Revue de presse Khady Demba

Médiapart/ Jean-Pierre Thibaudat / 3 août 2021

(...) C’est encore au Au bon coin que l’on avait rendez vous avec Khady Demba, l’héroïne de la troisième et dernière histoire de Trois femme puissantes de Marie NDiaye (Editions de Minuit). Selon trois approches : 1) Corinne Miret , actrice et co-fondatrice de la Revue Eclair (compagnie des plus commandables) qui, ayant condensé quelque peu le texte,  une heure durant le déploie verbalement le rendant formidablement palpable et met en valeur sa force orale ; 2) Isabelle Duthoit, délaissant la moindre partition, empoigne sa clarinette jusqu’à sembler la mordre, improvise un souffle musical qui accompagne et prolonge le souffle profond de l’écriture de Marie NDiaye ; 3) Johnny Lebigot, un poète de la matière,  a installé au dessus de ses partenaires,  un ciel à la fois tourmenté et fier comme la vie de l’héroïne dont il est question, un chemin-paysage fruit de ses collectes allant d’ailes d’insectes, de graines et de lichens en passant par des filins de je ne sais quoi, des arêtes de poisson et des bouts bois échoués sur une plage ce qui nous renvoie à la fin de l’histoire de Khady Demba.(...)

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(Hotellotheatre) /  Véronique Hotte / 9 décembre 2019 

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Danseuse, performeuse, comédienne et lectrice, Corine Miret de la Revue Eclair s’est arrêtée sur « Trois Femmes puissantes » de Marie NDiaye (Prix Goncourt 2009), dont est resté longuement gravé en elle le souvenir du dernier personnage, Khady Demba.

Quand son mari meurt brutalement, Khady Demba reste veuve sans enfant – si fort qu’ait été le désir de maternité chez elle, il n’a pas eu le temps d’être satisfait -, la voilà humiliée, niée et enfin exclue du cocon de sa belle-famille.

« Elle avait ignoré quelle forme prendrait leur volonté de se débarrasser d’elle mais, que le jour viendrait où on lui ordonnerait de s’en aller, elle l’avait su ou compris ou ressenti (c’est-à-dire que la compréhension silencieuse et les sentiments jamais dévoilés avaient fondé peu à peu savoir et certitude) dès les premiers mois de son installation dans la famille de son mari, après la mort de celui-ci. »

Pour viatique, un petit rouleau de billets cachés que lui a donné sa belle-mère et le lent éveil à une conscience – sa propre réalité existentielle à laquelle elle n’accédait pas jusqu’alors, endormissement de la non reconnaissance de soi.

Khady Demba entreprend un voyage de migrante qui la conduit loin du territoire originel, jusqu’à ce qu’elle échoue au pied d’un grillage élevé, barrière symbolique qu’il aurait fallu franchir pour atteindre à la « liberté » occidentale.

Peines du cœur et blessure physique, mais aussi, une rencontre avec un jeune homme qui va s’occuper d’elle, à sa manière – une présence affective.

Quand le camion s’ébranle, qui transporte les hommes, les femmes et les enfants en partance, prêts à tout pour quitter le pays désenchanté de leurs origines, Lamine dit à cette compagne, blessée au mollet, de tenir bon.

Il avait des yeux « pareils à ces yeux de chien emplis d’une terreur innocente qui avaient croisé le regard de Khady et avaient alors atteint son cœur refroidi, engourdi, un instant l’avaient fait vibrer de sympathie et de honte ».

Elle devait se rappeler plus tard pourtant, sans amertume, avec la tristesse âcre et déçue des regrets, les attentions que Lamine avait eues à son égard.

Dans l’enfer des efforts des migrants pour sortir de la misère, elle prend conscience de sa propre vie qui lui appartient, jusqu’à sa métamorphose.

Révélation existentielle et attention à la Nature – ciel et oiseaux voyageurs.

Le voyage vers l’inconnu révèle chez Khady Demba une force mentale insoupçonnée – honneur et dignité -, en même temps que son corps s’affaiblit.

Pour la narratrice scénique, dire ou écouter le récit de Marie NDiaye, exige qu’on se laisse embarquer par l’inédit des arrêts et des incertitudes.

Le style de Marie NDiaye, ses suspensions, ses parenthèses, son trajet sinueux, mystérieux, fait entrer physiquement le lecteur et l’auditeur sur le chemin parcouru par ses personnages, à la fois dans le réel et l’imaginaire.

Répétitions, retours, incises, changements de temps, la parole de Khady Demba – narration ou style indirect libre – traduit la sensibilité existentielle d’une femme pleinement présente au monde jusqu’au bout de la solitude.

Monologue intérieur et exploration du sentiment passionnant d’être en vie, la voix scénique de Corine Miret coule, cristalline et vive, comme l’eau de roche.

Au côté de Corine Miret, Isabelle Duthoit assure la partie musicale du spectacle tandis que Johnny Lebigot en assure la partie plastique.

Les partitions sont autonomes et leur concomitance donne au spectateur la liberté de suivre les cheminements entre texte, musique et installation.

La clarinettiste et vocaliste Isabelle Duthoit saisit les sons et les recrée – présence éloquente, fulgurante, tranchante, jouant avec l’instrument de force vive qu’est le souffle, heurté, étouffé, cassé ou bien strident, acéré et perçant.

Chuchotements et clapotis assourdis, le souffle de la clarinette est profondément humain, dispensant la matière même des douleurs et souffrances, et les instants fugitifs d’éclats lumineux d’un temps à partager.

L’installation de Johnny Lebigot retient l’attention de l’observateur : œuvre artistique qui fait la part belle à la nature, à travers le travail du rotin dont sont façonnées les formes légères et circulaires, ou bien horizontales et verticales, suspendues dans les airs, à côté des treillages et tissages de roses trémières.

Des  rondes de mobiles à contempler en levant le regard, morceaux végétaux et fragments de notre terre qui laisse pousser arbres, racines et feuilles divers.

Se balance dans les airs la coque de maripa de Guyane, une coque de bois de palmier maripa, ovale et creuse comme une barque minuscule de poupée enfantine, une coque qui protège les graines des pluies équatoriales.

Rappel et métaphore de l’embarcation de Khady Demba impossible à prendre, malgré la force volontaire de se sentir exister – figure se fondant dans le ciel.

Véronique Hotte

Scène Thélème, 18 rue Troyon 75017- Paris, du 4 au 14 décembre à 19h. Tél : 01 77 37 60 99. Atelier du Plateau, 5 rue du Plateau 75019 – Paris, les 29, 30 et 31 janvier 2020.

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