Portes ouvertes à la Garde républicaine 1 : Esplanade Saint-Louis

Ce dimanche de septembre, c’est la journée porte ouverte à la caserne des Gardes Républicains. Corine a réussit à assister la veille à la répétition. Elle m’a conseillé d’aller y voir.

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Donc m’y voilà. Il est onze heures du matin. Il fait soleil. Le bois grouille de joggers et de ceux que Hubertus qualifie de « sportifs du dimanche ». Lui, c’est le lundi matin dès six heures qu’il vient pour pédaler sur l’anneau cyclable. hubertus velopoursite

Le parcours annonce qu’à 11h50 sur l’esplanade Saint Louis – l’emplacement du chêne de justice ? – se produira la musique de la Garde Républicaine. Elle sera suivie par le quadrille des baïonnettes, puis le carrousel motocycliste. plan prospectuspoursiteUne estrade a été montée. Un carré défini devant par des barrières Vauban – outil de base de la sécurité publique - ; Un speaker annonce la succession des prestations promises. Je trouve une place sur un espace surélevé où on accède par une rampe –probablement un espace théoriquement réservé aux handicapés. Je négocie ma place debout avec un couple qui s’est planté devant moi pour me présenter une nuque rouge et une choucroute élevée : je tape sur l’épaule, on discute je connais le rituel, c’est le même que dans les bars à foot.

La fanfare entre au pas cadencé. Ils jouent Le chœur des soldats de Gounod. L’esthétique des uniformes est en accord avec la musique. C’est une mélodie que les orphéons jouaient à la fin du 19° siècle dans les kiosques à musique, quand Rimbaud, pas sérieux parce que dix-sept ans, trainait sous les platanes en reluquant les jeunes filles ou les pioupious.

trompettepoursiteLa fanfare de la Garde Républicaine, c’est de la musique. On a souci de la répartition du son dans l’espace. La fanfare change de figure, se scinde, en deux, en quatre, se déplace dans l’espace et la quadriphonie se meut dans l’espace carré et se répartit en toute démocratie aux citoyens assemblés. Le chef porte des bacchantes. Il brandit un long bâton ferré, le même que Lully s’abattit sur le pied occasionnant blessure, gangrène et mort. Les gestes du chef sont décomposés, mécaniques, volontaires, spectaculaires. Parfois, il lance son bâton en l’air, lui fait décrire des pirouettes, le rattrape au vol. Comme une majorette masculine.

Les fanfares civiles, même celles des syndicats ouvriers partagent ces mêmes pratiques, une même tentative d’ordonnancement. Les Josettes Roses que je suis allé écouter rue de la Roquette, elles aussi, ont des chorés semblables, et le même souci d’occuper l’espace.

La section des tambours s’arrête devant ma tribune handicapés. Je les écoute : mais oui, les fanfares militaires ce sont bien elles qui ont inspirées les majorettes comme les brass band. Ce sont d’une tradition militaire de leurs oppresseurs que sont inspirés les esclaves noirs pour inventer le jazz. Une manière de singer, de moquer, imiter, parodier la culture de leurs maîtres. Comme certaines danses des noirs américains sont nées de l’imitation de la démarche arrogante des planteurs blancs et de leurs femmes. cuivre et chefpoursite

Une chorégraphie s’intègre aussi aux mouvements des timbaliers. Ils montent leurs baguettes au niveau de la bouche, les brandissent, les choquent contre celles d’un partenaire dans un simulacre d’escrime. Tout est géométrique, millimétré, mesuré, de la musique, exécutée dans un ensemble parfait sans effort apparent ni émotion ;

Au loin, je vois s’agiter les plumets écarlates des shakos de la garde républicaine à pieds alignée et attendant de faire son entrée pour le quadrille des baïonnettes. Pratiques, ces plumets. Ils dépassent de la foule et signalent qu’une troupe se tient là : organisée, prête à intervenir. Tout le monde sait ainsi à quoi s’en tenir.

Le quadrille est constitué de trente six fantassins équipés chacun d’un fusil d’assaut dont le speaker annonce toutes les références que je n’ai hélas pas pu noter pour le présent blog. Le fusil est du dernier modèle donc, mais l’uniforme lui date du dix neuvième siècle. C’est celui des gardes de l’Élysée.queue de cheval rougepoursite

Corine connaît un ex-garde républicain qui a dirigé un quadrille semblable constitué de 96 fantassins pour un défilé du 14 juillet. Tout est minuté lui a-t-il expliqué. Le décompte commence à l’instant précis où s’assoit le président de la république. Le quadrille doit exécuter son mouvement en un temps précis. Douze minutes et trente sept secondes. Pas une seconde de plus ni de moins, car à douze minutes et trente huit secondes doivent se présenter au dessus de l’Arc de triomphe les premiers avions de la patrouille de France. Derrière le président se tient donc un officier qui par signe indique au chef de l’escadron s’il y a lieu d’accélérer ou de ralentir les évolutions des hommes qu’il mène.

Un quadrille, c’est de la danse. Ce corps multiple se déployant, se resserrant, décrivant des courbes et des lignes dans l’espace présente un certain aspect aimable, voire gracieux dans ses premiers déplacements. Ce sont les mêmes officiers qui seront le soir au bal du préfet, et inviteront les jeunes filles déjà présentes dans les tribunes à les rejoindre dans un quadrille galant. La galanterie n’est pas entièrement dévorée par le service de la nation, au contraire, elle l’orne d’un vernis attrayant.

Comme les chorégraphies baroques présentées au grand bal du roi à Versailles, la géométrie de leurs déplacements est orientée par rapport à un regard unique, parfait, absolu, le regard de Louis XIV alors, celui de François Hollande aujourd’hui.

Les danseurs appellent ce regard « la présence ». Les chorégraphies baroques sont orientées et construites géométriquement par rapport à l’axe de ce regard. Le roi est le seul à posséder une vision complète et parfaite de la danse. Les autres spectateurs au fur et à mesure qu’ils s’éloignent du roi disposent d’une vision de plus en plus dégradée du mouvement d’ensemble.

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 La grande difficulté du quadrille réside dans la coordination parfaite des corps, le synchronisme des mouvements traduit par le choc unique des crosses des fusils posées au sol, et l’alignement parfait des jambes, des torses et des bras. Comme le commente le speaker « le quadrille des baïonnettes exalte l’esprit de corps de la garde républicaine », c’est à dire la cohésion  d’une troupe où chacun possède une place déterminée, interchangeable, et où toute personnalité est invitée à se fondre dans l’unité et l’uniformité de ce corps multiple.

Je songe aux exercices de groupe de taï-chi que je pratique depuis sept ans. Je ne cache pas avoir éprouvé quelque jouissance à exécuter parfaitement à trois la forme du sabre de notre école devant un jury, et de m’être senti gratifié d’avoir reçu une médaille d’argent au championnat de France de Wu-chu pour cette prestation. Je me suis même senti un peu mal à l’aise à l’instant de la remise des breloques en constatant être le seul à m’être changé et avoir quitté le costume de son école pour se présenter en civil.

Dans « art martial », il y a  le mot martial. Donc, à deux, à trois, à mille (il m’a été proposé de participer à une forme de taïchi réalisée par un millier de pratiquants français sous l’arc de triomphe devant le regard avisé de Jacky Chan à l’occasion d’une soirée de charité), je crois qu’on éprouve une jouissance à se synchroniser avec les autres et à se perdre dans le silence de cette foule en mouvement.

Cependant, le silence de ce corps militaire n’a irien d’innocent. Au reste, il me semble que la danse est le plus idéologique des arts, car ce qui s’exprime dans le silence, donc sous une forme à proprement parler indiscutée, renferme des actes de foi, des convictions, des idéologies d’autant plus prégnantes qu’elles ne se dévoilent pas par les mots. D’ailleurs, si elles s’énonçaient, elles seraient insupportables à nos oreilles.

L’acmé du quadrille des baïonnettes est l’instant où les soldats mettent la main à la ceinture, saisissent leur baïonnette, et la fixent à l’extrémité du canon de leur mousqueton. On sent bien alors que cette baïonnette n’est pas installée là pour couper le saucisson. Le geste précède la fusillade, puis la charge. Ce quadrille est menaçant. Il montre les muscles de l’état. Il expose la cohésion de ses forces, l’habilité de chacun de ses membres, leur discipline, et sa capacité de feu.

Contre qui ses baïonnettes sont-elles tournées ?

Contre le peuple en émeute. Les gardes républicains défient le peuple de les défier. Je ne suis pas assez savant en polémologie pour expliquer pourquoi ce corps-là ne me semble pas armé pour affronter un autre corps militaire, mais un corps civil. Mais la persistance de leur uniforme, le même que celui des répresseurs des journées de juin 48, de la Commune, est un signe. Et quand le peloton s’éloigne comment ne pas penser que c’est ce sont ces mêmes formations sur lesquelles tombaient les mutins de 1917 quand ils repartaient vers l’arrière ?

Les armes des gardes républicains sont tournées vers le peuple, ce n’est pas moi qui le dit : c’est le sens même de leur démonstration muette qui le proclame avec éloquence.

Cette manifestation de défi est encore plus patente avec le "carrousel motocycliste".

La fanfare de la garde qui a accompagné de sa musique les évolutions du quadrille quitte l’esplanade Saint Louis en interprétant une sorte de jazz mollement allègre. De ma tribune je vois les rangs de la fanfare et de la garde se disloquer sous les frondaisons. Les troupes se dispersent et la fumée des cigarettes sort de sous les shakos.

Les motocyclistes de la garde républicaine entrent dans le silence de leurs machines et accompagnés d’une musique enregistrée, musique avec infra-basses de film d’action hollywoodien. Le décor sonore indique d’emblée que maintenant on ne rigole plus.

Le mouvement des motocyclistes est lent. Ils manœuvrent à la limite de leur point d’équilibre comme l’annonce le speaker. Les machines à l’interchangeabilité industrielle, sans trace de graisse ni de poussière sur les moteurs, les casques, les lunettes de soleil transforment ces motards en appendices de leurs machines. Pas encore drones à roues, mais déjà au delà de l’homme, la puissance de ces monstres motorisés, mélange d’hommes et de mécaniques demeure en dessous de son expression, bridée, contenue, sourde comme le grondement contenu de leurs moteurs. Cependant des accélérations soudaines ou progressives, réfrénées aussitôt qu’exprimées, indiquent la capacité d’impact collective ou individuelle de cette brigade motorisée. Le public autour de moi ne s’y trompe pas. Il est impressionné, et il aime ça.  Une voix de gamin dans mon dos répète en boucle : « Purée de patates, purée de patate, c’est super. » son père finit par lui chuchoter de se taire, mais le gamin hypnotisé ne peut s’empêcher de poursuivre : « purée de patate, c’est trop fort, purée de patate, c’est trop top. ». Je me retourne pour observer ce jeune ami de la gendarmerie : c’est le petit dernier d’une fratrie de quatre paires d’yeux bleus, un quarteron de blondinets, vêtus de chemise Lacoste et de jupe plissée. Désolé de sembler aussi caricatural : mes cousins qui habitaient le 16° arrondissement me semblaient aussi très exotiques et j’enviais leur capacité à la normalité.

Ma rêverie face à ce carrousel motocycliste m’entraine à imaginer des dispositifs pour détruire l’action de ce corps motorisé : flaques d’huiles, tranchées camouflées sous le macadam, élingues métalliques tendues en travers des rues etc.

Soudain saturé de mentons glabres, de lunettes de soleil, et d’écussons rouges et bleus, soûlé par l’odeur des pots d’échappement, je quitte ma plateforme pour handicapés sans voir la fin de la démonstration.

Je n’ai pas la patience de Corine, qui, la veille a assisté aux évolutions de l’Équipe de démonstration de sécurité publique, avec des gendarmes figurants de faux manifestants dispersés par un dispositif implacable de vrais gardes-républicains.

Et j’entre dans la caserne Carnot.

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