L’inconnue :
Voilà les beaux moments de ma vie. Ces rencontres heureuses,
imprévues, inattendues, tout à fait fortuites, dues au pur hasard et
d’autant plus chères
(Jacques Casanova de Seingalt, Histoire de ma vie )
C’est l’hiver, dans une ville du nord. Une femme seule, inconnue,
s’assoit dans un bar. On la revoit plus tard dans d’autres lieux
publics. Elle fréquente les lotos, les réunions de colombophiles, les
rencontres de tunning, les vins d’honneur, les travées des stades, les
cérémonies de mariages ou d’enterrements. Elle semble oisive, ne pas
faire autre chose que d’observer les gens présents.
Elle reste sept semaines dans les environs. La veille de son départ,
elle organise un dîner avec sept personnes rencontrées lors de son
séjour. Ce soir-là, elle leur révèle la raison de sa présence.
Par les sentiers
Anaxagoras disait qu’il était au monde pour admirer le soleil
(Victor Hugo, Notre-Dame de Paris)
Comment en sommes-nous arrivés à l’idée du voyage d’une femme solitaire en hiver dans l’Artois?
Peut-être avant tout par goût du jeu, de l’exploration, de l’expérimentation. Quoi qu’il en soit, les racines du projet ont suivi un trajet souterrain sinueux avant d’émerger à la lumière.
D’abord -il y a des années de cela- nous nous lûmes à voix haute les Mémoires de Casanova. Nous fûmes émerveillés par l’amour de la vie de cet homme et sa capacité à la remettre sans cesse en jeu. Casanova se présente dans une ville. Il n’y connaît personne, mais parvient à se créer en quelques jours un cercle d’amis, à nouer des amours, à monter une entreprise (souvent frauduleuse), bref à vivre en quelques semaines ce que la plupart ne vivent qu’une fois dans leur vie. Comme le joueur absorbé dans sa partie de cartes, il s’investit totalement dans ces rencontres éphémères, il apporte tous ses soins à ses entreprises amoureuses, il ne semble à aucun instant encombrer son esprit par le souci de l’inéluctable fin des choses. Chaque rencontre a l’importance pour lui des cartes saisies par le joueur. Enfin, lorsque toutes les cartes ont été jouées et reposent sur la table, que faire ? Sinon les ramasser, les battre, les distribuer et recommencer une nouvelle partie ? Pour ce faire, Casanova quitte la ville, passe une frontière, et protégé par son anonymat ou précédé de sa réputation, il recommence une nouvelle partie dans une nouvelle ville.
En approfondissant le sujet, nous réalisâmes que dans ces Mémoires de Casanova, ce qui nous semblait le plus contemporain, était cette présence du jeu comme métonymie de la vie, ou du moins d’un rapport à la vie qui nous fascinait. Or du joueur au tricheur, il n’y a qu’une légère déviation du cours des choses. Nous lûmes les faits-divers relatant les exploits d’imposteurs, de ces gens qui s’inventent pour un jour ou des années une double vie, des gens au nom prédestiné comme Jean-Claude Romand, ou inventés, improbables comme Christophe Rocancourt. Quelque chose nous troublait dans ces destins souvent tragiques, dégagés temporairement des contraintes du passé, du réel, de la vérité, dans ces vies inventées, frauduleuses, marginales, Peut-être la réputation qui est la nôtre –réputation usurpée- de baser nos spectacles sur des impostures avait-elle une part dans ce sentiment de fraternité qui nous rapprochait de ces marginaux à l’apparence si normale.
De qui voulions-nous parler ? De marginaux, de monstres ou d’artistes ? Des trois probablement. En effet, nous avions remarqué que porter notre attention sur un mode précis et exclusif de rapport au monde (la lecture de cartes postales trouvées ou l’amour pour une équipe de football) nous plaçait d’emblée dans une position radicalement singulière. Nous nous demandions où commençait et où finissait notre singularité, et ce que nous partagions avec le monde qui nous entoure, avec lequel nous commerçons et devant lequel nous nous produisons. Nous caressâmes alors le projet d’explorer la possibilité de créer des monstres, des Frankensteins fabriqués à partir d’une collecte de témoignages sur l’usage que chacun fait de ses cinq sens.
Car finalement se posait la question des frontières, des limites, de ce qui nous sépare et nous relie à autrui. Mais tenter une définition des frontières, de ce qui nous rassemble et nous distingue, n’était-ce pas tenter avec quelque présomption de donner une définition de l’humanité ?
Plus modestement, le cycle de notre Salon de lecture sur les savoir-vivre avait aiguisé notre curiosité sur les plus discrètes des frontières, sur les bulles de verre impalpables qui délimitent les lieux, les communautés où on se sent accepté, et celles dont on se sent rejeté. Or, nous vivons dans une société qui pour se revendiquer « sans frontière » n’en n’a jamais dressé d’aussi nombreuses, subtiles, et impalpables.
Aujourd’hui, pour sentir ces frontières, pour en éprouver la puissance ou la faiblesse, il nous semble nécessaire de les pratiquer, de les frôler, les longer, les contourner, les transgresser ou de s’y arrêter. Comment faire mieux alors que de se placer dans une situation d’étranger, et d’observer ce qui advient lorsqu’on se présente seul dans une région proche, sans alibi touristique ou professionnel ? Pour devenir un étranger aujourd’hui en France, peut-être faut-il se garder d’être un homme et d’aller loin. Donc, au contraire, être une femme et voyager tout près, là où on ne va jamais. Bref : ne pas tenter de refaire les voyages de Casanova, ni même d’aller voir le clair de lune à Maubeuge, mais simplement d’observer le soleil d’hiver à Béthune.
Enfin, la dernière frontière que nous voudrions explorer est celle de la transmission d’un récit à son écriture, et de celle-ci à son interprétation. Notre intention est donc de ne pas travailler en équipe réduite participant à toutes les étapes du projet mais de travailler sur plusieurs transmissions successives qui seront autant de frontières, permettant à notre projet de trouver son autonomie par rapport à l’attraction, la pesanteur du réel. Un premier passage sera donc d’exfiltrer les informations, les observations rassemblées au cours du voyage d’hiver d’une femme seule dans l’Artois. Les deux autres passages seront d’abord de traduire ces matériaux en textes, puis de les faire jouer par celle qui a vécu l’expérience entourée d’autres interprètes.
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