Une cérémonie pour les morts

J’avais écrit au Commandant Archambault de Beaune pour lui demander si la cérémonie aux morts à la pagode du Jardin d’Agronomie Tropicale serait ouverte à tous. Ma lettre commençait par « mon commandant » et s’achevait par « mes respects ». J’aime bien les militaires. C’est de famille. Il m’avait répondu que tout le monde était bienvenu.
Je voulais voir l’intérieur de cette pagode. Pillée, incendiée dans les années 80, reconstruite en plus petit, et ouverte un jour par an, le jour des morts, aujourd’hui donc.
En fait de morts, j’ai été servi. Oui, ce jour-là, on ouvre grand les portes des caveaux, et les voilà, les morts en procession, qui défilent devant moi. Quatre jeunes légionnaires ouvrent la marche, et derrières les drapeaux français, la cohorte des fantômes. Ils sortent droit de mes souvenirs d’enfance, rien n’a changé, ni leur trognes, ni leur vêtements, ni leur corps. Des gabardines, des moustaches gominées, des yeux bleus de France. Des vietnamiens aussi, sans âge eux. Tous vont d’un monument à l’autre, écoutent sa sonnerie aux morts, et se souviennent. De leurs amis, morts au combat, des jeunes gens qui alors avaient vingt ans, et qui sont demeurés éternellement jeune dans leur souvenir. À moins que ce ne soient eux, ceux qui défilent là, qui sont morts dans les rizières entre 46 et 54, et qui sortent de leurs tombes, non dans leur corps glorieux de parachutiste, mais dans leur déchéance d’anciens combattant, pénibles témoins d’une histoire qu’on voudrait oublier. Ils protestent au reste. Cette année de commémoration de Dien-Bien-Phu, le ministère des armées leur a refusé une sono pour la cérémonie. Alors, le général préposé à l’hommage, une baderne disait-on dans ma jeunesse s’époumone. C’est la France éternelle, la vieille France, la France coloniale, la France d’extrême droite qui est là au garde à vous devant les drapeaux français et vietnamiens. Sans doute ces gens, je les déteste. Ils me détestent aussi. Nous détestons mutuellement les caricatures de nous-même que nous nous présentons. Mais il est émouvant leur rassemblement. C’est gens-là, à l’évidence, ils ont vécu quelque chose. Ils ont combattu et connu la défaite et à présent l’oubli. Bien sûr ils ont tué. Sans doute certains ont-ils torturé. Je scrute les visages de ces vieillards et je me demande quel stigmate ça laisse d’avoir été un bourreau. Comment savoir ? La défaite et le temps ont marqué ces visages et la trace de leur passage se mélange avec la marque des supplices infligés.
Ce qui reste à eux, bien à eux, à tous ces gens, c’est leur défaite. Leur défaite, elle leur appartient bien. Ils ne la partagent qu’entre eux. Car les autres, ceux qui les ont envoyé tuer et se faire tuer ont depuis longtemps oublié leurs décisions imbéciles.
Je vais dans la pagode bruler un encens à ces jeunes gens morts pour rien, il y a cinquante ans de cela dans des rizières d’Indochine.

L ‘après-midi je rejoins la manifestation en hommage à Rémy Fraisse à la Rotonde de la Villette. La manifestation est interdite, ce qui m’a décidé à y aller. Encore une mort absurde, une grenade offensive coincée entre un sac à dos et la nuque, une nuit d’affrontements autour d’un trou d’eau. Avec lointainement au pouvoir les descendants des mêmes responsables de la guerre d’Indochine. Des socialistes qui dans le mol abandon de leurs discussions autour des machines à café font peu de cas des vies que leurs décisions mettent en jeu. En Indochine dans les années 50, en France aujourd’hui.
Là encore, pas de micro. Une banderole bricolée à la hâte, beaucoup de flics. Ils sont au moins trois fois plus nombreux que nous, et nous sommes vite encerclés. Là, il n’y a pas besoin de regarder longtemps les protagonistes pour savoir qui a raison. Les flics éternels, mêmes figures d’abjection en gabardine dans les années cinquante, en bombers aujourd’hui. Quand nous tentons de sortir de la nasse en passant devant les cafés où les consommateurs sortis des cinémas MK2 nous regardent effarés, nous nous faisons gazer par les flics. Nous refluons. Je finis par sortir de l’autre côté. Et je regarde les flics embarquer à tout hasard une soixante de jeunes avec des têtes à ne pas les aimer.


Quelques mois plus tard, quand je retournerai à la pagode avec Meggie, je constaterai que ses environs servent d’aire de skate-board aux jeunes riverains du bois.