Revue de presse Khady Demba

9 décembre 2019 - Véronique Hotte (sur le blog hotellotheatre) - Lire en ligne

Khady Demba de Marie NDiaye, adaptation et voix Corine Miret, musique Isabelle Duthoit, installation Johnny Lebigot.

Khady Demba de Marie NDiaye, adaptation de la troisième nouvelle de Trois Femmes puissantes de Marie NDiaye par Corine Miret, voix de Corine Miret, musique de Isabelle Duthoit, installation de Johnny Lebigot.

Danseuse, performeuse, comédienne et lectrice, Corine Miret de la Revue Eclair s’est arrêtée sur « Trois Femmes puissantes » de Marie NDiaye (Prix Goncourt 2009), dont est resté longuement gravé en elle le souvenir du dernier personnage, Khady Demba.

Quand son mari meurt brutalement, Khady Demba reste veuve sans enfant – si fort qu’ait été le désir de maternité chez elle, il n’a pas eu le temps d’être satisfait -, la voilà humiliée, niée et enfin exclue du cocon de sa belle-famille.

« Elle avait ignoré quelle forme prendrait leur volonté de se débarrasser d’elle mais, que le jour viendrait où on lui ordonnerait de s’en aller, elle l’avait su ou compris ou ressenti (c’est-à-dire que la compréhension silencieuse et les sentiments jamais dévoilés avaient fondé peu à peu savoir et certitude) dès les premiers mois de son installation dans la famille de son mari, après la mort de celui-ci. »

Pour viatique, un petit rouleau de billets cachés que lui a donné sa belle-mère et le lent éveil à une conscience – sa propre réalité existentielle à laquelle elle n’accédait pas jusqu’alors, endormissement de la non reconnaissance de soi.

Khady Demba entreprend un voyage de migrante qui la conduit loin du territoire originel, jusqu’à ce qu’elle échoue au pied d’un grillage élevé, barrière symbolique qu’il aurait fallu franchir pour atteindre à la « liberté » occidentale.

Peines du cœur et blessure physique, mais aussi, une rencontre avec un jeune homme qui va s’occuper d’elle, à sa manière – une présence affective.

Quand le camion s’ébranle, qui transporte les hommes, les femmes et les enfants en partance, prêts à tout pour quitter le pays désenchanté de leurs origines, Lamine dit à cette compagne, blessée au mollet, de tenir bon.

Il avait des yeux « pareils à ces yeux de chien emplis d’une terreur innocente qui avaient croisé le regard de Khady et avaient alors atteint son cœur refroidi, engourdi, un instant l’avaient fait vibrer de sympathie et de honte ».

Elle devait se rappeler plus tard pourtant, sans amertume, avec la tristesse âcre et déçue des regrets, les attentions que Lamine avait eues à son égard.

Dans l’enfer des efforts des migrants pour sortir de la misère, elle prend conscience de sa propre vie qui lui appartient, jusqu’à sa métamorphose.

Révélation existentielle et attention à la Nature – ciel et oiseaux voyageurs.

Le voyage vers l’inconnu révèle chez Khady Demba une force mentale insoupçonnée – honneur et dignité -, en même temps que son corps s’affaiblit.

Pour la narratrice scénique, dire ou écouter le récit de Marie NDiaye, exige qu’on se laisse embarquer par l’inédit des arrêts et des incertitudes.

Le style de Marie NDiaye, ses suspensions, ses parenthèses, son trajet sinueux, mystérieux, fait entrer physiquement le lecteur et l’auditeur sur le chemin parcouru par ses personnages, à la fois dans le réel et l’imaginaire.

Répétitions, retours, incises, changements de temps, la parole de Khady Demba – narration ou style indirect libre – traduit la sensibilité existentielle d’une femme pleinement présente au monde jusqu’au bout de la solitude.

Monologue intérieur et exploration du sentiment passionnant d’être en vie, la voix scénique de Corine Miret coule, cristalline et vive, comme l’eau de roche.

Au côté de Corine Miret, Isabelle Duthoit assure la partie musicale du spectacle tandis que Johnny Lebigot en assure la partie plastique.

Les partitions sont autonomes et leur concomitance donne au spectateur la liberté de suivre les cheminements entre texte, musique et installation.

La clarinettiste et vocaliste Isabelle Duthoit saisit les sons et les recrée – présence éloquente, fulgurante, tranchante, jouant avec l’instrument de force vive qu’est le souffle, heurté, étouffé, cassé ou bien strident, acéré et perçant.

Chuchotements et clapotis assourdis, le souffle de la clarinette est profondément humain, dispensant la matière même des douleurs et souffrances, et les instants fugitifs d’éclats lumineux d’un temps à partager.

L’installation de Johnny Lebigot retient l’attention de l’observateur : œuvre artistique qui fait la part belle à la nature, à travers le travail du rotin dont sont façonnées les formes légères et circulaires, ou bien horizontales et verticales, suspendues dans les airs, à côté des treillages et tissages de roses trémières.

Des  rondes de mobiles à contempler en levant le regard, morceaux végétaux et fragments de notre terre qui laisse pousser arbres, racines et feuilles divers.

Se balance dans les airs la coque de maripa de Guyane, une coque de bois de palmier maripa, ovale et creuse comme une barque minuscule de poupée enfantine, une coque qui protège les graines des pluies équatoriales.

Rappel et métaphore de l’embarcation de Khady Demba impossible à prendre, malgré la force volontaire de se sentir exister – figure se fondant dans le ciel.

Véronique Hotte

Scène Thélème, 18 rue Troyon 75017- Paris, du 4 au 14 décembre à 19h. Tél : 01 77 37 60 99. Atelier du Plateau, 5 rue du Plateau 75019 – Paris, les 29, 30 et 31 janvier 2020.