texte et photo Une mariée à Dijon

Adaptation par Stéphane Olry des textes de Mary Frances Kennedy Fisher.

traduction : Béatrice Vierne. Extraits de "Une mariée à Dijon " et "Le fantôme de Brillat Savarin. Éditions Arléa/ Édition du Rocher

Photos du spectacles à l'Échangeur (Bagnolet) par Hervé Bellamy et Éric Charlot


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Quand je suis partie vivre à Dijon avec mon mari, Alfred Young Fisher, je tenais au moins deux journaux intimes et je notais souvent des rêves ou d’autres expériences à la troisième personne. Certains de ces textes ont été publiés ultérieurement et aujourd’hui encore il m’arrive d’en retrouver dans des journaux intimes que j’ai conservés intacts ou dans des lettres oubliées que je n’ai jamais mises à la poste.
C’est là-bas, à Dijon, je le comprends seulement aujourd’hui, que j’ai commencé à mûrir, à étudier, à faire l’amour, à manger et à boire, bref à être moi-même plutôt que celle qu’on s’attendait à me voir être. C’est là-bas que j’ai appris qu’il est bienheureux de recevoir, appris aussi que tout être humain, si vil soit-il, mérite d’être pour moi un objet de respect et même d’envie, car il sait quelque chose que je ne serai peut-être jamais assez vieille pour savoir, ni assez sage, ni assez bonne, ni assez tendre.
Je renonce d’office aux agréables préliminaires, aux petits essais bien ficelés, voire aux livres entiers que je pourrais consacrer à la façon dont nous sommes arrivés jusqu’à Dijon. J’ai déjà raconté tout cela, plus d’une fois, et je l’ai publié : oui, je me suis mariée pour la première fois dans le sud de la Californie, le 5 septembre 1929 ; et oui, il m’a paru merveilleux de me retrouver là-bas, en France, moins de deux semaines plus tard, et amoureuse de surcroît. Tout cela, je le reconnais.
Donc… vers le 20 septembre, j’ai laissé mon mari sur les marches de la faculté des lettres, rue Chabot-Charny à Dijon, en France, et, bravement, je me suis aventurée toute seule dans le vieil édifice humide, sombre, affreux. Al et moi nous sommes séparés presque joyeusement, sachant qu’à compter de cette minute bénie nous serions à la fois seuls et ensemble, de toute éternité. Nous étions amoureux et débordions à tel point de ce bonheur béat, si particulier, que j’en ai oublié que je ne savais ni parler ni comprendre la seule langue que tous les gens de l’endroit parlaient comme s’ils n’avaient fait que cela de toute leur vie. Ce qui était d’ailleurs le cas.
Je suis parvenue, Dieu sait comment, à sortir de je ne sais où assez de bribes du nouvel idiome pour obtenir une liste des pensions de famille accueillant les étudiants étrangers.
Après quoi, je suis partie dans ces rues inconnues qui dès cet instant ont cessé de l’être pour moi, car j’étais à tout jamais devenue un fantôme.
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Le premier soir où nous avons emménagé dans notre nouveau logis, après avoir pris nos dispositions pour qu’on nous expédie les malles de livres qu’avait apportées Al, j’ai cherché dans mon dictionnaire le mot anniversary et annoncé à Mme Ollangnier que c’était notre premier anniversaire de mariage. « Impossible ! » a-t-elle glapi, en me foudroyant du regard, avant de pousser un rugissement de rire quand j’ai ajouté : « Ça fait trois semaines que nous sommes mariés, même pas un mois. Nous aimerions aller fêter ça dans un bon restaurant. »
Un paquet traînait sur la nappe tachée de vin ; elle a déchiré un morceau du papier d’emballage, y a griffonné quelques mots avec un moignon de crayon qui, semblait-il, ne quittait jamais sa personne et m’a dit : « Tenez… vous savez où se trouve le palais des ducs ? Eh bien, sur la place d’Armes, vous verrez une enseigne Aux trois Faisans. Donnez donc ça à M. Racouchot. »
Et elle s’est remise à rire, comme si j’étais tellement simplette que j’en étais franchement drôle. Ça ne m’a pas vexée.
Nous nous sommes pomponnés, dans nos deux pièces que nous ne connaissions pas encore. L’éclairage se présentait sous la forme d’un luminaire monte-et-baisse, qui permettait d’ajuster la hauteur des ampoules, tandis qu’une espèce de chaîne passant par la douille de chacune permettait d’en régler la puissance. Chaque ampoule était munie d’un abat-jour en verre cannelé, qui ressemblait à un moule à gâteau, sur lequel était tendu un carré de satinette marron et pourpre, lesté à chaque coin d’une lourde perle de verre. Dans ces deux pièces mauve et moutarde, les ombres tapies dans les coins et tombant sur nos deux visages étaient hideuses.
Ce qui ne nous empêchait pas de nous sentir beaux. Une fois sur notre trente et un, nous avons descendu à pas de loup le large escalier de pierre, passant le cœur battant devant la salle à manger éclairée, une grande clef enfouie au fond de la poche d’Al…en route pour notre premier véritable repas seuls ensemble dans un restaurant français.
Nous avons distingué les grandes lettres d’or, Aux Trois Faisans, au-dessus d’un petit café borgne. L’endroit n’avait rien de prometteur, mais nous sommes entrés quand même et nous avons montré le billet griffonné par Mme Ollangnier à l’homme qui se tenait derrière le bar. Il s’est mis à rire, nous a dévisagés avec curiosité, puis il a pris Al par le bras comme s’il avait affaire à deux sourds-muets. Plein de sollicitude, il nous a fait ressortir sur la place semi-circulaire et nous a entraînés sous une arche à côté du café, flanquée de part et d’autre par deux lauriers dans des bacs. Nous étions dans une superbe cour. Une lumière ronde brillait au-dessus d’une porte.
L’homme a laissé fuser un nouveau rire, doucement il nous a poussés dans la direction de la lumière et il a disparu.
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Notre premier repas en ces lieux a été marqué du double sceau de la timidité et de la bêtise, mais même si nous n’y étions jamais retournés, même si nous n’avions jamais appris, petit à petit, à commander les mets et les vins. Il resterait un des grands repas de mon existence.
Nous sommes restés infiniment timorés, pour ce baptême du feu, mais très vite tout le rituel nous est devenu familier. L’escalier sombre et bruyant, la grande cuve en verre où des poissons et des homards morts, des champignons et des raisins étaient empilés sur de la glace ont cessé de nous paraître étranges.
Et après notre premier été, jamais je n’ai pu passer devant les toilettes, avec leurs portes battantes, sans me rappeler la consternation de ma mère la première fois qu’elle s’était trouvée en présence d’une multitude d’hommes qui papotaient en se soulageant et lâchaient quelques rots appréciateurs. Le visage grimaçant sous l’effort, elle avait fait de son mieux pour prendre l’air dégagé d’une femme ayant l’esprit large.
Le long couloir sur lequel donnaient les cuisines, les petits salons particuliers et le bureau de Racouchot, les deux salles à manger réservées aux pensionnaires et enfin la salle à manger proprement dite…j’ai fini par les connaître aussi bien que je connais aujourd’hui ma propre demeure.
La porte vitrée qui donnait accès au petit bureau de M. Racouchot, où régnait un désordre inimaginable, était généralement fermée, mais nous savions que la pièce, plus souvent qu’à son tour, était remplie d’un mélange de fumets émanant du bon repas qu’on venait juste de lui servir, ainsi que d’un ou deux cuisiniers coiffés d’une grande toque blanche.
Le long périple jusqu’au cœur du restaurant qu’était la salle à manger principale ne ressemblait à rien de ce que nous connaissions. Dans les autres établissements, nous étions toujours passés presque directement de la rue à la table et il allait de soi, nous emblait-il, que quelque part, discrètement cachés et silencieux, se trouvaient une cuisine, des bureaux et des resserres. Ici, c’était l’inverse, si bien que lorsque nous sommes enfin arrivés dans la petite salle à manger carrée, qui était somme toute la raison d’être de ces lumières, de cette agitation, de cette vapeur, de cette organisation, sa tranquillité dépouillée nous a presque déçus.
Elle contenait neuf ou onze tables de quatre couverts, plus une table ronde dans un coin, pouvant accueillir six ou huit convives. Il y avait deux grandes peintures à l’huile, fort embrumées, de celles que personne ne se donne la peine de regarder, représentant des paysages en automne, ou peut-être au printemps. Et il y avait aussi trois grands miroirs.
Sur celui qui ornait le mur faisant face à la porte étaient fixés deux petits écriteaux, l’un recommandant je ne sais plus quel cocktail que nous n’avons jamais commandé nous-mêmes et que nous n’avons vu sur la table d’aucun autre dîneur, et l’autre annonçant le prix de la carafe et de la demi-carafe des vins de la maison, blanc et rouge. Pour autant que je sache, jamais personne d’autre que nous n’en a demandé : les bourgognes de Racouchot étaient si réputés que tous les clients qui venaient dîner là savaient exactement quel vin exceptionnel ils voulaient boire, même s’ils devaient épargner pendant des semaines pour se l’offrir. Al et moi n’en savions pas encore assez long.
Timidement, nous sommes entrés dans la salle et, par chance, nous avons eu droit à la table numéro quatre, au fond de la pièce, dans le coin, et aux services d’un petit homme aux yeux pétillants dont les cheveux clairsemés étaient pommadés sur son front en crans rococo.
Il s’appelait Charles, nous l’avons découvert plus tard ; nous l’avons connu pendant longtemps et il nous a beaucoup appris. Ce premier soir, il s’est montré plus que gentil à notre égard, mais à l’évidence il ne pouvait pas faire grand-chose d’autre que de s’assurer que nous étions bien nourris sans nous sentir trop ignorants. Son tact a été immense et touchant. Il nous a mis les grandes cartes entre les mains et nous a indiqué deux possibilités : soit le menu à vingt-deux francs, soit le dîner de luxe à prix fixe, qui était de vingt-cinq francs.
Nous avons choisi le second, bien sûr, même si l’autre était déjà fantastique…une suite indistincte de mots légendaires : pâté truffé Charles le Téméraire, poulet en cocotte des Trois Faisans, civet à la mode bourguignonne… en tout quelque huit ou neuf plats…

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Nous étions perdus, inutile de le dire, mais pas particulièrement inquiets : la salle était si intime et en même temps d’une impersonnalité si rassurante, les autres clients étaient si merveilleusement occupés d’eux-mêmes et du contenu de leur assiette, le garçon était si attentionné.
Il est revenu. Désormais, je le connaissais suffisamment pour être sûre que nous lui étions sympathiques et qu’il ne voulait pas nous causer de gêne ; donc, au lieu de nous présenter l’incroyable carte des vins, il a annoncé : « Je crois que, pour ce soir, Monsieur sera content d’essayer notre rouge en carafe. Il est simple, mais très intéressant. Et puis-je suggérer une demi-carafe de blanc en guise d’apéritif ? Monsieur trouvera, comme moi, qu’il ne se marie pas mal du tout avec les entrées… »
C’est la seule fois que Charles a pris une telle initiative, mais je l’ai toujours béni de l’avoir fait. Un des grands vins que j’ai vu d’autres personnes commander, par snobisme ou par timidité, alors qu’ils n’étaient pas plus aguerris que nous ce soir-là, aurait été tout à fait gaspillé dans nos verres. Charles nous a permis de partir du bon pied et, au fil des mois, nous a regardés apprendre, habilement guidés par lui, quel vin nous voulions boire et pourquoi.
Maintenant que j’y repense, cette première soirée a été prodigieuse. C’est uniquement parce que nous étions si jeunes que nous y avons survécu… et peut-être aussi grâce à la vieille rengaine selon laquelle ce qu’on ignore ne peut pas vous faire de mal. Nous avons bu presque deux litres de vin, suivi de cafés, puis d’une petite liqueur douce dont nous avions appris le nom, du genre Grand Marnier ou Cointreau. Et nous avons dégusté par ailleurs le repas le plus copieux, le plus époustouflant que nous ayons jamais fait de notre vie, l’un comme l’autre.
Si ma mémoire est bonne, il n’a pas été difficile de continuer sur notre lancée, poussés par une curiosité inépuisable et avide. Tout ce que l’on nous apportait était si nouveau, si merveilleusement cuisiné, que ce qui aurait pu passer pour une orgie pantagruélique auprès de palais plus blasés que les nôtres constituait pour notre ignorance une constante récréation. Je sais, en tous cas, que je n’ai jamais mangé autant de ma vie. Depuis, la seule idée d’un repas à prix fixe, en France ou ailleurs, me fait frémir. Mais ce soir-là, les bienveillants fantômes de Lucullus et de Brillat-Savarin, sans oublier celui de Rabelais et d’une centaine d’autres, se sont penchés sur nous pour soulager nos estomacs aventureux et rafraîchir nos papilles. Nous étions invulnérables, en sécurité dans un univers gastronomique enchanté.
Nous apprenions vite, cela dit, et jamais plus nous n’avons bravé ainsi l’indigestion…mais ce jour-là, tout passait.
Je ne sais plus au juste ce que nous avons mangé mais c’était sûrement la cuisine au vin riche et relevée typique de la Bourgogne, avec ses nombreuses sauces brunes, ses viandes un peu faisandées, et pour conclure, je le subodore, un soufflé au kirsch et fruits confits ou quelque autre bagatelle impalpable.
Nous avons mangé avec lenteur, avec bonheur, sous l’œil vigilant du petit Charles et, grâce au vin, rien ne nous a paru lourd ou indigeste.
Quand nous sommes enfin rentrés chez nous, où nous devions pour la première fois faire tourner la clef dans la serrure de la petite porte et gravir l’escalier en zigzag jusqu’à nos deux pièces, peut-être notre démarche était-elle légèrement incertaine. Mais nous avions l’impression d’avoir voyagé jusqu’aux rivages les plus éloignés d’un autre monde. Le vent qui soufflait de ces terres nous avait grisés, ainsi que la certitude que ce monde était là, à notre portée, et nous attendait.
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Ce fut en haut de l’escalier que je sentis pour la première fois que quelque chose clochait. Jusque-là, rien ne paraissait avoir changé : ni le passage voûté, ni la cour irrégulière couleur de miel, ni les arbres taillés en boule dans leurs bacs. L’escalier était toujours pareil, s’enroulant en colimaçon sur lui-même, avec ses courtes volées de marches, et au sommet le présentoir vitré toujours familier, où des truites, un plat de champignons et quelques morceaux de bœuf reposaient pêle-mêle sur la plaque réfrigérante qui en constituait le fond.
Nous tournâmes abruptement le premier coin de palier ; c’était le coin où commençaient les cuisines.
Une porte s’ouvrit. Un jeune garçon à face de rat sortit comme une fusée, rentrant la tête dans les épaules avec un sourire timoré lorsqu’il nous croisa. Je refusai de regarder Chexbres, car je savais qu’il avait senti, tout comme moi, hélas ! tout comme moi, cette vague traînée d’air vicié qui avait suivi le marmiton comme la bave d’un escargot, un air vicié qui s’élevait désagréablement de tous les recoins douteux des cuisines, qui restaient cachées à nos regards.
« Et voici le bureau de Racouchot. »
Je m’efforçais d’adopter un ton désinvolte, mais je me sentais très nerveuse. Ah ! moi qui avais tant parlé de ce restaurant, moi qui m’étais tellement vantée ! Et puis, voilà : une seule petite bouffée d’air avait tout gâché. Où bien Chexbres n’avait-il rien remarqué ?
Je frappai d’un doigt nonchalant à la porte vitrée entrouverte de la petite pièce où régnait un incroyable désordre.
« Entrez, voyons ! » La voix était sourde et agacée.
Nous nous avançâmes à l’intérieur. Près de la fenêtre ternie, deux cuisiniers coiffés de toques étaient assis, leurs bras nus appuyés sur une table couverte de plats vides. Devant eux, une bouteille dans un panier. Ils nous adressèrent des sourires impersonnels.
Racouchot se leva maladroitement, une jambe encore à moitié coincée sous la table, les mains posées sur son haut bureau.
« Entrez, entrez », dit-il d’un ton plus aimable. Il s’essuya la bouche et nous dévisagea d’un air courtois.
« Comment allez-vous ?...bon après-midi, monsieur Racouchot. Je suis sûre que vous ne vous souvenez pas de moi : Mme Fisher qui dînait si souvent chez vous…J’avais l’habitude de venir avec…
« Bien sûr ! Mais oui, bien sûr ! » Il m’adressa un chaleureux sourire, mais je voyais bien qu’il ne se rappelait rien.
Oui, certes, il avait l’air plus vieux, peut-être un peu plus maigre, toujours aussi mal peigné, en revanche, et toujours sûr, en toute modestie, d’être un grand restaurateur.
« Et Charles, le petit Charles ? » demandai-je soudain.
Plusieurs regards s’entrecroisèrent. Chexbres me dévisagea, affectueusement, souriant de m’entendre sonder ainsi le terrain d’un ton nostalgique, et souriant aussi à la pensée de tout ce que je lui avais raconté sur Charles, le serveur. Moi, je regardai d’abord Chexbres, en le remerciant d’avoir reconnu le nom, et en lui assurant silencieusement que même si Charles était mort depuis longtemps, il n’en avait pas moins été un serveur parfait, irréprochable, le nec plus ultra de sa profession. Puis je vis Racouchot échanger un rapide coup d’œil avec les deux cuisiniers muets – un coup d’œil – et je me sentis soudain toute triste et toute perplexe.
Racouchot m’interrompit.
« Le petit Charles ? » s’enquit-il d’un ton neutre. « Ah, vous vous souvenez du vieux petit Charles ? » Sa voix ne trahissait aucune émotion. « Mais bien sûr qu’il est ici. Appelons-le tout de suite. »
Sans écouter mes molles protestations, il franchit majestueusement les trois pas qui le séparaient de la porte et disparut. Les regards lourds de sous-entendus continuaient à s’entrecroiser. Je me posai toutes sortes de questions et j’observai Chexbres, occupé à manifester un intérêt impassible pour les diplômes encadrés qui ornaient les murs. Je fis de mon mieux pour me sentir impatiente, moi aussi.
Chexbres se retourna. Charles se tenait dans l’encadrement de la porte, le souffle court, une serviette froissée sur le bras. Ah, j’avais oublié comme il était petit. Mais n’avait-il pas été plus replet dans le temps ? Oui, vieux, le vieux petit Charles.
Je me dirigeai aussitôt vers lui, et je vis son visage bouffi s’éclairer lorsque l’étonnement bougon fit soudain place au plaisir.
« Comment ça va, Charles ? Je ne sais si vous vous souvenez… »
« An ! nom d’une pipe ! Oh, pardon, mais c’est la petite étudiante américaine, la petite dame ! »
Derrière moi, Chexbres rit de l’entendre me traiter de « petite », moi qui baissait les yeux vers lui, tandis qu’il levait les siens vers moi, toujours un peu intimidé, mais me reconnaissant manifestement.
« Et vous, madame ? Ça fait combien de temps ? Vous allez bien, vous aussi ? Ça fait au moins deux ans, non ? Six ? Ah non, impossible ! En tout cas, c’est drôlement bon, si vous voulez bien me permettre, c’est drôlement bon de vous revoir. »
Il s’interrompit brusquement, en regardant d’un air troublé les deux cuisiniers silencieux, puis Racouchot. Il parut rétrécir encore.
« Monsieur Racouchot, dis-je, serait-il possible de commander à dîner pour ce soir et d’avoir Charles pour le service ? »
« Mais certainement, certainement » Il tira vers lui un bloc de papier et se mit à gribouiller dessus.
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A huit heures, toutes les tables de la petite salle à manger étaient occupées à l’exception de celle qui nous attendait. Tout en m’asseyant, je n’eus qu’à jeter un seul coup d’œil pour constater qu’au bout de six ans, les gens n’avaient pas changé. Il y avait la vieille femme, en route pour Cannes, avec son chien et son gigolo ; et la table d’instituteurs américains qui apprenaient à manger dans les guides de voyage. Il y avait aussi les deux jeunes Anglais athlétiques, vêtus de brun et de gris, l’air affreusement gêné devant leurs petites alouettes sur des croûtons.
« Bonsoir ! Ah ! vous voici, ‘sieur, ‘dame ! »
Charles se tenait devant notre table, le souffle toujours aussi court. Sa minuscule moustache était raidie par le cosmétique ; ses cheveux gominés offraient une réplique dégarnie des innombrables crans que je lui avais connus jadis. Il nous adressa un large sourire inquiet.
« Est-ce que… tout est-il à votre convenance ? »
« Tout est parfait, Charles ! » Je me demandai si ma voix ne sonnait pas avec trop de ferveur. « Nous allons prendre un petit verre de Dubonnet pour commencer, s’il vous plaît. »
Lorsque Charles se fut éloigné, Chexbres dit : « On vous connaît, ma chère ! Vous devriez être très flattée – et moi aussi, puisque je vous accompagne. »
Il sourit dans sa barbe, ce beau parleur toujours prêt à rire de lui-même, et je contemplai avec moins de hâte les hautes tulipes de cristal qui devaient recueillir le vin, les serviettes pliées en forme de faisan, le menu aussi grand qu’un journal, écrit à l’encre, avec, par-dessus, notre propre petit menu tapé à la machine, les fleurs…
Des fleurs chez Racouchot, chez Racouchot qui ne supportait pas la moindre odeur étrangère à proximité de ses assiettes ? Jamais auparavant… mais non, nous étions les seuls dont la table fût ornée de fleurs.
Devant la petite desserte à côté de nous, Charles s’affairait gauchement autour d’une bouteille de Dubonnet. Elle fut enfin ouverte. Il versa le liquide avec un geste ample mal calculé, et une tache pourpre se répandit sur la nappe. Involontairement, je jetai à Chexbres un bref regard, mais il était occupé à contempler la couleur éteinte du liquide dans son verre. Peut-être n’avait-il pas vu la maladresse de mon parfait serveur, peut-être ne s’en était-il pas rendu compte ?
Il leva son apéritif, l’œil grand ouvert et plein de candeur.
« Je bois à nos passés… au vôtre et au mien. Et au nôtre. Le vin est fort. Le temps qui passe l’est aussi. » Il s’inclina très légèrement. « Voilà que je deviens grave… ou sentencieux. »
Cela me fit rire.
« Le temps ne me fait pas peur. »
« Ne faites pas la fanfaronne. »
« Je ne fanfaronne pas du tout. Je suis ravie, sincèrement ravie, que six années… oh, c’est trop compliqué. Mais ce Dubonnet est délicieux. J’ai faim. »
« Et nous allons déguster un excellent repas, qui valait la peine d’être attendu six ans, et même plus. Savez-vous, ajouta-t-il naïvement, que je n’avais encore jamais eu un menu écrit exprès pour moi ? J’en suis tout émoustillé. »
Comme il l’avait sûrement espéré, ces propos eurent le don de me faire reprendre confiance.
« Et ces fleurs, continua-t-il. J’ai déjà eu des fleurs à ma table, mais jamais je n’ai eu l’unique bouquet d’une salle où sont réunis tant de gens importants. »
Nous contemplâmes d’un œil vague et bienveillant le petit bouquet un peu raide : quelques mimosas, un bouton de rose violacé et une petite branche de cyprès.
Charles s’approcha de nous dans un nuage de fumée, chargé d’une haute soupière. Lorsqu’il nous servit, un peu de liquide s’échappa des bols tremblotants pour se renverser dans les soucoupes. J’en éprouvai une fulgurante irritation : les soucoupes souillées, il n’y a rien qui m’horripile davantage ! Je le regardai bien en face.
A présent, ses yeux n’étaient plus humides et reconnaissants. Ils étaient éperdus, injectés de sang, affolés, c’étaient les yeux d’un homme aux abois. Lâchement, je détournai les miens.
« Oh ! Chexbres, chuchotai-je, ne faites pas attention à la soucoupe. Je vous en prie ! Il est nerveux, voyez-vous. C’est pour cela que sa main tremble, je le sais. »
Tu mens pour sauver la face, toi aussi, vantarde, me dis-je intérieurement. Charles est saoul. Oui, Charles, la perle des serveurs, renverse de la soupe et il est saoul, et tu en es profondément vexée.
« Peut-être a-t-il mal aux pieds, continuai-je sans reprendre haleine. Je sais que vous avez horreur des soucoupes sales, mais j’ai entendu dire, voyez-vous, que les serveurs se conduisent de façon plus bizarre encore que la plupart des criminels, uniquement parce qu’ils ont mal aux pieds.
- Oui, je veux bien le croire, convint Chexbres distraitement. Voilà qui est tout à fait délicieux, ma chère. »
« Vous savez, reprit-il d’une voix soudain très ferme, je ne comprends absolument pas pourquoi tant de gens sont d’abord rebutés par les tuiles colorées des toitures de Bourgogne. Il me semble à moi qu’elles représentent un évident affleurement de l’esprit plébéien en architecture, exactement comme les fresques des intérieurs suisses à la même époque. »
Un bref instant, je me sentis rabrouée, mais presque aussitôt, je compris qu’il avait raison. Six ans… six cents ans… mieux valait parler d’architecture.
Nous en parlâmes donc, et nous en parlâmes fort bien, et le dîner tout entier fut des plus excellents, et le vin glissa entre nos lèvres comme une musique. Oublié le temps, et oubliés aussi les signes qui révélaient son passage. Je remarquai, pourtant, avec une espèce de cinquième œil, que la main de Charles se raffermissait, et que son regard s’éclairait, si bien qu’à la fin du repas j’osai me faire une gloire de la délicatesse et de la sûreté de son toucher.
« Avez-vous jamais vu cette manœuvre mieux exécutée ? » demandai-je à Chexbres.
« Non. Non, il est merveilleux. C’est un artiste. »
Nous regardâmes comme dans un rêve délicieux les deux petites mains grasses évoluer comme par magie au milieu des bouteilles, des coupelles, des cuillers et des assiettes, remuant, versant, installant le plat sur le réchaud au millimètre près, ni trop, ni trop peu, avec, penché au-dessus, le visage recueilli et attentif.
« C’est comme une opération du cerveau, dit Chexbres, la lumière crue, la surexcitation, le grand chirurgien. Merci de m’avoir amené ici. Cela vaut… »
C’était prêt. Nous goûtâmes. En silence, nous hochâmes la tête et sourîmes à Charles, lequel se mit presque à ressembler au Charles d’antan, si sûr de lui. J’en fus heureuse.
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Chexbres et moi restâmes assis sans un mot à échanger des regards amènes et somnolents, tout en sirotant notre café noir et amer. Un vieux ventilateur brinquebalant ronronnait au plafond, et le garçon qui nettoyait le palier faisait tinter son seau contre le dallage. Toutes les lumières s’éteignirent, sauf celle qui éclairait notre table.
Charles revint à pas de loup, en ahanant, le visage plein d’animation. Il tenait une vieille bouteille verte crasseuse, non pas recouverte d’une pittoresque couche de poussière, mais bel et bien crasseuse. Dans le plus grand silence, il versa un peu de liquide brun foncé dans un grand verre ballon et le fit tournoyer. Chexbres tendit la main.
« Permettez-moi, monsieur, l’admonesta Charles, permettez-moi de proposer que madame le goûte d’abord. »
J’adressai un léger clin d’œil à Chexbres, et je pris le verre. Je m’efforçai d’avoir l’air d’une connaisseuse, c’est-à-dire l’air un peu pompeux sans doute. Je bus une petite gorgée, et là je pris tout naturellement un air de ravissement béat, car c’était la distillation la plus propre, la plus veloutée que j’eusse jamais goutée.
« Ah ! »
Charles soupira. Je lui avais tout dit. Il remplit le verre presque à moitié, au moins deux fois plus qu’il n’aurait dû, et il disparut, l’air épanoui, dans l’obscurité du palier humide.
Nous continuâmes à vider notre verre commun, en devisant paisiblement sous l’unique lumière blanche. Finalement, il n’y eut plus de marc. Charles reparut, tenant toujours la bouteille crasseuse dans sa main.
« Ah non, c’est fini, fini ! Vraiment, nous ne pouvons plus… »
Il s’immobilisa et me dévisagea.
« Madame, il faut en boire un verre. S’il vous plaît ! dit-il d’une voix douce, à la limite du murmure. S’il vous plaît, buvez ce verre de ma part. C’est moi, Charles, qui vous l’offre, à vous et à M. Chexbres. »
« Mais… il est si tard, et… »
A l’idée d’avaler une autre gorgée de marc, je sentis ma gorge se fermer presque complètement.
« J’ai dit que j’étais prêt à rester jusqu’à demain pour vous, jusqu’à la fin du monde, je vous assure. »
Il me regarda calmement, debout entre nous et l’obscurité du palier. Derrière lui, je ne distinguais plus rien, et il n’y avait plus le moindre bruit nulle part, à l’exception de nos trois respirations assez circonspectes.
« Merci, dit Chexbres chaleureusement. Madame avait peur de vous retenir trop longtemps, Charles. Sinon, nous pourrions rester assis là indéfiniment, nous aussi, à déguster cet élixir miraculeux. »
Il tendit le verre. D’une main ferme comme le roc, Charles le remplit à ras bord, un bon quart de litre de marc extrêmement fort.
« Merci, Charles, dis-je. Je voudrais ne plus jamais repartir d’ici, où j’ai si souvent été heureuse. Peut-être six ans passeront-ils encore. Pouvez-vous m’apporter l’addition, s’il vous plaît ? »
Lorsqu’il rapporta la monnaie, je laissai tout dans l’assiette.
« Merci, madame », dit-il sans rien ramasser. Il resta debout devant nous à nous regarder siroter résolument notre marc. Je finis par lever les yeux vers lui.
« Madame, merci, merci d’être revenue. »
Ne voulant pas me lancer dans une conversation trop personnelle je me contentai de dire : « Mais pourquoi pas ? Tous les gens qui aiment bien manger reviennent chez Racouchot.
« Oui, reprit-il en bafouillant légèrement, mais… excusez-moi…enfin, je veux dire, merci de m’avoir demandé. Vous ne savez pas… »
« Voyons, Charles, c’est nous qui sommes reconnaissants d’avoir pu profiter de vos services. »
Je me sentais très vieille France, très diplomate, mais en même temps sincère, diablement sincère même, sous la lassitude et sous les flots de marc.
« Non, non… voyez-vous, vous ne saurez jamais ce que ça représentait pour moi, ce soir, que vous m’ayez demandé, moi, le vieux petit Charles. Et maintenant, bonsoir. »
Charles nous sourit d’un air débonnaire et disparut pour de bon dans les ténèbres du couloir ;
« Je croyais l’avoir entendu dire qu’il était prêt à attendre jusqu’à demain soir », murmurai-je, irrévérencieuse. Puis je me sentis aussitôt honteuse et j’ajoutai d’un ton d’excuse : « Il nous attend sans doute au bout du palier, en haut de l’escalier, pour nous aider à enfiler nos manteaux. »
Chexbres ne dit rien, mais il engloutit lentement ce qui restait de marc.
Les chaises émirent des grincements suraigus quand nous nous levâmes. Le bruit était presque agréable dans la pièce silencieuse.
Dans le couloir, nous discernâmes une faible lueur, et lorsque nous passâmes devant le bureau de Racouchot, nous vîmes sa silhouette se découper nettement sur le verre dépoli, penchée sur la table.
« Je sais où sont rangés les manteaux, chuchotai-je, tandis que nous traversions le palier à pas de loup.
« C’est Mme Fisher ? » La voix de Racouchot nous parvint, assourdie à travers la porte qu’il ouvrit aussitôt ; il nous regarda en clignant des yeux, la chevelure en bataille.
« Oh, je suis désolée ! J’espère que ce n’est pas nous qui vous avons empêché d’aller vous coucher ! » m’écriai-je, confuse.
Il nous adressa un regard très affectueux. « Non. Avez-vous bien dîné ? J’en suis ravi. C’est moi qui ai vos manteaux, ici. »
Nous attendîmes gauchement dans l’encadrement de la porte, tandis qu’il traversait la petite pièce jusqu’à la table derrière laquelle nous avions vu les deux cuisiniers l’après-midi même. Nos deux manteaux y étaient entassés, à un bout, avec à côté d’eux un vilain bouquet trop raide, composé de mimosa et de deux boutons de rose violacés, avec une petite branche de cyprès. Je le contemplai d’un œil morne, regrettant de ne pas être au fond de mon lit, très fatiguée.
« C’est très aimable à vous de vous être souvenue de Racouchot, dit-il.
« C’était bien naturel. Qui pourrait l’oublier ? »
« Ah, vous avez, de nos jours… les affaires… » Mais il s’inclina, le visage calme et résigné.
« Et ce pauvre vieux Charles, reprit-il, cela lui a fait particulièrement plaisir. Je vois que vous et moi avons tous deux eu l’honneur de recevoir des fleurs de sa part. » Il regarda le vilain bouquet d’un œil impersonnel. « Eh oui, j’ai dû donner son congé à Charles aujourd’hui, juste avant votre première visite. A l’heure qu’il est, il doit déjà être en route vers le sud.
Permettez-moi de vous aider à mettre votre foulard. C’était très triste… un excellent serveur, dans le temps, et toujours un courageux petit bonhomme… mais que voulez-vous ? Tout change. Tout passe.
Bonsoir. Bonsoir, monsieur, et madame, et merci. Au revoir. »
« Espérons que ce n’est qu’un au revoir », lançai-je en m’éloignant avec Chexbres pour gagner l’obscurité du palier.
« Qui sait ? » Il haussa les épaules et ferma la porte vitrée.
Sur le palier tout en longueur, une odeur de putréfaction était suspendue, vague et légère, dans l’air silencieux. Les marches de l’escalier étaient hautes, le présentoir vitré ressemblait à un bloc de glace noire, et nous respirâmes plus librement en débouchant dans la cour.
Elle était baignée par le clair de lune. Les bacs des arbres étaient noirs, et au bout du passage voûté, la tour du palais luisait et étincelait contre le ciel ténébreux.
Chexbres me prit doucement la main et m’indiqua les toits, avec leurs tuiles bourguignonnes, vidées de leurs couleurs à présent, mais formant des dessins qui se détachaient nettement. Je me mis à pleurer.






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