Interview de B (lutteur)

" Rien ne m’amenait à m’intéresser à la lutte. J’étais un enfant bloqué, encrouté, refermé. À la télévision, un jour, j’ai vu de la lutte traditionnelle suisse. Ces gros types en slip qui se battaient dans le sable, ça m’a plu. Je me suis dit, moi aussi je veux me battre en slip dans le sable comme eux.

Je me suis inscrit dans un club. Au début, j’aimais pas trop. Mais j’ai continué. J’aimais bien gagner. Mais je ne n’aimais pas spécialement aller à l’entraînement. Je n’aimais pas l’image de moi en lutteur. Mais j’ai fait des compétitions. Et j’aimais bien gagner les compétitions.

Le club où j’étais, c’était un petit club sans ambition particulière. Un jour, j’ai rencontré des types, des lutteurs qui étaient allés en Pole Espoir. Ils étaient grands, ils étaient impressionnants. Je me suis dit moi aussi je veux être comme eux. Je n’étais pas si bon que ça à l’époque, mais c’est devenu mon idée.

J’ai été pris par défaut. J’étais le premier sur la liste d’attente. Ça a été énorme de partir là-bas. J’avais douze ans. J’étais avec des lutteurs. Ils avaient des rêves. Des ambitions. Moi, je n’étais pas si ambitieux. Je voulais surtout partir de chez moi. Ce sont devenus mes amis. On s’est entraînés ensemble très dur. On s’entraînait deux fois par jour. Le dimanche, on courait sans les entraîneurs. L’école est complètement passée à la trappe. Je ne faisais que m’entraîner à la lutte. J’ai fait les deux styles : libre et gréco-romaine. Je préférais la lutte libre.

Et puis j’ai eu quinze ans. J’en ai eu marre. C’est un peu fou comme vie. D’être tout le temps avec des lutteurs. Alors, comme ça, sur un coup de tête, avec des copains, on a changé de pôle et de ville. Là, il y a avait des entraîneurs. J’étais toujours avec le même club officiellement, mais j’avais pas d’entraîneur du club pour les compets. Le club, il récupérait les médailles et le palmarès, c’est tout.

Au collège, on nous regardait de travers. Avec les autres lutteurs, c’est comme si on descendait de nos montagnes. On était des lutteurs. On était arrogants. On se bagarrait. On suivait pas les règles. On était tellement fatigués après l’entraînement qu’on dormait dans les couloirs du collège. C’était une ZEP. Les profs ils s’en foutaient de nous. Ils nous disaient : vous allez devenir athlètes professionnels. Vous vous en sortirez toujours. Mais personne n’est lutteur professionnel en France : ça n’existe pas lutteur pro.

Finalement, j’ai été contacté par un gros club. Ils m’ont proposé un appart, un peu d’argent à chaque combat si je luttais sous leur nom. J’ai laissé tomber mon premier club sans regret. Ils avaient leurs subventions grâce à mes médailles, mais ils me donnaient rien. J’étais encore junior. Mais j’avais le soutien du club. Il me payait mon loyer. Et j’avais un chèque de 120€ par match. C’était super. Je commençais à battre des seniors. Hélas, ça n’a pas duré. J’ai eu des blessures. J’étais meilleur que beaucoup, mais pour un club, si tu progresses pas très vite, tu déçois.

La seconde année, je me suis mis un gros challenge. J’ai décidé de descendre d’une catégorie de poids. Je voulais battre un champion. Mes entraîneurs, ils y croyaient. Je pouvais le battre. J’ai fait un régime pour perdre dix kilos. Je me suis présenté au championnat. Et au premier tour, j’ai senti que ça allait pas. Mes bras, ils étaient comme s’il n’y avait qu’un squelette. Je ne réagissais pas. Je me suis retrouvé d’un coup sur le dos. J’avais la tête en bas, je voyais la tête des spectateurs, ils me regardaient avec des yeux ronds, comme ça. Bon, j’ai fini par me remettre dans le bon sens, je suis revenu, j’ai gagné le match, mais après finalement j'ai perdu en demi-finale. J'ai même pas rencontré le lutteur que je voulais battre. Les dirigeants du club, ils ont commencé à me regarder de travers.

Ensuite, dans un championnat, je me suis blessé. J’ai poussé avec mon bras, juste poussé, et crac, ça a cassé. Là, j’étais dégoûté. Dégoûté. C’est dommage cette blessure, parce que je commençais à aimer ça, la lutte, la compet, tout ça.

J’ai laissé tomber la lutte depuis trois mois. Je fais du MMA, du grappling maintenant. J’ai vingt ans.

Il y a tellement de lutteurs qui arrêtent. C’est tellement dur. Si tu n’y prends plus de plaisir, tu laisses tomber. Les à-côtés sont pénibles. La fédération par exemple, c’est des pourritures. Ils flottent comme des méduses autour des tapis. Les clubs, il y en a encore qui sont humains. Des clubs familiaux avec une histoire, une aura.

J’ai pratiqué tous les sports de combats. Mais tous ces trucs de self-défense par exemple le krav maga, j’aime pas. On apprend à des filles à se défendre si jamais dans la rue elles se font attaquer par derrière avec un couteau. Mais ça n’existe pas. Ça ne fonctionne pas. Ces cours, c’est vraiment faire de l’argent sur la peur. Utiliser la force de l’autre, je veux bien oui, bien sûr tous les arts martiaux font ça, mais n’empêche que la force de l’autre c’est toujours la force de l’autre.

Au MMA, ils sont très gentils. Quand on se salue, ils disent « ôs », comme ça : « ôs ». Alors moi aussi je leur dis « ôs ». Ils font attention à l’autre au MMA. À la lutte on n’est pas poli comme ça. C’est proche la lutte. On peut pas être poli. On peut pas être sur la réserve. Quand tu luttes, toutes tes émotions elles apparaissent. C’est intense quand tu luttes. Tu apprends d’un coup plein de truc sur ton adversaire. Tu apprends de lui. Tu es grandi par lui aussi. Tu le vois s’énerver. Tu apprends de ses failles.

Sur un tapis de lutte tout le monde est fatigué. On se donne complètement. Il n’y a pas de réserve dans la lutte. Quand tu reçois un coup, l’autre, ton adversaire, il sait tout de suite comment tu l’as reçu ; Il le sent.

Les lutteurs ils sont de très mauvaise foi. Ils grugent tout le temps l’arbitre. C’est amusant. On sait qu’on est tous des tricheurs. Mais le jeu c’est que l’arbitre n’est pas sensé le voir.

Des fois, à l’entraînement, la tension monte entre deux lutteurs. On avait un entraîneur, dans ces cas là, il disait : bon allez tout le monde dehors. Vous deux, si vous voulez vous battre, on vous laisse la salle, quand vous aurez fini on revient. Et en fait, les deux ils ne se battaient jamais. En fait, il n’y a pas beaucoup de gens qui ont envie de se battre vraiment. S’il n’y a pas de spectateurs personne n’a plus envie de se battre. S’il n’y a pas de spectateurs, ça ne démarre pas.

Sur le tapis, il y a toujours un loup et un agneau. S’il n’y avait pas de règle, c’est forcément le loup qui gagnerait. C’est très dur de s’exploser le cœur : alors le premier qui décide de se fatiguer, c’est lui le loup. C’est pour ça que tu n’as pas le droit de lâcher un centimètre de terrain. La limite de temps, c’est ça qui apporte du sport. Dans l’histoire de la lutte, il y a eu des combats sans limite de temps. Le plus long c’était entre deux turcs. Le combat a duré deux jours. Personne est toujours un loup. Personne est toujours un agneau. Quand tu entres sur le tapis, tu y crois. Tu dois y croire. Tu te dis : le type en face, il est comme moi. Il a deux bras, il a deux jambes comme moi. Mais en fait non, des fois tu comprends qu’il est pas comme toi. Il est le loup et toi l’agneau. Quand tu gagnes après avoir été agneau, tu as le sentiment d’avoir survécu. Le loup, il doute pas un instant. L’agneau, lui il doute. À un moment il se dit, peut-être que je vais perdre. Peut-être je peux perdre. C’est pas grave. Après j’irai enfin manger. Ça fait un mois que je mange pas. Le loup, lui, il lâche pas.

Dans le haut niveau, quand t’es face à un nul, tu dois pas le laisser croire une seconde qu’il a une chance. Si tu doutes, il va le voir. Le doute, il va le voir tout de suite. Sur une saisie, tu retires ta main, et l’autre tout de suite il se dit : ah tiens… J’ai une chance.

Le tapis de lutte dans les clubs, c’est chaleureux. Tu discutes, tu dors dessus. Le tapis de lutte durant une compétition, il est pas chaleureux. Pas accueillant du tout. On te regarde. Il y a des lutteurs, avant le match, ils donnent des signes. Ils regardent en dessous, comme ça. Ils s’agitent pour rien. Ils gigotent. Ils doutent. Ils devraient pas être là. En compétition, tu dois montrer le moins possible. Quand t’es gamin, tout le monde court dans tous les sens. T’en a qui te disent : il a dit qu’il allait te battre. Moi, j’aime pas ça. Il y a tout le monde qui crie. Tu peux pas sortir du gymnase. Les gens te regardent. Il boit quoi ? Il mange quoi ? C’est stressant. Tu as toujours peur de rater ton appel. La sono est toujours pourrie. Tu distingues à peine ton nom. Ils écorchent toujours ton nom. Tu vas vers le tapis avec ton maillot. Tu salues l’arbitre. Et puis l’autre te touche, et là c’est parti. Tu es un corps avec l’autre. Une seconde d’absence, d’égarement, tu es sur le dos, tu as perdu.

La lutte, c’est rigolo au haut niveau. Mais personne fait de la lutte en loisir. On pourrait. C’est rigolo la lutte. Mais faire la lutte juste comme un loisir, ça n’existe pas. La lutte, ça ne t’apporte rien si tu la fais pas à fond. Dans la lutte, les valeurs elles s’acquièrent qu’au regard des sacrifices que tu fais pour la lutte. Tu y prends ce que tu apportes. C’est tout. Il faut que tu ailles à un haut niveau d’engagement, de sacrifice. Oui, la lutte, c’est vraiment rigolo à un certain niveau. Avant, c’est juste dur. Explosivité, souplesse, endurance, tu mets des années pour les acquérir. La lutte, c’est une femme ingrate. C’est un entraîneur qui m’a dit ça un jour. Tu donnes, tu donnes, et le seul plaisir que tu auras c’est de donner.

Oui, c’est tout le corps qui sent. Les yeux, ils servent à rien à la lutte. Bon, ils servent un peu, mais c’est infime. Au bout d’un moment tu penses même plus avec les yeux. Tu sens avec le corps. Tu sens avec l’autre. En lutte, il y a toujours quelqu’un face à toi, contre toi. Tu peux pas l’oublier. Même à l’entraînement. Tu peux t’entraîner seul, ouais, mais ça sert à rien.

Les lutteurs quand ils arrêtent, ils détestent la lutte. Ils ont tellement donné. Moi j’ai donné huit ans de ma vie à la lutte. Je voyais mes copains au collège. Ils sortaient, ils s’amusaient. Moi je m’entraînais, j’allais à l’hôpital. Le pire, c’est que le travail que tu fais, personne le comprend, personne le voit. Une danseuse, par exemple, tu sais qu’elle a travaillé, tu admires son travail. Un lutteur, dans la tête des gens, c’est juste une brute.

Il y a une différence entre la lutte et le sport. Dans le sport tu te constitues un corps d’athlète. Tu y prends du plaisir. Dans la lutte, non. Un lutteur, s’il n’a pas d’échéance, il va pas s’amuser à courir. J’ai vu ça avec les cubains, les américains, même les tchétchènes : Les lutteurs, c’est des fêtards. Quand ils ont pas de combat, ils boivent du rhum, sont sous coke tous les soirs, ils bouffent C’est sûr quand tu manges des légumes tous les soirs, t’es pas content. Non, vraiment la lutte, c’est pas le culte du corps. Les lutteurs, c’est pas des sportifs.

Et puis, c’est injuste. À la base, il y a des gens ils sentent la lutte, et d’autres pas. Il y a rien à faire à ça.

Tu prends ton poids tout le temps. Tous les jours tu prends ton poids. Les entraîneurs, ils notent, ils font des courbes avec ton poids. Ils l’affichent dans le gymnase. Il te demande : tu en penses quoi ? Moi, j’en pensais rien.

La nourriture, ça peut encore aller. Le pire, c’est l’eau. Au bout d’un certain temps, ta langue, elle bouge plus. Tu es desséché de l’intérieur. Là, t’as vraiment envie de tout laisser tomber.

Les entraîneurs en lutte, ils sont variés. Il y en a qui te parlent mal. Ils t’insultent. D’autres, ils sont comme des secondes mères. Ils suivent leur lutteur partout. Ils les amènent en voiture aux compets le dimanche. Ils surveillent tous ses repas. Ils passent tout leur temps avec leur lutteur. Il y a des pères aussi qui entraînent leur fils. Durant les combats, ils sont à la chaise. Après, c’est bizarre de serrer la main du père du type avec qui tu t’es battu.

J’ai jamais perdu sans pleurer. Mon premier combat, j’avais cinq ans, je l’ai perdu. J’ai pleuré. Quand tu perds, il n’y a pas de doute, c’est que l’autre t’a battu. Entre lutteurs on se connaît tous. Alors, le type qui t’a battu tu le croises tout le temps et tu le vois toujours comme ça : c’est le type qui t’a battu. Et tu te rappelles quand tu étais sur le dos. Mais quand tu as gagné, celui que tu as battu, tu l’oublies.

J’étais très peureux quand j’étais gamin. Je me bagarrais pas. La scène aussi ça fait peur, oui, c’est sûr. J’ai passé des auditions. Dans des conservatoires municipaux. J’attends les résultats. Il y a juste un conservatoire où même si je suis accepté, j’irais pas. Ils m’ont demandé de jouer le potimarron. Oui, le potimarron. C’était une impro qui s’appelait « panique au potager » Ça m’a pas plu.

Durant l’audition, ce qui m’a rappelé la lutte c’est l’attente avant de passer. Le stress. Et puis tous les candidats qui se regardent du coin de l’œil. La compétition. C’est la compétition.

Il y a un truc bien avec la lutte, c’est que c’est universel. Tu vas à l’étranger, tu entres dans une salle, même si c’est pas le même type de lutte, tu comprends tout de suite ce qui se passe. Tu n’as pas besoin de parler la langue. C’est une sorte de famille, c’est vrai. Un lutteur, il aura toujours un endroit où dormir. Les autres lutteurs l’accueilleront toujours. Et pas seulement dans les pays pauvres, là c’est normal, ils connaissent l’hospitalité. Mais même au États-Unis, même chez les riches, ils t’accueillent."

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