Scène 9 (et dernière). Una fiesta secreta

Scène 9 (et dernière). Una fiesta secreta

Mina M. ne porte jamais de bas. Ses jambes minces sont douces, elle les nourrit chaque soir avant de partir au bois, comme elle irait aux plages « de Leme à Pontal », avec du lait de karité. Jany R. coiffe ses mille cheveux de jais en frange inégale, ses cheveux d’Indienne d’Amazonie. Maria N. ne portait que des jupons blancs satinés. « Miss satin » je l’appelais avec l’accent anglais, elle brillait toujours dans l’ombre, elle s’y coulait comme un boa de tissu frais.

Ce soir des jeunes gens sont venus avec leur sound system de fortune. Ils passent fièrement en faisant grésiller dans le noir George Michael et Elton John. Ils ont seize ou dix-sept ans, des cousins. Ils viennent de banlieues lointaines, Grigny-Goussainville. Et comme nous, il connaissent le point de non-retour : plus de métros ni de bus passé minuit et demie ! On appelle ça la Ligne de l’Equateur. Le moment de bascule après lequel les garnements découchent. Comme par hasard, nous voilà tous coincés dans la contrée noire du bois. A nous au moins jusqu’à cinq heures du matin.

Ça a commencé au carrefour entre l’Allée de la Reine Marguerite et la Route de la Grande Cascade. Les copines qui sont à la Croix Catelan sont arrivées en bataille, décoiffées, déchaînées, elles chantaient à tue-tête Un, Dos, Tres, Maria ! du ténébreux Ricky Martin (celui-là, tous au bois savaient ce qu’il révélerait quinze ans plus tard dans son coming out !) L’une d’elles prétend qu’un footballeur mondialement célèbre lui a donné des billets sans compter, des dizaines, Soy una millonaria, mi madre !

— Tu ? tu eres una pequena puta !

— Pequena ? soy una graaaanda puta !

Je suis allé chercher Jany R., postée sur la Route de la Vierge aux Berceaux. Quand on est revenus bras-dessus bras-dessous le carrefour était déjà complètement envahi. Les copains des cousins s’étaient multipliés par vingt, trente, cinquante, et arrivaient aussi les acompanantes, les garçons sud-américains qui apportaient la nuit aux travestis des sandwichs et du vin dans des bouteilles en plastique. Puis la camionnette d’un Pakistanais qui fait ses affaires vers Boulogne arrive tous feux allumés, décoré de guirlandes féériques, le four à pizza en surchauffe : cette nuit boissons gratuites ! Des camionneurs costauds venus en renfort de la Porte Maillot garent leurs engins tout au long de la route. On se retrouve à deux-cents, et les automobilistes effarés qui freinent on les entoure, on les embrasse par la vitre baissée, avec le diagnostic express de l’une des diva : Qué grannnde ! no puedo imaginar ! mi culo ! el pooobre !

Et là, incroyable : une panne d’électricité totale. Plus un réverbère. Une clameur. La lune apparaît. Des bougies s’allument. Des briquets. Mina M. fabrique une torche de fortune avec des mouchoirs, des préservatifs gonflés sont des ballons, un camionneur apporte un fût et de quoi lancer un barbecue. Des dizaines de saucisses et de côtelettes arrivent par miracle. Et le Pakistanais sort son bloc électrogène, la sono commence à hurler le tube majeur de l’année, Killing me softly. Les talons tournoient sur les têtes, Maria N. crie attention à mon collier les filles, j’assomme el mundo, moi ! On se met en ronde, au centre un des jeunes fait sa virevolte hip-hop, acclamé, puis on se rapproche et on danse, serrés comme une tribu sous les branches du printemps. On monte avec Soca dance vaguement brésilien, et l’inévitable Chico Buarque ressuscité par une pub, Essa moça ta diferente. Le Carrapicho Tic, tic tac ! « Bate forte o tambor galera ! Amazonas rio da minha vida !… »

Il y avait là aussi les Tahitiens. De vraies splendeurs métisses de Gauguin, toujours très calmes, qui oscillaient à peine sur leurs talons aiguilles pour danser. Et un vieux coquin marocain, qui ne savait que dire de sa voix de fumeur « je suis un travesti » en montrant l’ourlet de sa robe de soie noire — comme si quiconque en doutait !

Maria N. me prend la main. Nous dansons sur les feuilles mortes, sur les jeunes pousses piquantes. La rosée vient.

And he was this young boy, a stranger to my eyes…

Mi hermooosa ! Te alimentas de esperma ahooo !

Telling me my whole life with his words… Amor ! mi querida, cual vestido!

Killing me softly with his songs… Mis tacones, ahi son perdidos !

— Et l’aube, hein, l’aube ? elle était bien blafarde, hein ? elle s’est bien levée sur vos visages livides, avec les poils de barbe qui repoussent et les remords d’avoir gâché votre existence éphémère ?

Non, l’aube était d’une pureté inespérée pour avril. Nous avons hélé des taxis sur la Place Dauphine. L’avenue Foch vide, comme une plage à marée basse au premier jour du monde déroulait son tapis d’onyx jusqu’aux Champs. Le buste de Wimille (Paris 1908 - Bosques de Palermo, Buenos Aires, 1949) riait de nous voir nous appuyer les uns aux autres. Oui au fait, ça existe les taxis ! Mais le problème, c’est les chauffeurs, enfin, certains, ceux qui te prennent (par hasard) au bois. Ces types, comment dire ? qui éteignent volontiers le compteur, si on leur promet… si on leur fait… je t’assure, en toute bonhommie, en « bons pères de famille »…

Alors que là, à six heures du mat’, et avec nous quatre hilares sur les sièges arrière !…

Le ciel était bleu comme un miroir revigorant et l’hôtel, cafés et croissants tièdes, nous avons dansé encore. Et encore.

Des fois, je sens dans mon corps que le temps n’est pas grand chose : juste une épaisseur. Assez mince. Calomniée, exagérée. Si je la secouais un peu fort, comme il faut, si je voulais vraiment m’en débarrasser — mais elle m’a apporté celles et ceux que j’aime aujourd’hui, Jeanne, princesse, Miya notre amour, Cassandra, et lectures et films et plateaux des théâtres et philosophes et amis et traversées musicales et tous ces temps perdus, tout ce que j’aime et pourquoi je veux continuer à vieillir — sans doute qu’en tombant de mes articulations et de ma cervelle, elle ferait un rien de poussière au sol. Et là vous réapparaîtriez très vite, Mina M., Jany R., Maria N., oiseaux de feu moqueurs qui aviez état civil et formes d’aventure, venues de continents lointains jusqu’à ces bois, cornettes, griottes, aborigenes militantes, dispensatrices d’amourettes en étoiles, belles malades aux cernes sépia quand l’hôpital isso de uma disgraça s’ouvrit sur vous et se referma, au moins vous dessineriez-vous comme les belles ombres cendrées de cette comédie musicale que j’aime, Tout le monde dit I Love You. Et alors, quoi ?

On s’interpellera d’un trottoir à l’autre, incorrigibles inclassables amies, grâce à vous nous serons toujours aussi futiles, partants, pudiques (la vraie pudeur, celle où rien ne va pour la hipocresia maldita), on sifflera en admirant une descente de reins, la forme préhistorique et vaillante de nos sexes, visibles et invisibles, la vigueur et le secret inexpugnable de nos désirs d’enfants. Et, je vous le promets, bien sûr, on dansera.

« Celebrar en secreto,

Cantar o llorar en publico

para la eternidad del tiempo breve

el « drag requiem »

para ustedes, con el Phenix y la Paloma, y Orlando, y Falstaff, y As You Like It, y Eustache, y Lemebel…

… y con os todas. »