas-ventre, son mollet, pensant : Il y a un moment où ça s’arrête, et sentant couler sur son cou, sur sa poitrine à demi cachée par la bordure en dentelle de la combinaison, la sueur abondante de l’homme qui se mêlait à la sienne, pensant encore : Il y a un moment où ça s’arrête, jusqu’à ce que l’homme, laborieusement, eût terminé et, dans une exclamation de douleur et de déception, promptement se fût retiré d’elle.

Il cognait à la porte et ils entendaient tous deux les pas lents et lourds de la femme qui venait ouvrir.

Certains clients rouspétaient, protestant qu’ils avaient mal, que la fille n’était pas saine.

Et Khady songeait, surprise : La fille, c’est moi, presque amusée qu’on pût la dénommer ainsi, elle qui était Khady Demba dans toute sa singularité.

Elle demeurait étendue un moment encore après le départ des deux autres.

Les yeux grands ouverts, le souffle lent, elle détaillait, très calme, les fissures des murs rosâtres, le plafond de tôle, la chaise de plastique blanc sous laquelle elle avait rangé son ballot.

Parfaitement immobile, elle entendait battre sourdement, calmement, son propre sang à ses oreilles et, si elle remuait tant soit peu, le bruit de succion de son dos mouillé sur le matelas tout imbibé de sueur et l’infime clapotement dans sa vulve brûlante, et elle sentait refluer doucement la douleur et la vaincre la puissance juvénile, impétueuse de sa constitution solide et volontaire, et elle pensait, calme, presque sereine : Il y a un moment où ça s’arrête, si calme, si sereine que lorsque la femme revenait non pas seule comme elle le faisait habituellement, pour la laver, la soigner et lui donner à boire, mais en compagnie d’un autre client qu’elle faisait entrer avec une vague mimique de regret ou d’excuse en direction de Khady, elle n’en éprouvait qu’un brusque abattement, un instant de désorientation et de faiblesse, avant de penser, calmement : Il y a un moment où ça s’arrête.

La femme, après qu’elle avait imposé à Khady de ces rapports coup sur coup, s’occupait d’elle avec une sollicitude toute maternelle.

Elle arrivait avec un seau rempli d’eau fraîche et une serviette et baignait le bas-ventre de Khady avec douceur.

Le soir, elles s’asseyaient toutes deux dans la cour et Khady mangeait un bon repas de bouillie de maïs et de viande de chèvre en sauce arrosé de coca-cola, et elle en gardait une portion pour Lamine.

La femme ôtait le bandage de Khady, enduisait de graisse la blessure qui était gonflée et nauséabonde, la serrait de nouveau dans un tissu propre.

Et comme elles étaient là, paisiblement assises dans la tiédeur du soir, repues, et que, si Khady se tournait vers la femme, elle ne distinguait dans le crépuscule que les contours d’une face ronde et bienveillante, il lui semblait parfois être revenue au temps de son enfance qui, bien que brutale, enténébrée, confuse, avait connu de ces moments presque heureux, lorsque Khady s’asseyait aux pieds de sa grand-mère, le soir devant la maison, afin d’être coiffée.

Juste avant la nuit, Lamine arrivait.

Il se coulait dans la cour pareil, songeait Khady avec un brin de pitié et de dégoût, à un chien qui redoute la bastonnade mais craint plus encore de trouver sa gamelle vide — à la fois voûté et véloce, furtif et âpre, et Khady comme la femme feignaient de ne l’avoir pas remarqué, elle par délicatesse, la femme par mépris, et Lamine ramassait l’assiette pleine et l’emportait dans la chambre de Khady où la femme l’autorisait, ou du moins ne lui défendait pas, à passer la nuit, à la condition implicite qu’il eût dégagé dès l’aube.

Avant de rentrer dormir, la femme remettait à Khady une petite partie de l’argent gagné.

Khady se retirait à son tour, retrouvait la chambre rosâtre éclairée par une faible ampoule crasseuse suspendue à la tôle.

Elle avait alors l’impression, en voyant Lamine, auparavant si énergique, accroupi dans un coin et raclant l’assiette de sa cuillère, que toutes ses douleurs la rattrapaient.

Car à la honte sans remède du garçon que pouvait-elle opposer sinon l’évidence un peu lasse de son propre honneur à jamais sauvegardé, la conscience un peu lasse de son irrévocable dignité ?

Il eût préféré peut-être la voir humiliée, désespérée.

Mais il avait seul la charge de l’humiliation et du désespoir et Khady sentait qu’il lui en voulait sans s’en rendre compte, c’est pourquoi elle aurait aimé, le soir, qu’il ne fût pas là encombrant l’espace réduit de ses amertumes, de ses reproches muets, obscurs et injustes.

Elle savait aussi qu’il lui avait de la rancune qu’elle refusât maintenant de faire l’amour avec lui.

La raison qu’elle se donnait à elle-même et qu’elle avait dite au garçon était que son sexe boursouflé, ulcéré avait besoin de repos.

Mais, elle le pressentait, également ceci : Lamine avait honte d’elle et pour elle tout autant qu’il avait honte de lui.

Elle en était contrariée.

De quel droit l’incluait-il dans ce sentiment d’abjection qu’il éprouvait, lui, parce qu’il n’avait pas sa force d’âme ?

Aussi refusait-elle de se laisser toucher, peu désireuse d’avoir mal pour le contenter.

Elle s’écroulait sur le matelas, silencieuses, fatiguée.

Ce que faisait le garçon de ses journées solitaires dans la ville suffocante, desséchante, il ne lui importait pas de le savoir.

Elle sentait venir sur ses lèvres une moue renfrognée qui devait décourager toute velléité de discussion.

Cependant que, ses doigts se tendant machinalement vers le mur pour en caresser les crevasses et les bosses, et juste avant que le sommeil l’emporte, un sursaut de joie sauvage faisait trembler son corps rompu comme elle se rappelait soudain, feignant de l’avoir oublié, qu’elle était Khady Demba : Khady Demba.

Elle s’éveilla un matin et le garçon n’était plus là.

Curieusement elle comprit ce qu’il s’était passé avant même de constater l’absence de Lamine, elle le comprit dès son réveil et bondit vers le ballot défait, ouvert sous la chaise où elle l’avait laissé bien noué, elle en sortit le peu qu’il contenait, deux tee-shirts, un pagne, une bouteille de bière vide et propre, et, gémissant, dut constater ce qu’elle avait compris avant de s’apercevoir de quoi que ce fût, que tout son argent avait disparu.

Ce n’est qu’à cet instant qu’elle réalisa qu’elle était seule dans la pièce.

Elle se mit à pousser de petits cris de détresse.

La bouche grande ouverte, il lui semblait étouffer.

Pour s’être éveillée dans la certitude qu’une mauvaise action avait été commise à son encontre, avait-elle, durant la nuit, entendu quelque chose ou avait-elle fait de ces rêves qui coïncident exactement avec une réalité à venir ?

Elle sortit, traversa la cour en boitant si fort qu’elle manquait trébucher à chaque pas, se précipita dans la gargote où la femme buvait son premier café du matin.

— Il est parti, il m’a tout volé ! cria-t-elle.

Elle s’affala sur une chaise.

La femme la considérait d’un air froid, avisé, très lointainement apitoyé.

Elle finit son café avec une satisfaction un peu gâtée par l’irruption de Khady, fit claquer sa langue sur son palais puis, péniblement, se leva pour s’approcher de Khady, la prendre dans ses bras et, maladroite, la bercer en lui promettant qu’elle ne la laisserait pas tomber.

— Pas de risque, chuchota Khady, avec ce que je te rapporte.

Elle songeait dans un profond accablement que tout était à recommencer, que tout devrait être enduré de nouveau et davantage encore car sa chair était affreusement meurtrie, alors que la veille seulement elle avait calculé que deux ou trois mois de travail leur suffiraient, à elle et au garçon, pour continuer le voyage.

Le garçon, oh, elle l’avait déjà oublié.

Elle ne se rappellerait au bout de peu de temps ni son prénom ni son visage et le souvenir qu’elle garderait de cette trahison serait celui d’un coup du sort.

(…)

Plus tard, beaucoup plus tard, des semaines et des mois peut-être, alors que chaque nuit devenait plus froide que la précédente et que le soleil semblait chaque jour plus bas et plus pâle dans la forêt, les hommes qui s’étaient proclamés ou avaient été désignés chefs du camp annoncèrent l’attaque du grillage pour le surlendemain.

Ils s’ébranlèrent à la nuit, des dizaines et des dizaines d’hommes et de femmes, parmi lesquels Khady se sentait particulièrement ténue, presque impalpable, un souffle.

Elle portait comme les autres son échelle et celle-ci, quoique légère, lui paraissait plus lourde qu’elle-même, absurdement comme se font lourdes parfois les choses rêvées, et cependant elle avançait claudicante et non moins rapide que ses compagnons, sentant cogner son cœur énorme dans la minuscule cage d’os de sa poitrine fragile, brûlante.

Ils marchèrent longtemps, silencieux, à travers la forêt puis des terrains empierrés où Khady plusieurs fois tituba et tomba, et elle se releva et repris sa place dans le groupe, elle qui se sentait n’être qu’un infime déplacement d’air, une subtilité glaciale de l’atmosphère — elle avait si froid, elle était tout entière si froide.

Ils arrivèrent enfin dans une zone déserte éclairée de lumières blanches comme un éclat lunaire porté à incandescence, et Khady aperçut le grillage dont ils parlaient tous.

Et des chiens se mirent à gueuler comme ils progressaient toujours et des claquements rebondirent dans le ciel et Khady entendit : Ils tirent en l’air, énoncé d’une voix que l’anxiété rendait stridente, inégale, puis la même voix peut-être lança le cri convenu, une seule interjection, et tout le monde se mit à courir vers l’avant.

Elle courait aussi, la bouche ouverte mais incapable d’inspirer, les yeux fixes, la gorge bloquée, et déjà le grillage était là et elle y appuyait son échelle, et la voilà qui montait barreau après barreau jusqu’à ce que, le dernier degré atteint, elle agrippât le grillage.

Et elle pouvait entendre autour d’elle les balles claquer et des cris de douleur et d’effroi, ne sachant pas si elle criait également ou si c’était les martèlements du sang dans son crâne qui l’enveloppaient de cette plainte continue, et elle voulait monter encore et se rappelait qu’un garçon lui avait dit qu’il ne fallait jamais, jamais s’arrêter de monter avant d’avoir gagné le haut du grillage, mais les barbelés arrachaient la peau de ses mains et de ses pieds et elle pouvait maintenant s’entendre hurler et sentir le sang couler sur ses bras, ses épaules, se disant jamais s’arrêter de monter, jamais, répétant les mots sans plus les comprendre et puis abandonnant, lâchant prise, tombant en arrière avec douceur et pensant alors que le propre de Khady Demba, moins qu’un souffle, à peine un mouvement de l’air, était certainement de ne pas toucher terre, de flotter éternelle, inestimable, trop volatile pour s’écraser jamais, dans la clarté aveuglante et glaciale des projecteurs.

C’est moi, Khady Demba, songeait-elle encore à l’instant où son crâne heurta le sol et où, les yeux grands ouverts, elle voyait planer lentement par-dessus le grillage un oiseau aux longues ailes grises — c’est moi, Khady Demba, songea-t-elle dans l’éblouissement de cette révélation, sachant qu’elle était cet oiseau et que l’oiseau le savait.

contrepoint

Chaque fois qu’on donnait de l’argent à Lamine en échange de son travail, que ce fût dans l’arrière-cuisine du restaurant, Au Bec Fin, où il lavait la vaisselle le soir, dans l’entrepôt où il déballait les marchandise d’un supermarché, sur un chantier, dans le métro, partout où il allait pour louer ses bras, chaque fois que les euros passaient de mains étrangères aux siennes il pensait à la fille, il l’implorait muettement de lui pardonner et de ne pas le poursuivre d’exécrations ou de songes empoisonnés. Dans la chambre qu’il partageait avec d’autres, il dormait sur son argent et rêvait de la fille. Elle le protégeait ou, au contraire, le vouait au pire. Et quand, à certaines heures ensoleillées, il levait son visage, l’offrait à la chaleur, il n’était pas rare qu’un demi-jour tombât soudain inexplicable, et alors il parlait à la fille et doucement lui racontait ce qu’il advenait de lui, il lui rendait grâce, un oiseau disparaissait au loin."